Istanbul: Sainte-Sophie disputée

Construite en moins de six ans au 6e siècle, Sainte-Sophie est une prouesse architecturale. Les minarets ajoutés par les Ottomans lui donnent sa silhouette actuelle. Construite en moins de six ans au 6e siècle, Sainte-Sophie est une prouesse architecturale. Les minarets ajoutés par les Ottomans lui donnent sa silhouette actuelle. Keystone

Basilique chrétienne, mosquée, puis musée, Sainte-Sophie d’Istanbul a toujours reflété le pouvoir en place. Erdogan voudrait en refaire une mosquée, au grand dam des Turcs laïcs.

UNE PRIÈRE?

Le 29 juin, un imam a récité une sourate à Sainte-Sophie pour la première fois depuis 87 ans. Seul en compagnie du ministre de la culture, COVID-19 oblige, il commémorait la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Pour le plus grand bonheur des nationalistes islamistes qui demandent, depuis les années 1950, que le bâtiment soit rendu au culte musulman. Ils affirment que le décret signé par Mustafa Kemal Atatürk en 1934 pour faire d’Ayasofya un musée est un faux; la Cour suprême doit rendre un avis le 2 juillet.

UNE ÉGLISE?

Sainte-Sophie a toujours été un enjeu de pouvoir. Quand elle est bâtie par Justinien au 6e siècle, elle doit montrer que Constantinople est la nouvelle Rome et le centre de la chrétienté. Cette prouesse architecturale – une coupole de trente mètres de diamètre culminant à 55 mètres sans aucun pilier pour la soutenir alors que la ville se trouve sur une faille sismique – sert aussi de décorum au couronnement des empereurs. Pillée par les croisés en 1204, elle devient cathédrale catholique pendant près de soixante ans.

UNE MOSQUÉE?

On raconte que le sultan Mehmet II, qui s’empara de Constantinople en 1453 après neuf mois de siège, vint y prier le soir même de sa victoire, faisant de Sainte-Sophie un lieu de culte musulman. Non seulement il conserve ses superbes mosaïques chrétiennes et son nom – Haghia Sophia, «sagesse divine », qui se réfère au Christ –, mais il fait de la basilique le modèle des mosquées d’Istanbul. Ce n’est qu’au 18e siècle, alors que l’islam ottoman se radicalise, que les mosaïques sont recouvertes de plâtre.

UN MUSÉE?

Sainte-Sophie manque d’être dynamitée par les Ottomans au moment où Français et Britanniques menacent Istanbul pendant la Première Guerre mondiale. Atatürk lui réserve un meilleur sort: il en fait un musée «offert à l’humanité» pour manifester les valeurs modernes de la nouvelle république turque. Une partie des mosaïques réapparaît, les grands médaillons noirs et ormagnifiant les noms d’Allah, de Mohamed et des premiers califes sont retirés. Ils seront raccrochés dans les années 1950, quand des voix s’élèveront pour demander que Sainte-Sophie redevienne une mosquée.

QUI EN SERAIT CONTRARIÉ?

Les Grecs, qui se considèrent comme les héritiers de l’Empire byzantin; les Russes, qui affirment devoir leur conversion à l’orthodoxie au récit des émissaires du prince Vladimir, au 10e siècle, racontant qu’ils s’étaient cru au ciel lors d’un office à Sainte-Sophie; mais surtout les Turcs laïcs, qui ne veulent pas d’une réislamisation de leur pays. Transformer l’édifice en mosquée, «c’est vouloir une double reconquête, à la fois face au monde chrétien et face à la république fondée par Mustafa Kemal», résumait l’historien turc Edhem Eldemen en 2014 dans Libération. D’abord indifférent à la question, Erdogan, qui souhaite faire de son pays le leader du monde musulman, a récemment mis un point d’honneur à réaffecter Sainte-Sophie pour plaire aux islamistes.

 

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