Les hikikomori sur la Toile

Dorothée Lorang et David Beautru, auteurs du documentaire Hikikomori, à l’écoute du silence, sorti en 2013, sont allés à la rencontre de ceux que la société japonaise désigne comme la «génération perdue» Dorothée Lorang et David Beautru, auteurs du documentaire Hikikomori, à l’écoute du silence, sorti en 2013, sont allés à la rencontre de ceux que la société japonaise désigne comme la «génération perdue»

Le phénomène est né au Japon, mais il s’est répandu en Europe: de jeunes adultes vivent cloîtrés durant des mois, voire des années, sans projet, avec pour seul compagnon l’univers virtuel de la Toile.

Une cabane de jardin dont il ne s’extrait que le soir pour aller souper avec son père: c’est dans cet abri rudimentaire que Marc vit reclus depuis 14 ans. François, lui, ne sort pas de sa chambre; ses parents déposent un plateau repas devant sa porte. Un autre encore fait ses besoins dans une bouteille afin de ne jamais devoir quitter son antre et côtoyer des gens. Outre cette «réclusion volontaire », tous trois ont en commun de passer le plus clair de leur temps à surfer sur internet.

A côté de ces cas extrêmes, on en trouve d’autres pour qui l’appauvrissement des relations sociales est moins prononcé: certains vont parfois se réapprovisionner dans un magasin ou sortent le soir, quand ils sont pratiquement assurés de ne croiser âme qui vive. Le repli, l’enfermement, le retrait social, la claustration, peu importe le terme choisi en français, n’en est pas moins réel.

On appelle l’ensemble de ces reclus à domicile des hikikomori, tout comme le phénomène qui les a révélés au Japon à la fin des années 1990. On y a vu la main de la crise économique avec le chômage bouchant l’horizon des jeunes et celle de la pression scolaire extrême dans ce pays. Aujourd’hui, on avance le chiffre de 500’000 à un million de cas pour le seul Japon. Mais le phénomène s’avère à présent mondial. Il est cependant malaisé d’estimer le nombre de cas dans les pays occidentaux, car beaucoup de familles ont honte et se taisent.

SURTOUT DES GARÇONS

Dans 90% des cas, nous avons affaire à des hommes, plus précisément des adolescents et de jeunes adultes. Selon la psychiatre française Marie-Jeanne Guedj, cheffe du pôle des urgences psychiatriques à l’hôpital Sainte-Anne à Paris pendant vingt ans, 10% des jeunes femmes souffrent de pathologies psychiatriques assez sévères tandis que chez les hommes, la présence éventuelle de tels troubles continue à être débattue. Le DSM-5, la «bible» (aujourd’hui assez contestée) de la psychiatrie américaine et internationale, ne reprend d’ailleurs pas le phénomène hikikomori dans la nomenclature des affections psychiatriques. La tendance continue à être, à tort ou à raison, de parler d’un comportement, d’une conduite plutôt que d’une maladie.

La définition qu’a donnée du hikikomori le ministère japonais de la Santé est: «Enfermement à domicile depuis plus de six mois, sans travail et sans études, avec une restriction des contacts sociaux». Dans un ouvrage publié en 1998, le psychiatre japonais Tamaki Saito parlait d’une adolescence interminable. Opinion à laquelle n’adhère pas le docteur Guedj. En effet, la rupture des jeunes gens cloîtrés d’avec le monde extérieur à leur cellule familiale heurte de front la notion même d’adolescence. Celle-ci ne suppose-t-elle pas l’élaboration de projets d’avenir, la quête amoureuse, la recherche d’expériences diverses? En quelque sorte, le hikikomori est l’image en négatif de l’adolescent tel qu’on le conçoit traditionnellement.

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PEUR DE LA SOCIÉTÉ

Les hikikomori se sentent néanmoins incapables d’évoluer au sein de la société. Et il est symptomatique que parmi les jeunes adultes qui s’enferment, la plupart aient abandonné leur scolarité en dernière année d’études supérieures par peur de ne pouvoir affronter la société et l’univers du travail. Ils se retirent du monde avant que celui-ci, pensent-ils, ne les refoule.

