Série d’été: La fontaine de Velou

La fontaine de Velou, deux étranges bassins de pierre dont l’histoire se perd dans la nuit du passé. La fontaine de Velou, deux étranges bassins de pierre dont l’histoire se perd dans la nuit du passé. Thibaut Kaeser

Au-dessus du lac de Bienne, dans la forêt du plateau de Diesse, la fontaine de Velou garde le mystère de sa présence et de sa fonction véritable. Refuge de pestiférés au 16e siècle, vestige d’un village disparu ou simple abreuvoir? On ne le saura vraisemblablement jamais.

La fontaine de Velou n’est pas le lieu de destination prioritaire des randonneurs du Parc naturel régional du Chasseral. Elle est d’ailleurs souvent méconnue des promeneurs, à part ceux qui habitent le plateau de Diesse ou les proches riverains du lac de Bienne. A cela il faut ajouter qu’elle n’est pas clairement mentionnée sur toutes les cartes. Est-ce un malencontreux oubli ou le fruit du hasard? Il semblerait que non, la fontaine de Velou tenant de toute évidence à conserver le secret de ses origines…

Pour la trouver, ce n’est pas vraiment évident. Le plateau de Diesse n’est pas inatteignable, loin de là! Le Jura bernois aime les foulées amicales, y compris dans cette partie du parc du Chasseral moins courue que son sommet. Des rives du lac de Bienne, plus d’un sentier pédestre y mène. Il existe aussi un moyen rapide pour s’y rendre: le funiculaire de Ligerz, Gléresses en français, où se trouve une église avec une vue imprenable sur l’île Saint-Pierre, qui conduit au village de Prêles.

FUNICULAIRE LIGERZ-PRÊLES

Nommé affectueusement le Vinifuni, ce balcon ascensionnel est le seul funiculaire suisse à partir d’une commune alémanique pour arriver dans une commune francophone, Prêles, Prägelz auf deutsch. On est ici au coeur d’une région de frontière de langues: on passe aisément du français à l’allemand sans se formaliser. De là, on peut gagner les villages de Diesse et de Lamboing – qui forment avec Prêles une commune mixte, celle du Plateau de Diesse, depuis leur récente union –, puis entamer l’ascension du Mont-Sujet ou des 1’606 mètres du Chasseral. Mais il faut rester à 800 mètres si l’on tient à découvrir la fontaine de Velou. Et marcher sur ce plateau montagneux constitué de vertes forêts et de champs agricoles.

Le chemin qui mène à la fontaine de Velou n’est pas balisé comme une autoroute. Partons du camping de Prêles. Mieux: de Prêles même. Du centre de ce village où naquit le poète Francis Giauque, découvert grâce à ses amis Georges Haldas et Hughes Richard, on marche vers l’Ouest en transitant par Les Saigneules. On peut aussi suivre le Chemin du Stand (de tir) en s’approchant du lieu-dit Pâturage du Haut. Les pierres jurassiennes parsèment généreusement des prés où broutent des vaches en bonne santé. Tandis que la forêt se densifie…

TROUVER SON CHEMIN

On peut trouver un panneau – tiens, en voici un à moitié cassé – avec un corbeau qui, de son aile, indique la direction; ce volatile est le surnom très local des habitants de Prêles. On peut aussi demander son chemin à un des rares promeneurs: «Une fontaine? De velours? Jamais entendu», répond un couple de Delémontains pressés le nez dans leur GPS.

Longeons plutôt le bas du Chanet (926 mètres) et avançons dans le bois de Louvin, un nom qui évoque le Moyen Âge et la présence ancienne de jeunes loups. On marche entre des sapins bien hauts et bien beaux. Ils nous toisent, nous murmurant d’être silencieux. Ils encadrent des pâturages typiquement jurassiens, dénués de soins maniaques. «Patûrage à ban. Camping et pique-nique interdits. Autorisation sur demande. Conseil de bourgeoisie. Prêles», avertissent des panneaux épars.

Ici la nature est allègre. Elle respire. Nous aussi. Après moins de trois kilomètres de marche, voici un dégagement enchanteur. Une myriade d’arbustes de haute taille sont sur notre gauche. Un vaste espace où l’on n’ose s’aventurer de peur de s’emberlificoter dans les fourrés. Avant une cabane et le panneau «Sous la Jorbe-Charrette-Italiens» – trois indications à donner le tournis: c’est par là l’Italie au temps du coronavirus? –, il faut rebrousser chemin et zieuter sur la gauche. On discerne un sentier de terre parmi les broussailles. Quelque peu cachée, à 25 mètres de là, on dirait une fontaine… C’est elle: la fontaine de Velou!

