Rencontre avec une bédéaste genevoise

Margaux Kindhauser se souvient avoir écumé durant deux ans les festivals de BD avec son portfolio sous le bras avant qu’un éditeur ne finisse par la repérer à Angoulême. Margaux Kindhauser se souvient avoir écumé durant deux ans les festivals de BD avec son portfolio sous le bras avant qu’un éditeur ne finisse par la repérer à Angoulême.

La Genevoise Mara a connu un joli succès avec son polar victorien Clues. Elle monte en puissance avec Spirite, chasse aux fantômes dans les années 1930. Rencontre avec l’une des rares bédéastes romandes à la fois scénariste, dessinatrice et coloriste.

«Sortez à Chatillens, traversez la rue et vous y êtes»: Margaux Kindhauser, qui nous accueille de l’autre côté de la chaussée, nous a bien indiqué le chemin: l’ap30A EM48partement qu’elle habite avec son compagnon Sylvain et leur petite Ellie, 2 ans, se trouve pile en face de la gare de ce petit village vaudois de la région de Palézieux.

Il y a sept ans, l’Echo avait rencontré la bédéaste à Epalinges, sur les hauts de Lausanne. «Je m’en souviens bien, lance la Genevoise aux origines bâloises en ouvrant la porte de son logement. J’avais 30 ans et je travaillais sur le dernier album de Clues.» Enquête policière en quatre volets publiés chez Akileos, Clues (indices en anglais) racontait les aventures d’une apprentie détective de Scotland Yard à la recherche de l’assassin de sa mère dans la Londres victorienne.

Scénario efficace, découpage cinématographique, couleurs chaudes et dessins expressifs rappelant ceux du Bossu de Notre-Dame et d’autres grands films de Disney «récents»: la série avait connu un joli succès, 10’000 exemplaires pour le premier tome, 25’000 en tout, et une très belle édition intégrale enrichie de croquis récompensant onze ans de travail. 

MAMAN DESSINE

Et depuis? «Ma vie a changé, j’ai eu une fille, répond la Vaudoise d’adoption en s’approchant de sa table de dessin aménagée dans un coin de l’appartement familial. Mais avant, j’ai été engagée par Delcourt. Ils cherchaient un dessinateur pour le 6e tome de leur série dédiée aux détectives. Comme il s’agissait d’un personnage évoluant dans l’Angleterre du début du 20e siècle – mon époque de prédilection –, ils ont pensé à moi.» L’artiste autodidacte commence ensuite à enseigner à l’école d’arts visuels Ceruleum de Lausanne. Puis le groupe français Bamboo éditions, qui lance une nouvelle collection tournée vers la science-fiction et le fantastique, accepte son projet de série. Dès lors, Spirite, une histoire de chasse aux fantômes dans le New York de l’entre-deux-guerres prévue en quatre opus (voir encadré) va occuper tout son temps. Ou presque.

«Avec un enfant, tu sais que ton temps est compté. Avant, je travaillais surtout le soir et la nuit. Ellie m’a obligée à restructurer mes journées de travail. » De quelle manière? «Maintenant, je me couche toujours tôt. Et le matin, je suis une vraie machine de guerre au travail!»

Et qui garde Ellie pendant que Mara dessine? «Le lundi, quand j’enseigne à Lausanne, c’est mon compagnon qui s’en occupe, car il a congé. Le reste de la semaine, nous la confions à une nounou.» Le temps, reconnaît l’artiste, s’est raccourci depuis qu’Ellie a débarqué dans sa vie. «Mais il a une autre saveur. Quand la petite est au lit, le soir, et que nous nous retrouvons un petit quart d’heure sur le balcon une bière à la main pour nous raconter notre journée, c’est un condensé de bonheur.» Et l’aspect «tout public» de son oeuvre, n’est-il pas difficile à assumer? «J’aime la BD d’auteur, répond-t-elle. Les albums underground, très pointus et critiques. Mais en tant que créatrice, je cherche avant tout à faire rêver mes lecteurs. Enfant, les belles oeuvres dénuées de cynisme m’ont beaucoup aidée à me construire. Et à passer par-dessus la cruauté dont certains pouvaient faire preuve à l’école ou ailleurs.»

AUX PRISES AVEC LE VIRUS

30B EM48Avec Mara, ce besoin d’émerveiller le public ne débouche pas sur des histoires «bébêtes»,mais sur de bons polars à suspense ancrés dans des périodes de l’histoire qu’elle sait rendre intéressantes. Ses personnages sortent aussi des schémas habituels. Les femmes n’ont pas besoin d’avoir un passé traumatique pour être fortes. «Quant aux hommes, ils peuvent en imposer sans gros biscotos ou supers pouvoirs.» Pas besoin que le sang ne coule à chaque page pour que l’aventure soit trépidante...

Et la crise sanitaire, épargne-t-elle la bédéaste désormais confirmée? «Sur dix albums, j’en vends en moyenne huit en France et deux en Suisse, répond Margaux Kindhauser. Quand ma dernière BD est sortie, le 30 septembre, les librairies étaient ouvertes en France. Elles ont fermé un mois plus tard. J’ai donc eu droit à quatre ‘semaines de vie’ sur les présentoirs. C’est moins que prévu, mais je m’estime heureuse. D’autres n’ont pas eu cette chance.» Heureusement, le dernier album de Mara reste disponible dans les librairies suisses – et sur internet.

 

Chasse aux fantômes

Le jeune Ian Davenport étudie les fantômes plus qu’il ne les chasse. Timide, il rejette la violence. Ce qui ne fait pas de lui une lavette pour autant! Ingénieux, le scientifique n’hésite pas à braver le danger pour voler au secours de ses proches. Mais il arrive trop tard pour sauver son mentor, Boris Voynich. Avec l’aide d’une journaliste au caractère bien trempé ne croyant pas aux fantômes, le spiritologue tente d’élucider la mort de son ami. L’enquête l’oriente vers une explosion géante ayant réellement eu lieu (sans que l’on sache vraiment pourquoi) en 1908, au coeur de la Sibérie, proche d’une rivière nommée Tunguska. Aventure et action, humour et surnaturel: il y a un peu de Ghostbusters, de Retour vers le futur et d’Indiana Jones dans Tunguska, premier volet de Spirite et hommage au cinéma populaire américain des années 1980. Mara se surpasse. Les gratte-ciels qui s’élèvent au-dessus de la nuit new-yorkaise semblent épier les passants depuis leurs fenêtres ocres. Batman pourrait très bien chasser la vermine dans ce Gotham des années 1930! L’artiste sait reproduire les émotions des personnages et son amour pour le 7e art se ressent dans chaque dialogue et confrontation. Margaux Kindhauser n’a pas fini de nous faire rêver. 

CeR

 

 

 

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