L’enfermement à domicile est-il vraiment une réclusion volontaire? Non. «Initialement, le hikikomori éprouve le sentiment qu’il ne peut que s’enfermer, mais au bout d’un certain temps, il a l’impression d’avoir opéré un choix», explique Marie-Jeanne Guedj. Les formes et les degrés de gravité du hikikomori étant multiples et ses causes difficiles à cerner, la psychiatrie se trouve démunie, de sorte qu’il échappe au diagnostic de maladie mentale en tant que telle. La situation est confuse, car nombre de chercheurs évoquent la présence d’une pathologiementale associée, une schizophrénie non encore diagnostiquée, par exemple. D’autres auteurs estiment que le phénomène se résume à une simple conduite de repli ne nécessitant pas de diagnostic psychiatrique. La coexistence des deux formes semble probable. «En vérité, toute cette problématique est devenue une bouteille à encre», fait remarquer le docteur Guedj.

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TOUJOURS LE MÊME LIEU

Contrairement à ce qu’on aurait pu postuler a priori, l’enfermement n’est pas dû à une addiction des sujets à internet, aux réseaux sociaux et aux jeux vidéo même si c’est dans ce monde virtuel omniprésent dans leur vie qu’ils partagent leurs émotions. Cependant, ce type d’addictions peut survenir secondairement pour rompre l’ennui. Par contre, l’enfermement, lui, apparaît comme une addiction à part entière, une dépendance à l’espace de claustration. Un hikikomori qui rechute s’enferme systématiquement dans le même lieu clos qu’auparavant. «Certains parents mettent à profit l’hospitalisation de leur enfant pour transformer complètement ce lieu, faire d’une chambre un salon, par exemple», indique Marie-Jeanne Guedj.

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Mais comment briser l’enfermement? La sociologue Maïa Fansten évoque une complaisance familiale.Dans une interview accordée au magazine L’Express en février 2019, la sociologue Maïa Fansten, de l’Université Paris Descartes, évoquait une certaine complaisance familiale dans le phénomène des hikikomori. «Il faut bien, en effet, que quelqu’un paie le loyer et la nourriture. Certains parents ne toléreraient pas cette situation », disait-elle. Quoique le suicide soit peu répandu chez les hikikomori, sans doute parce qu’ils trouvent un exutoire émotionnel dans le monde virtuel d’internet (jeux, réseaux sociaux,...), leurs parents sont nombreux à redouter un passage à l’acte, ce qui pourrait contribuer à la complaisance à laquelle Maïa Fansten fait allusion.

PAS DE TRAITEMENT MIRACLE

Le psychologue Eli Lebowitz, du Centre d’études de l’enfance de l’Université de Yale, a développé un traitement baptisé SPACE et destiné aux enfants anxieux. Dans son approche, la prise en charge passe par les parents et non directement par les enfants. Attention, il ne s’agit pas de blâmer les parents, comme on l’a souvent fait à tort dans le cadre de la schizophrénie ou de l’autisme, mais de les aider à réduire leurs comportements «accommodants»! Par exemple, on peut imaginer qu’ils limitent l’accès à internet ou refusent de déposer un plateau repas devant la porte. En retour, on espère que le jeune s’adaptera, que le changement de comportement des parents retentira sur ses propres comportements.

Néanmoins, le hikikomori n’est pas un enfant mais un adolescent, voire parfois un adulte de 30 ou 35 ans. L’approche thérapeutique SPACE peutelle s’appliquer à lui? Cela reste à démontrer. D’autant que le hikikomori échappe pour l’heure à toute classification au sein des sujets atteints de troubles mentaux. Raison pour laquelle il n’existe aucun traitement standardisé pour réintégrer le jeune dans la société.

EN QUATRE TEMPS

Le ministère japonais de la Santé préconise une prise en charge des hikikomori en quatre étapes dont la première est une guidance parentale. A Paris, l’équipe de Marie-Jeanne Guedj suit un canevas assez similaire. Dans un premier temps, ce sont les parents qui demandent une intervention. La guidance parentale consiste à les recevoir seuls lors d’une ou plusieurs consultations, notamment pour les déculpabiliser, édulcorer la honte qui les habite vis-à-vis de l’entourage et ainsi diminuer leur souffrance. Cela peut contribuer à réduire la pression contre-productive qu’ils exercent sur leur enfant cloîtré.

La deuxième étape implique d’entrer en contact avec lui. L’idéal est de réussir à le faire venir en consultation, mais la visite du psychiatre à domicile est une alternative si la tentative échoue. Il s’agit d’un moyen d’accès direct, mais perçu comme une intrusion. L’hospitalisation sous contrainte constitue une solution de dernier recours, quand la situation de repli est pérennisée et que le jeune refuse toute prise en charge.

Troisième étape: le traitement individuel du jeune. D’après ledocteur Guedj, peu importe le type de psychothérapie mis en oeuvre (cognitive, psychanalytique ou autre), l’essentiel est l’engagement du jeune dans une relation psychothérapeutique où il bénéficie de bienveillance et d’écoute. Enfin, quatrième étape, la resocialisation, entre autres à travers des groupes de parole et un travail avec une assistante sociale. Le hikikomori, une bouteille à encre, disait le docteur Guedj. Peut-être aussi une bouteille à la mer...

Philippe Lambert

 

Comme un bébé

Dans un nombre important de cas, le hikikomori finit par contaminer ses parents: ils en arrivent à ne plus voir la famille élargie, les amis,... Pourquoi? Ils ont honte, se sentent coupables, perçoivent leur enfant non plus comme un adolescent ou un jeune adulte, mais comme un bébé sur lequel il faut veiller. Comme le jeune, la famille est en souffrance.

PhL

 

Ne rien lâcher

En se cloîtrant, le hikikomori se dessaisit de ses capacités de compréhension du monde, de ses capacités physiques et de ses capacités relationnelles alors qu’il est à l’âge où l’on doit se forger un avenir. Même si la psychiatrie est dans une relative impasse diagnostique, une prise en charge du hikikomori s’impose afin qu’il puisse récupérer ses facultés mises sous l’éteignoir.

«Il ne faut jamais abandonner à leur sort le jeune et sa famille. Au contraire, il faut revenir à la charge encore et encore, trouver une ouverture quand le patient est fermé à toute collaboration», insiste le docteur Guedj.

PhL

 

Rapprochement fusionnel

12A EM43L’attitude du hikikomori trouve sa source au confluent de divers facteurs. Tout d’abord, un profil psychologique qui favorise le retrait social. Ainsi, le sujet a une estime de soi très paradoxale: extrêmement faible quand elle est orientée vers l’extérieur – il n’a aucune confiance en lui dans ses relations avec autrui; mégalomane quand elle est tournée vers l’intérieur, l’individu nourrissant alors une haute opinion de lui-même. «Une autre caractéristique habituelle chez les jeunes reclus à domicile est d’osciller entre une hypersensibilité maladive et une indifférence cruelle à tout ce qui se passe autour d’eux, rapporte Marie-Jeanne Guedj, ancienne cheffe du pôle des urgences psychiatriques à l’hôpital sainte-Anne à Paris. La chambre où ils se murent suggère un matelas qui amortirait toutes les influences extérieures (propositions d’activités, demandes d’aide, d’amour,...) et absorberait leurs propres sentiments.»

TRAUMATISMES ACCUMULÉS

Autre facteur traçant la voie de l’enfermement: l’accumulation de traumatismes même mineurs – harcèlement scolaire, moqueries, rebuffade sentimentale, perception d’un avenir bouché. Des facteurs familiaux entrent également en jeu. «selon les dernières publications japonaises, les familles, bien que ni négligentes ni hostiles, se plient fréquemment à un modèle d’éducation strict et rigide hérité des grands-parents, voire des arrière-grands-parents», dit le docteur Guedj. De surcroît, on constate régulièrement une grande anxiété maternelle et un trouble de l’attachement du jeune vis-à-vis de sa mère essentiellement. Plus affirmé chez le garçon que chez la fille, un tel trouble pourrait expliquer, du moins en partie, la prévalence masculine du hikikomori. Les études montrent qu’au lieu de briser ses chaînes et d’aller explorer le monde, attitudes normales pour un adolescent, le hikikomori se cloître. «Il y a un rapprochement fusionnel, souvent avec la mère, qui finit par devenir insupportable, mais l’éloignement l’est tout autant», précise Marie-Jeanne Guedj.

PhL

 

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