TRÈS VIEILLE CONSTRUCTION

Elle se camoufle dans une nature complice, les libellules n’étant pas avares de leur gracieuse présence. La fontaine donne immédiatement la sensation d’être une construction très ancienne, curieuse, voire incongrue. Après quarante-cinq minutes de marche tranquille, on a en effet l’impression d’avoir remonté le temps, mais jusqu’à quand? En des temps païens? C’est un mystère à la résonance muette. A l’image de la forme de cette fontaine. Celle-ci est adossée à un muret. De sa modeste hauteur s’échappe un filet d’eau. Du point de vue hydrogéologique, ce n’est pas rare: on sait qu’il existe de l’eau dans la région depuis la fin de la dernière glaciation, 10’000 à 12’000 ans avant Jésus-Christ; en se retirant, les glaciers ont laissé des moraines qui empêchent l’eau de s’infiltrer dans le calcaire composant la roche du Jura.

La fontaine de Velou se camoufle dans une nature complice.Le caractère étonnant de la fontaine de Velou tient plutôt à son aspect. C’est une enfilade de deux bassins successifs, équarris mais émoussés par l’écoulement séculaire du temps. Le premier est rectangulaire, assez solide, très vaguement de biais par rapport au muret, ce qui n’est pas surprenant pour les constructions de jadis. Par un mince canal, il écoule son eau vaseuse et sa vie aquatique microscopique dans un deuxième bassin bien plus singulier.

14 15CCelui-ci a la forme d’un polygone à sept côtés irréguliers. Son aspect semble indiquer que cette structure difforme chercherait à se détacher du bac précédent comme si elle se tortillait avec une lenteur invisible à l’oeil humain.

HISTOIRES LOCALES

La fontaine de Velou semble frappée d’une dissonance architecturale, assez légère et néanmoins perceptible. Comme si les principes normaux et établis de la géométrie euclidienne avaient été entamés sous l’action d’une force ou d’une présence non identifiée. L’esprit aussi fantastique que baroque de l’écrivain H.P. Lovecraft y aurait certainement vu un lieu hanté par une entité ancestrale, ce qui dans son oeuvre horrifique n’était jamais bon signe. Le «reclus de Providence» y aurait probablement trouvé la matière première d’une de ses nouvelles saisissantes telle La Couleur tombée du ciel.

Le deuxième bassin de la fontaine forme un polygone à sept côtés irréguliers.On n’est pas étonné que le défunt Jacques Hirt, personnalité locale et ancien maire de La Neuveville, ait glissé un cadavre au fond du bassin de Velou dans un de ses polars ayant pour héros le commissaire Bouvier. Mais gardons les pieds sur terre alors que les insectes vrombissent comme si nous étions de trop… Et scrutons de plus près l’énigme de la fontaine. Au fronton du muret, on lit 1764. Sur le flanc du bassin polygonal, il faut écarter une plante montante pour découvrir une autre date: 1770. A quoi correspondent-elles? A la date d’érection du petit mur et à la construction du deuxième réceptacle aquatique? A un événement particulier lié à la fontaine? On l’ignore.

Une autre date hante ce lieu curieux. On raconte qu’en 1577, une épidémie de peste, réelle, décime les habitants du Plateau de Diesse, fauchant 360 âmes. 16 17BC’est énorme pour l’époque et dans la région. Les rescapés auraient fui leurs fermes pour se réfugier à proximité d’une source dans le bois du Chânet, ce sommet qui domine de cent mètres la fontaine de Velou. La fontaine serait alors devenue le havre de sécurité des malheureux. Autour d’elle ils y auraient bâti un village, leur refuge temporaire. Cette histoire n’est cependant attestée par aucune archive ou document historique. Serait-elle le fruit imaginaire du trauma consécutif à «la mort noire» du 16e siècle?

MYSTÈRE DU PASSÉ

Cette légende en rejoint une autre où les pestiférés sont cette fois absents. La fontaine de Velou serait le vestige d’un village qui aurait totalement disparu. Un village déplacé par le géant de pierre ayant inspiré son illustration à notre dessinateur Richard Henry? Cette fantasmagorie prend des libertés avec la croyance locale. Elle nous laisse une fois de plus dans l’obscurité du mystère: on n’a trouvé aucune trace archéologiq16 17C conduit d'eauue laissant supposer qu’un noyau villageois aurait pris ses aises autour de la fontaine. D’autres voix rapportent que la fontaine de Velou aurait servi de longue date d’abreuvoir à bétail – les chevaux des armées napoléoniennes y auraient étanché leur soif, dit la tradition. Jusqu’à la fin du 19e siècle, le pacage du bétail en forêt était connu. C’était une pratique avérée dans le Jura. Une piste, enfin! Mais les cartes d’antan la brouillent rapidement. Sur l’Atlas Dufour de 1856, la route menant de La Neuveville à Prêles passe exactement par la fontaine de Velou, une évidence qui aurait dû être mentionnée, mais qui ne l’est pas.

