Gatsby le Magnifique

Fête, champagne et élégance: Robert Redford a incarné Gatsby dans l’adaptation de Jack Clayton en 1974. Aux côtés de Mia Farrow jouant Daisy. Fête, champagne et élégance: Robert Redford a incarné Gatsby dans l’adaptation de Jack Clayton en 1974. Aux côtés de Mia Farrow jouant Daisy.

Un écrivain et un univers s’imposent quand on évoque les années folles: Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) et son Gatsby le Magnifique. Un roman qui, derrière le rêve américain, l’insouciance de la fête et le luxe de New York cache blessures, désillusions et nostalgie.

 «Il n’y a pas de deuxième acte dans les vies américaines», a écrit Francis Scott Fitzgerald. Ce n’était pas dans Gatsby le Magnifique, son roman emblématique paru au coeur des années vingt, en 1925, mais cette sentence aurait pu être inscrite au détour d’un de ses neuf chapitres.

Elle apparaît dans ses notes du Dernier nabab, son roman inachevé, son testament publié suite à son décès d’une crise cardiaque à Hollywood. Après qu’il a dilapidé sa fortune, sombré dans l’alcool et est devenu scénariste pour le grand écran (un travail qu’il haïssait) alors que son pays n’a pas encore connu Pearl Harbor.

Il n’y a pas de deuxième chance au pays de toutes les opportunités, pensait «Fitzy». C’est ce que son oeuvre clame sur le ton du désappointement entre rasades de gin-tonic et névroses imbibées de nostalgie. C’est son sous-texte majeur, serré dans les plis d’une écriture romantiquement désillusionnée. C’est son idée fixe et elle ondoie de nouvelles (Un diamant gros comme le Ritz) en romans, trouvant son acmé dans Tendre est la nuit.

RÊVE D’ASCENSION SOCIALE

Tout le monde connaît peu ou prou l’intrigue de Gatsby le Magnifique. Les quatre adaptations cinématographiques – dont une sortie juste un an (!) après la parution du roman, signée Herbert Brenon, une version perdue – ont beaucoup fait pour sa popularité même si le livre est vite devenu aussi célèbre que son auteur. Grâce au grand écran, le visage avenant de Robert Redford a épousé les traits de ceux de Jay Gatsby. Le roman n’est pourtant pas raconté par ce jeune homme richissime et mystérieux qui donne des fêtes somptueuses dans son manoir gothique de Long Island. Mais par Nick Carraway. Bientôt trente ans – l’âge de raison? Plutôt du début des désillusions? –, Nick vient du Middle West. Comme Fitzgerald, natif du Minnesota. Il est vétéran de la Première Guerre mondiale tandis que son créateur s’est «juste» enrôlé dans l’armée. Après avoir fait Yale («Fitzie» n’achève pas Princeton), il se rend à New York. Il veut faire fortune dans la finance. Il s’installe dans une demeure ridiculement modeste au milieu de villas opulentes. Il a vue sur l’East Egg, le quartier le plus huppé de la ville. Comme une promesse de réussite. D’ascension mirobolante. Le rêve américain à portée d’yeux. Luxe, calme et volupté: c’est vers cela que tend Nick.

DE FÊTES EN DÉCONVENUES

Nick renoue avec une cousine, Daisy, belle, convoitée et mariée à Tom Buchanan, un riche héritier, un costaud sans manières et plein de préjugés, un ex-joueur de foot américain. C’est grâce à eux qu’il rencontre Jordan Baker, une golfeuse émérite qui a de l’esprit, une femme indépendante qui préfère garder ses distances. Elle devient sa petite amie. Intermittente. C’est qu’on vit légèrement, du moins en façade, dans Gatsby le Magnifique. Et vite. On va surtout de découvertes en déconvenues, pris de tournis entre la légèreté et la profondeur.

Rapidement, Tom présente à Nick sa maîtresse, Myrtle, épouse d’un garagiste, George Wilson, qui habite sur la route reliant Manhattan à Long Island. L’opulence des Buchanan cache de l’hypocrisie, de l’insatisfaction, son lot de secrets. Nick n’est pas benêt. Il n’est pas non plus au bout de ses surprises en apprenant l’existence de Jay Gatz, prénommé Gatsby.

Celui-ci est son voisin, plein de classe et fabuleusement riche. Entouré de toutes sortes de rumeurs, Gatsby est une légende vivante de ces années où l’Amérique veut oublier les tranchées en se jetant à corps perdu dans la fête et l’argent facile. Nick l’approche le jour où il est invité à une de ses réceptions débridées où les gens boivent des cocktails et dansent le charleston sur la pelouse de son immense propriété d’East Egg. C’est la prohibition, le temps des fortunes vites faites mal acquises, comme celle de Gatsby dont on apprend qu’il est un bootlegger, un contrebandier d’alcool, devenu multimillionnaire. Mais pourquoi ces fêtes coûtant des blindes? Pour le plaisir désintéressé d’offrir de la joie au gotha? Il y a quelque chose derrière ces éblouissantes réceptions fréquentées par les chics et les élégantes. Cela, Nick va l’apprendre durant l’été 1922 en évoluant près de Gatsby et en prêtant une oreille attentive à certaines divulgations.

LES OBSESSIONS DE GATSBY

Le Magnifique est en vérité un grand obsessionnel. D’abord du pouvoir du dollar, du billet vert, de la fortune sonnante et trébuchante qui fait bien ricaner l’antique Fortune. Il est aussi obsédé par la force dévorante des sentiments – par un amour perdu. Lors-qu’il était stationné à Louisville, dans le Kentucky, pendant la guerre, il rencontra Daisy. Leur passion ne put durer. Gatsby dut partir au front. Au-delà de l’océan Atlantique. Pendant ce temps-là, Daisy épousa Tom.

Depuis, âme en peine, Gatsby cherche à reconquérir Daisy. Mais, aux sentiments de son ancien amant, elle préfère le confort de sa vie même si son mariage ne la rend pas heureuse. Gatsby insiste néanmoins. La carte du faste qu’il joue est un appât. Il use de Nick comme d’entremetteur. Il se rapproche à nouveau de sa bien-aimée... Las, Tom découvre le pot aux roses. La confrontation survient dans la suite de l’hôtel Plaza. Les explications des uns comme des autres ne sont une libération pour personne. Le bonheur se refuse à Gatsby.

LA FÊTE EST FINIE

En voiture, de retour après la scène du Plaza, Gatsby et Daisy tuent Myrtle. Accidentellement. Même s’il n’y a jamais de hasard dans une tragédie, et Gatsby le Magnifique en est une. Daisy tenait le volant, mais Gatsby endosse la responsabilité. Il veut la protéger. Qu’importe la vérité. Il la paie au prix fort. George le tue, puis se suicide. Ce qui était irrévocable est devenu fatal.

Le faste affiché par Gatsby le Magnifique était un décor secrètement fissuré. Son sens de l’épate masquait des sentiments clandestins et un jeu finalement périlleux. Dorénavant, la fête est finie. Les lumières déraisonnables de New York s’éteignent. Le Middle West rattrape Nick. Il veut y retourner. Il se rend une dernière fois dans le manoir de Gatsby, regarde la baie et, au loin, la lumière verte émanant de la jetée de la maison de Daisy. C’est la nuit. Espoirs évanouis. Personne n’est satisfait. Les fêlures ont affleuré, béantes, elles ont tout obturé. Insatisfactions existentielles. Impossibilités relationnelles. Rêves irréalisés. Adieu flamboyances! Les années folles sont celées. Déjà. Si vite... Il n’y aura pas d’autre occasion: nulle deuxième chance d’attraper le bonheur au vol. Les soirées de Gatsby promettaient pourtant un avenir éblouissant.

Ne restent que des coeurs brisés, serrés par le souvenir, l’expérience, la nostalgie. «Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé», conclut Fitzgerald d’une plume amèrement lucide. 

Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald est disponible chez Folio/ Gallimard (208 pages, traduction de Philippe Jaworski).

 

Francis & Zelda

 

lectriceLe destin de Francis Scott Fitzgerald s’écrit avec celui de son épouse Zelda, également romancière (Accordez-moi cette valse). Ils forment un couple emblématique des années folles. Zelda Sayre est issue de la bourgeoisie aisée de Montgomery, Alabama. Elle une femme du Sud convoitée, une reine des bals à séduire. Fitzgerald s’en amourache dès leur rencontre en 1918. Mariage deux ans plus tard dans la cathédrale Saint-Patrick de New York. Ensuite ce n’est que soirées alcoolisées, voyages et dérives malgré l’amour qui les unit.

COUPLE MYTHIQUE

Ce couple impossible forme un cocktail impétueux. Il boit plus que de raison. Il fréquente moult artistes, notamment Hemingway et Picasso. Il aime Paris, la Côte d’Azur, l’Italie. Il vit au-dessus de ses moyens dans des hôtels de luxe. Il festoie sans cesse. Il est rongé par les addictions, l’adultère, les crises. Le mariage va à vau-l’eau. Zelda a un grain de folie qui grossit en pathologie (schizophrénie ou troubles bipolaires, on ne sait) et se traduit en tentatives de suicide. Romanesque, romantique, pathétique, ce duo est autodestructeur. Ses aléas constituent la matière première de Tendre est la nuit de Fitzgerald. Dans ce qu’il considérait comme son chef-d’oeuvre, le personnage de Nicole Diver, c’est Zelda. Zelda qui décède en 1948 dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique d’Asheville, Caroline du Nord, où elle était internée depuis douze ans. «La combustion vive marque ces destinées», a résumé Antoine Blondin.

TK

   

 

L’ère du jazz

 

lectriceC’est à Fitzgerald que l’on doit le terme «ère du jazz», Jazz Age, en raison de son recueil de nouvelles Contes de l’âge du jazz (1922). Après la guerre de 1914-1918, le jazz devient une musique populaire aux Etats-Unis – elle est née dans les maisons closes de La Nouvelle-Orléans à la fin du 19e siècle. Et aussi en Europe, du moins dans les capitales, où les soldats noirs américains l’ont apporté. Le jazz rythme la vie nocturne des années folles alors que le mouvement de la Renaissance de Harlem valorise la culture afro-américaine. Aux Etats- Unis, c’est le temps de la prohibition (1920-1933), des speakeasies, des bars clandestins, de la mafia qui tire avantage de cette situation où l’alcool est hypocritement banni mais abondamment consommé.

CHARLESTON ET FOXTROT

A New York, le Cotton Club, ouvert en 1923, accueille les artistes de jazz les plus en vue. Adelaide Hall y donne des spectacles. Duke Ellington dirige l’orchestre maison avant que Cab Calloway ne le remplace la décennie suivante, qui marque l’arrivée des big bands de swing. La clarinette de Sidney Bechet attire l’attention du chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet. Mais encore? George Gershwin compose Rhapsody in Blue. Bessie Smith devient la plus célèbre chanteuse de l’entre- deux-guerres, quasi aussi célèbre que Joséphine Baker, égérie de la Revue nègre qui enchante les nuits parisiennes dès 1925. En Louisiane, Jelly Roll Morton, maître du ragtime, fait chanter son piano. Tandis que la trompette de Louis Armstrong s’élève pour ne plus jamais retomber. Les années vingt sont le temps du dixieland: l’âge classique du jazz est une ère fitzgéraldienne.

TK

   

Les étoiles du cinéma

 

lectriceDurant les années 1920 le cinéma, qui était déjà une industrie dans l’avant-guerre, connaît un phénomène d’accélération économique, sociale et artistique. Hollywood affirme sa domination avec de grosses firmes comme Columbia, Paramount et Warner Bros. On se rend dans les salles obscures pour une expérience, un rituel du samedi soir typique du 20e siècle, une tradition hélas en train de périr avec la vidéo à la demande, Netflix et compagnie. Le grand écran est alors muet. Le premier film sonore, Le Chanteur de jazz, sort en 1927, mais c’est au début de la décennie suivante que le parlant devient la règle.

LE TEMPS DU MUET

Au fil des années folles, le cinéma impose des stars qui, à la différence de celles d’avant 1914, restent dans les mémoires du septième art. Avec sa coupe garçonne, Louise Brooks est incontournable. Charlie Chaplin et Buster Keaton sont des vedettes burlesques. On surnomme Greta Garbo «la Divine». Douglas Fairbanks est coutumier des rôles de cape et d’épée. Lon Chaney est «l’homme aux mille visages» des films à frissons. Quant à Joan Crawford, elle débute sa longue carrière. Gloria Swanson est au firmament avant que l’avènement du parlant l’enterre malgré sa revanche en 1950 dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder. Joséphine Baker et Ramón Novarro apportent les premières touches noires et mexicaines au cinéma américain. Et Rudolph Valentino incarne le latin lover par excellence. Le décès de ce sex-symbol à 31 ans en 1926 des suites d’une septicémie entraîne des scènes d’hystérie dont des suicides de fans et une émeute. De ce point de vue, les années folles portent bien leur nom.

TK

 

 

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