Peut-on encore élever des enfants avec un seul salaire?

L’organisation des familles a beaucoup évolué entre 1959 (à droite: une image de promotion pour une buanderie moderne) et aujourd’hui (à gauche). L’organisation des familles a beaucoup évolué entre 1959 (à droite: une image de promotion pour une buanderie moderne) et aujourd’hui (à gauche). Keystone

Autrefois, il était courant qu’un homme entretienne toute sa famille avec son salaire. Aujourd’hui, généralement, les deux conjoints travaillent. Par envie ou par besoin?

Aujourd’hui, le modèle d’activité professionnelle le plus répandu dans les couples avec enfants est un emploi à temps plein pour le père et un emploi à temps partiel pour la mère. Les mentalités ont-elles évolué ou est-il de plus en plus difficile d’entretenir une famille avec un seul revenu? Nous avons posé la question à Andrea Schmid-Fischer, présidente de l’association faîtière Budget-conseil Suisse.

Selon mes calculs, il est possible d’entretenir une famille avec le salaire médian zurichois brut de 7820 francs, mais pas avec le salaire médian d’un employé sans diplôme qui est, brut, de 4600 francs. Partagez-vous ce constat?

Andrea Schmid-Fischer: – Oui, selon mon expérience à Budget-conseil Suisse, j’arrive à la même évaluation. Malheureusement, une multitude de personnes n’atteignent jamais le salaire médian zurichois. Elles gagnent par exemple 6000 francs nets et doivent entretenir deux enfants. Le budget est vite serré.

Peut-on dire que pour les familles les plus défavorisées et celles de la classe moyenne, il est difficile d’élever des enfants avec un seul salaire?

– Pour la classe moyenne inférieure et les familles monoparentales, c’est un risque de pauvreté. Chez les travailleurs pauvres, l’entretien d’un enfant aggrave fortement la situation financière. Dans la classe moyenne, les parents devront peut-être ajuster leur train de vie, ce qui peut se révéler douloureux mais pas existentiel. Ce que je trouve le plus alarmant est que nous vivons dans une société de surconsommation, que nous sommes exposés à un flot continu de publicité et que les instituts de crédit ont le culot de lier la fondation d’une famille à un prêt pour une voiture ou à l’aménagement d’une chambre d’enfant. Pour la grande majorité des personnes âgées aujourd’hui de plus de 80 ans, une chose était claire dès leur plus jeune âge: pour fonder une famille, il fallait trouver une bonne situation professionnelle et commencer à économiser dès le début afin de pouvoir assumer d’éventuels coûts supplémentaires ou imprévisibles. S’endetter pour ce type de dépenses était généralement un tabou. Aujourd’hui, je remarque qu’une part considérable de la population ne met pas d’argent de côté durant sa phase sans enfant. Les nouvelles générations considèrent l’épargne comme quelque chose de ringard ou d’inutile en raison des taux d’intérêt négatifs. Les jeunes couples dépensent leurs revenus, ils ont peut-être deux voitures et un bel appartement. Ce train de vie conduit à une baisse massive des standards lors de l’arrivée d’un enfant. Alors que si un couple adopte d’emblée un mode de vie lui permettant d’épargner un montant fixe, il se retrouvera dans une situation complètement différente. Il aura des réserves pour la période durant laquelle l’enfant est en bas âge et pourra se permettre de passer davantage de temps avec lui. Au début en tout cas.

Est-ce que nous cumulons aussi deux salaires parce que nous souhaitons avoir un train de vie plus élevé qu’autrefois?

– Cela dépend du revenu et des attentes personnelles. Mais il est vrai que la relative prospérité de la Suisse profite à une part toujours plus grande de la population. Pour mes parents par exemple, qui ont aujourd’hui plus de 80 ans, le rôti du dimanche était le moment fort de la semaine. Ils ne mangeaient généralement pas de viande les autres jours. Actuellement, nous rencontrons une génération de parents qui ont l’habitude d’avoir tout ce qu’ils veulent chaque jour à leur disposition. Il ne s’agit pas de besoins existentiels, mais d’un très fort sentiment subjectif.

