Accusations de néocolonialisme

La vert’libérale Isabelle Chevalley a revêtu une tenue africaine pour accuser l’initiative pour des multinationales responsables de «néocolonialisme». La vert’libérale Isabelle Chevalley a revêtu une tenue africaine pour accuser l’initiative pour des multinationales responsables de «néocolonialisme».

Soumise en votation le 29 novembre prochain, l’initiative pour des multinationales responsables provoque un débat inhabituel autour du concept de «néocolonialisme». Les deux camps s’accusent mutuellement de vouloir imposer leurs règles à l’étranger.

«C’est du néocolonialisme!», clamait, en tenue africaine, la Vaudoise Isabelle Chevalley fin septembre lors d’une conférence de presse contre l’initiative pour des multinationales responsables. Tout en assurant aimer l’Afrique, qu’elle dit visiter quatre à six fois par an, la conseillère nationale vert’libérale estimait que le texte de cette initiative vise à «aider les autres sans leur demander leur avis» et appelait à tenir compte de la réalité socio-économique des pays concernés. Le soir même, à l’émission Forum de la RTS, l’ancien conseiller national Dominique de Buman lui répondait: «Le néocolonialisme, c’est précisément d’admettre ailleurs ce que l’on ne tolère plus chez nous».

La pomme de discorde concerne la part de responsabilité des sociétés suisses actives à l’étranger (potentiellement 1500 multinationales et quelques PME) en cas de non-respect des droits humains et des normes environnementales (pollution, expulsions, travail des enfants, etc). L’initiative exige que ces sociétés soient responsables de toutes les entreprises qu’elles contrôlent, en plus de faire preuve d’une «diligence raisonnable» pour toutes leurs relations d’affaires.

PAVÉ DANS LA MARE

Depuis qu’Isabelle Chevalley a lancé ce pavé dans la mare, le mot «néocolonialisme » s’est invité dans presque chaque joute verbale, suscitant même un bras de fer médiatique entre deux pontes du Parti libéral-radical (PLR): la conseillère fédérale Karin Keller- Sutter déplorant «un point de vue présomptueux» qui «sous-entend que le système juridique de ces Etats est inférieur à celui de la Suisse» et le coprésident du comité d’initiative Dick Marty dénonçant des propos d’autant plus «scandaleux» que l’initiative veut donner des droits aux populations non-respectées.

Le point d’orgue du débat est intervenu il y a deux semaines avec la visite à Berne, sur proposition d’Isabelle Chevalley, du ministre burkinabé Harouna Kaboré, qui a rejeté l’initiative en faisant état de néocolonialisme et d’infantilisation.

IMPOSER UNE LOI?

17A EM48«Penser que des normes ne peuvent pas être appliquées partout, c’est du néocolonialisme.»Qu’en pensent les spécialistes en ethnologie et en économie des pays émergents? Les visions des deux camps sont-elles défendables? «Nous sommes les premiers à crier au néocolonialisme et au paternalisme quand des Occidentaux font la morale. Mais là, il s’agit de dire aux multinationales qu’elles doivent respecter les droits humains et les normes environnementales! », réagit Tidiane Diouwara, directeur exécutif du Centre d’information et de promotion de l’image d’une nouvelle Afrique (CIPINA) basé à Lausanne. «Ce n’est pas de l’aide, c’est un respect du droit», acquiesce Ellen Hertz, professeure à l’Institut d’ethnologie de l’Université de Neuchâtel et co-autrice du livre Entreprises et droits humains, les limites de la bonne volonté (Editions Seismo, octobre 2020).

L’initiative ne vise pas à imposer des règles: les normes internationales précitées figurent dans les juridictions des 54 pays d’Afrique, assure Tidiane Diouwara. Et dans toute l’Amérique latine, certifie de son côté Juan Flores, professeur associé à l’Institut d’histoire économique Paul Bairoch de l’Université de Genève etmembre du centre de réflexions Latino Lab. «C’est leur application qui pose problème», précise Tidiane Diouwara, «Il est vrai que les gouvernements locaux ne font pas grand-chose. Mais cela ne veut pas dire que les multinationales peuvent profiter des faiblesses des systèmes et que nous devons rester inactifs», clame-t-il.

Pour Juan Flores, il ne fait d’ailleurs aucun doute que des rapports néocoloniaux existent entre les multinationales et ces pays: «L’investissement et les activités de ces entreprises vont avoir un impact direct sur le bien-être économique de ces Etats tout en ayant des effets pervers sur les conditions de travail et l’environnement », résume-t-il, ceci grâce à «une complicité avec les gagnants de la relation commerciale». Un avis que partage Ellen Hertz: «Le néocolonialisme n’est pas une attitude, mais un système», explique-telle. En limitant «les effets négatifs» que les multinationales ont sur «les perdants» l’initiative serait donc plutôt anti-néocolonialiste, estime Juan Flores. Mais la Suisse peut-elle légitimement se substituer à un système judiciaire étranger? «Le plus souvent, une action est menée au niveau local par les ONG. Mais cela n’empêche pas de procéder aussi à une action dans le pays où l’entreprise a son siège. Ce n’est pas contradictoire! », martèle Tidiane Diouwara.

LE TRAVAIL DES ENFANTS

Face à des violations commises par un fournisseur et couvertes par les autorités, n’est-il pas intrusif pour une société d’intervenir? «Il s’agit de faire respecter les normes internationales par tous les partenaires. Cela peut constituer une limitation à la souveraineté des Etats mais il ne s’agit pas pour autant de néocolonialisme», assure l’historien de la finance Juan Flores.

Enfin, que dire du travail des enfants et des adolescents qui aident leurs parents? Est-il néocolonial de s’ingérer dans leur réalité? «C’est le contraire. Penser que des normes ne peuvent pas être appliquées partout de la même manière, c’est du néocolonialisme », lâche Juan Flores.

«Il ne s’agit pas de moral, il s’agit de droit», répète Ellen Hertz. «Il est vrai que le travail des enfants doit être considéré de manière nuancée. Mais les multinationales ne sont pas en train de mettre en place un système de CFC pour les jeunes Africains!», fustige l’ethnologue. Au final, qu’en pensent les habitants de ces pays? A en croire les trois spécialistes interrogés, personne ne vient à se demander si l’initiative présente des relents néocoloniaux.

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Caroline Briner

Le néocolonialisme, c’est quoi?

Le néocolonialisme est un système de rapports inégaux entre le Nord et le Sud mis en place par des pouvoirs économiques indirects, et non pas par un pouvoir politique direct comme sous le colonialisme. Cette domination passe par des systèmes de financement internationaux, des rapports de dépendance, des pressions sur les tarifs, une ingérence dans la politique, voire une présence militaire et de la propagande, le tout étant généralement accompli avec la complicité d’élites locales.

CB

 

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