Une génération plus tard, sur l’Atlas Siegfried, en 1879, on distingue un bâtiment qui devait se trouver à une vingtaine de mètres de la fontaine, mais qui n’existe plus vingt ans plus tard. Décidément... Ce passage était peut-être une vieille voie de communication reliant le plateau de Diesse au lac de Bienne. La présence d’un point d’eau n’y serait pas étrange. Mais pourquoi construire une fontaine à l’apparence inhabituelle? Mystère et eau vaseuse – là, au moins, c’est de source sûre…

 

Les indices de l’étymologie

lectrice

La toponymie de la fontaine de Velou renforce le mystère qui l’entoure. Sur de vieilles cartes, on l’écrit Velou, Veloux ou Viloux. A une lettre près, rien de très révélateur. Ce qui est troublant, c’est que ce substantif de Velou est unique en Suisse. On n’en trouve pas d’autre dans le Jura et au-delà. Alors? Si l’on fait jouer la piste du patois, Velou signifierait velours en français moderne. Cette douceur accolée à une fontaine est certes poétique, mais on ne voit pas le rapport avec une étoffe de valeur. On peut aussi supposer que Velou se rapprocherait de la racine latine villa (domaine, propriété), dont on connaît les nombreuses déclinaisons comme Villars ou Villiers dans nos contrées francophones; l’hypothèse du village oublié ou disparu y trouverait une manière d’argument. Mais dans ce cas, où sont les ruines de ces maisons? Evanouies dans la nature? L’étymologie renforce finalement l’énigme de la fontaine de Velou.

TK

 

Que faire dans la région?

Entre randonnées dans le Jura et agréments de l’eau, les environs du lac de Bienne sont un plaisir. Et si c’était elle, la plus belle de la région des Trois-Lacs?

ÉGLISE DE LIGERZ

18A église de Ligerz (10)Un des lieux les plus paisibles de Suisse. Et un secret plutôt bien gardé. D’un style gothique tardif avec des éléments baroques, l’église de Ligerz dégage une spiritualité pleine de quiétude et de beauté. Du milieu des vignes, la vue qu’elle offre sur l’île Saint-Pierre est magique! A Ligerz, sertie de belles maisons, il y a «Le Fornel», le musée de la vigne du lac de Bienne (66, route de Bienne, www.rebbaumuseum.ch, sadi: 13h30-17h, mai-oct.). Les chasselas des vignobles des rives du lac de Bienne et son pinot gris méritent d’être mieux connus. Il y a aussi le funiculaire menant à Prêles: une excellente façon d’entamer sa randonnée vers la fontaine de Velou.

L’ÎLE SAINT-PIERRE

Un incontournable! Rousseau y séjourna heureux. Les promeneurs y sont en nombre. On y va à pied depuis Erlach (Cerlier) où le château (pour la vue) et la Cabane du pêcheur (pour la friture, 6, Heidenweg) invitent à une halte. L’île Saint- Pierre est accessible par bateau au départ des villages viticoles du lac, dont Ligerz. Réserve naturelle. Monument à Jean-Jacques. Hôtel-restaurant dans un ancien monastère (www.st-petersinsel.ch). Plus d’infos sur www.bielersee.ch.

LA NEUVEVILLE ET LE LANDERON

Ces deux localités font partie des plus beaux villages de Suisse. Le Landeron est neuchâtelois, La Neuveville bernoise: toutes deux sont francophones et frontalières. Dans cette région de frontière linguistique, leur caractère médiéval invite au délassement. Avec sa rue centrale, Le Landeron est pittoresque au possible. La Neuveville est plus grande et plus vivante. On peut y déambuler entre la Tour Rouge et la fontaine du banneret en passant par la Blanche Eglise. Au bord du lac, à un jet de pierre de la gare, la Buvette du débarcadère (6, chemin des Rives) est un lieu populaire et agréable.

COMBE, GORGES ET CHASSERAL

Le Jura est un paradis pour les randonneurs. On recommande la combe du Pilouvi qui permet de revenir de la fontaine de Velou à La Neuveville. Plus impressionnantes, les gorges de Twann, Douanne en français, demandent un peu de précaution et un pied sûr: attention, ça peut glisser! Vous pouvez pousser l’escapade depuis Prêles avec l’ascension du Mont-Sujet (1’382 m); métairie (http://www.fornel.ch/) et bergeries au sommet. Si vous avez le pied plus aguerri, les 1’606 mètres du Chasseral, quatrième plus haut sommet du Jura suisse, vous attendent (www.parcchasseral.ch/). On peut s’y rendre d’une des localités du Plateau de Diesse. On peut aussi l’attaquer par un des villages du Vallon de Saint-Imier (train régional au départ de Bienne ou de La Chaux-de- Fonds).

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