L’évolution du mode de vie considéré comme «standard » joue-t-elle aussi un rôle? Par exemple, certaines personnes se sentent anormales si elles ne parviennent pas à payer certaines activités ou certaines vacances à leur famille...

– Les personnes qui se comparent à celles possédant davantage sont généralement moins heureuses que celles qui se concentrent sur ce qui est cohérent pour elles, judicieux sur le long terme et en adéquation avec leurs revenus. Grâce au débat sur la durabilité, un style de vie un peu plus simple va peut-être redevenir chic.

Existe-t-il un effet de seuil? Est-il désavantageux pour une famille de dépasser un certain niveau de salaire, car alors certaines subventions pour le logement, les gardes d’enfants ou les primes d’assurance maladie diminuent?

– Oui, il y a certainement un effet de seuil qui doit être déterminé en fonction de la situation de chaque famille. Mais je pense qu’il est important de ne pas tenir compte des seuls avantages matériels sur le court terme. Il vaut la peine, en tout cas, d’accepter des gains nuls, voire même des coûts supplémentaires, et d’envisager l’activité professionnelle sous un autre angle. Il faut considérer les avantages sur le long terme en matière d’assurances sociales, de prévoyance vieillesse, de possibilités d’évolution de carrière et d’un bon équilibre vie privée-travail. Après les enfants, il y a encore une longue phase d’activité professionnelle. Ceux qui n’ont pas complètement perdu le contact avec le travail ont plus de chance de trouver un emploi qui correspond à leurs compétences. Ils peuvent ainsi s’assurer un haut niveau de satisfaction.

Une famille habitant Genève ou Zurich est sans doute obligée d’avoir deux salaires à cause du niveau élevé des loyers. Quelle est l’importance du lieu de résidence?

– Il joue naturellement un rôle. Il y a de grandes différences au niveau du coût de la vie et des charges fiscales, mais également au niveau des soutiens étatiques. Certaines communes proposent une aide financière pour la garde extrafamiliale, d’autres pas. Il vaut la peine de dresser un état des lieux global. Loyer, impôts, bons de garde, repas de midi, cotisations à l’association professionnelle, coût de la formation continue et frais de déplacement sont des facteurs décisifs.

Dans d’autres pays, il est normal que les deux parents travaillent. Pourquoi cela est-il moins fréquent en Suisse?

– Je pense que cela provient d’une interprétation des rôles datant d’avant 1988, lorsque l’homme était légalement obligé de soutenir financièrement sa famille. Toute l’économie s’est adaptée à ce modèle. Mais, si on prend en compte les risques de décès, de divorce et autres, persister dans ce modèle n’a plus de sens. Je comprends les parents qui ont envie de passer du temps avec leurs enfants et qui pour ce faire réduisent leur pourcentage de travail. Mais une répartition classique des rôles – peu importe si c’est l’homme ou la femme qui abandonne son emploi – ne me paraît pas judicieuse en termes existentiels.

Parce qu’on est alors totalement dépendant de son partenaire?

– L’indépendance par rapport à son partenaire n’existe dans aucun modèle. Les deux parents sont toujours dépendants l’un de l’autre. Toutefois, l’expérience quotidienne dans lemonde du travail montre que la durée durant laquelle une personne peut cesser complètement son activité professionnelle et la reprendre sans problème est de plus en plus courte. Autrefois, une femme de cinquante ans pouvait retrouver facilement un travail à plein temps après une pause de vingt ans. Aujourd’hui, si vous vous arrêtez plus de quatre ans, les choses se compliquent.

La pression qui s’exerce pour reprendre une activité professionnelle n’est donc pas forcément négative?

– Avoir un emploi peut permettre un formidable équilibre avec les tâches familiales et enrichir le partenariat. Mais il est important d’avoir des employeurs compréhensifs qui savent que les enfants tombent parfois malades et que la garderie n’est pas ouverte 24h/24h. Cela reste un défi organisationnel de concilier les besoins des enfants avec une activité professionnelle.

Sibilla Bondolfi /Swissinfo

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo