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Elizabeth Sombart console les défunts

En parallèle à son activité de soliste, Elizabeth Sombart a fondé la fondation Résonnance, qui offre de la musique classique dans les lieux où elle n’est pas jouée. En parallèle à son activité de soliste, Elizabeth Sombart a fondé la fondation Résonnance, qui offre de la musique classique dans les lieux où elle n’est pas jouée. Fondation Résonnance

Depuis début avril, la pianiste Elizabeth Sombart donne tous les après-midis un récital dans le hall de la chapelle funéraire de Beausobre, à Morges. Une manière de consoler ceux qui sont morts seuls.

La fraîcheur du hall de la chapelle funéraire de Beausobre à Morges tranche avec la lourdeur de cet après-midi de mai. En entrant, on croise Elizabeth Sombart qui raccompagne une petite dame à la chevelure poivre et sel vers la sortie; celle-ci est venue voir sa compagne qui repose ici en attendant ses funérailles. Quand elle a entendu Elizabeth Sombart jouer du piano dans le hall, elle lui a demandé de l’accompagner pour cette dernière visite. Depuis le 7 avril, la pianiste franco-suisse installée sur les rives du Léman joue bénévolement tous les après-midi dans cette chapelle des Pompes funèbres générales. Elle joue pour les défunts qui, pour la plupart, sont partis seuls à cause des mesures sanitaires actuelles. Une manière de les consoler, eux et les rares personnes qui viennent leur rendre visite.

Comment vous est venue l’idée de jouer du piano dans une chapelle funéraire?

Elizabeth Sombart: – Avec le confinement, je n’ai plus pu jouer dans les EMS, comme j’en avais l’habitude avec la fondation Résonnance. Confiner les personnes âgées est une folie, car on sait que les personnes isolées meurent plus vite! Sans compter tous les autres: hier, on a célébré ici les obsèques d’un monsieur qui est mort parce que son opération avait été reportée. Et on n’aurait jamais dû empêcher qui que ce soit de tenir la main d’un mourant. Au nom de rien. Alors face à toutes ces personnes qui mouraient seules, j’ai appelé Monsieur Pittet, des pompes funèbres, pour lui proposer de jouer pour elles. Il était surpris, mais c’est un homme très ouvert avec un grand coeur.

Quelle est la réaction des gens qui entrent ici?

– Ils restent souvent un longmoment à m’écouter jouer. C’est comme si ça leur donnait de la force. Parfois, ils me demandent de les accompagner pour aller voir leurs défunts. Récemment, il y a eu plusieurs suicides de jeunes dont certains étaient très perturbés par le coronavirus. Les visites sont nombreuses dans ces cas-là, et on entend des cris. Moi, je joue... Une femme m’a dit: «Je vous assure, je l’ai vu ouvrir un oeil!». J’ai essayé de la réconforter comme je pouvais; je lui ai dit: «Peut-être qu’il vous a fait un petit signe? Rien n’est impossible à Dieu».

Vous êtes une sorte d’accompagnatrice pour les familles en deuil?

– Pour elles, je suis une présence qui ne fait partie ni des morts ni des vivants. Une sorte de trait d’union entre deux mondes. Elles pleurent et c’est légitime: mais il faut absolument que nous, les musiciens, nous donnions une espérance à ces larmes. Quand elles écoutent un Nocturne de Chopin, les personnes endeuillées entendent de la tristesse, mais exprimée avec quelque chose de fraternel; elles sentent que quelqu’un d’autre pleure avec elles. Mais la plupart du temps, la chapelle est déserte.

N’est-ce pas étrange de jouer pour des personnes défuntes qui ne vous entendent pas?

– Bien sûr qu’elles entendent! Une âme, ça entend. L’âme n’est pas morte. D’ailleurs, quand on est musicien, on joue tout le temps avec les morts. C’est l’artiste qui rend Beethoven vivant. La partition seule paraît morte, un peu comme les gens allongés là. L’essentiel est au-delà. Vous pensez que la musique les aide? – La musique classique porte en elle un secret de consolation. La beauté console, et elle est éternelle. D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’on n’entend plus les vibrations qu’elles ne continuent pas leur route! Je me dis que c’est peut-être là, dans les espaces infinis, qu’elles rejoignent nos défunts. Je connaissais déjà certaines personnes qui reposent ici, car je jouais pour elles en EMS. Je sais ce qu’elles aimaient et je le leur joue!

Certains morceaux se prêtent-ils mieux que d’autres aux circonstances?

– Oui. Devant chaque Nocturne de Chopin, il y a un ange différent, porteur d’une consolation et d’une espérance uniques. Il y a vingt-et-un Nocturnes, donc ça me prend déjà deux heures de tous les jouer! Après, il y Bach, bien sûr. C’est un compositeur très structurant et rassurant. On a fait écouter la Messe en si de Bach à des personnes en salle de réveil après une longue opération; un autre groupe écoutait une espèce de musique newage avec bruits de cascade et chants d’oiseaux. Les premiers se sont réveillés une heure plus tôt avec l’envie de revenir sur terre, comme enracinés. Les seconds ont dit qu’ils planaient dans un noman’s land un peu flou.

Vous êtes habillée et maquillée presque comme pour un concert...

– Je veux que les morts sentent du respect. Surtout qu’ils n’en ont pas toujours eu dans leur vie. Et je suis triste de constater que les familles viennent peu...

En temps normal, y a-t-il davantage de visites?

– J’ai demandé: il paraît que non. Dans une des chambres mortuaires repose en ce moment un monsieur que j’ai connu en EMS: j’ai constaté que personne ne venait le voir, car il n’y a pas de fleurs. Je lui en apporterai demain.

Vous venez tous les jours depuis un mois et demi. C’est un sacré engagement!

– C’est normal.

Qu’avez-vous appris en venant ici?

– Je suis frappée par le peu de clés que les gens ont à disposition pour accueillir l’inacceptable. La société de consommation de ces cinquante dernières années nous a beaucoup donné à l’extérieur, mais nous a éloignés du centre de nous-mêmes. De ce lieu où nous pouvons nous relier à l’invisible et où nous faisons l’expérience qu’il n’y a pas de solitude.

Qu’est-ce qui va vous rester de cette période?

– J’étais arrivée à un point où j’étais tellement fatiguée des valises, des avions, des trousses de toilette et des partitions... que quand on m’a dit: «Tu ne peux plus voyager», j’ai pensé: «Quel cadeau!». J’espère que chacun aura pu trouver un cadeau dans le confinement, même en négatif, en réalisant que tel ou tel aspect de sa vie ne lui convenait pas.

En même temps, j’ai peur qu’on nous prépare une société sans relations, un monde où l’on ne rouvrira pas les salles de concert puisque le virtuel est plus hygiénique et moins coûteux. Mais les relations, c’est la vie. Pour nous empêcher de mourir, on nous fait entrer dans une société de fausse vie. Il ne faudra pas se laisser faire, car se donner, c’est être en vie!

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