La mort du débat

Après quarante ans d’existence, Le Débat met la clef sous la porte. Son dernier numéro paraît jeudi 10 septembre. Depuis 1980, cette prestigieuse revue française a publié une foule d’articles qui ont contribué à l’échange d’idées pertinentes, certes exigeantes mais toujours éclairantes.

Kundera y a parlé comme personne de l’Europe centrale, cet «Occident kidnappé». Lévi-Strauss y a lancé le débat sur l’art contemporain. Mona Ozouf a interrogé les 200 ans de la Révolution française. Et Marcel Gauchet a analysé «le désenchantement du monde» – la sécularisation du christianisme –, «la fracture sociale» et la religion des droits de l’homme. Entre autres thèmes ayant façonné notre horizon durant quatre décennies.

Pourquoi Le Débat cesse-t-il de paraître? A cause de ses finances? Du Covid? D’une reprise par le groupe Dassault? Pas du tout. Son fondateur, l’historien Pierre Nora, spécialiste du sentiment national et des lieux de mémoire, s’en est expliqué dans un enterrement de première classe dont la musique funèbre est belle, mais inquiétante pour l’avenir démocratique.

Au temps de la clouée au pilori numérique, le débat suffoque.Pierre Nora constate avec chagrin des changements a priori irrémédiables. Alors que les effectifs de l’université ont gonflé, la culture générale et le savoir encyclopédique ont baissé. La triade constructive entre les humanités, le civisme et les sciences humaines s’est délitée. Plusieurs révolutions de société ont transformé la condition humaine et brouillé les lignes politiques au point qu’il semble désormais plus important de s’étriper pour la défense des poussins sur les plateaux TV que de discuter sereinement à la pointe de la plume.

On touche là au nerf de la guerre. Le sabordage volontaire du Débat est la conséquence de la difficulté de débattre rationnellement et respectueusement. Non pas que la confrontation d’idées ait toujours été l’apanage de gentlemen. N’idéalisons rien. Durant la guerre froide, Sartre bavait «tout anti-communiste est un chien» sous les vivats, mais on pouvait encore entendre ses détracteurs. Au temps de la clouée au pilori numérique et de «la pensée Twitter», cela n’est guère possible. A moins d’accepter de vivre sous la menace de l’intimidation, du politiquement correct et, pour tout dire, du refus intolérant du débat.

L’excès a donc gagné la bataille des idées, qui n’en sont plus vraiment. L’excès d’egos, de postures, d’anathèmes, de soupçons, de revendications, de dévoiements, de folies. Las! L’esprit du Débat ne se perd néanmoins pas dans les limbes: il animera la collection «Le Débat» chez Gallimard. En outre, n’oublions pas que l’excessif est en définitive insignifiant. Ce climat délétère d’intolérance intellectuelle finira par lasser. La guerre pour la quête de sens et le bien public n’est donc pas terminée. Il y a toujours une espérance. 

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