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Respirer le monde

«Quand je me réveille avec la pluie d’automne qui frappe à la fenêtre, portant la fureur des vents du Nord, je commence la journée sur les rives du Danube, dans un hôtel avec des torches enflammées qu’on allume tous les soirs. Quand je me réveille avec le murmure de la neige s’empilant de l’autre côté de la fenêtre, en hiver, je commence la journée dans cette datcha aux énormes vitres où le docteur Jivago avait trouvé refuge. Jusqu’à présent, je ne me suis jamais réveillé en prison – pas une seule fois.

Je parle toute la journée avec des gens que personne n’a vus et que personne ne connaît, des gens qui n’existent pas et n’existeront que le jour où je les coucherai par écrit. J’écoute leurs conversations. Je vis leurs amours, leurs aventures, leurs espoirs, leurs soucis et leurs joies (...). Je vous écris ces mots d’une cellule de prison. Mais je ne suis pas en prison. Je suis écrivain.»

Ces mots d’Ahmet Altan, journaliste et écrivain turc emprisonné pour de mauvaises raisons depuis 2016, me sont revenus en mémoire dernièrement alors que je planchais avec une peine grandissante sur mes éditoriaux. Grâce au semi-confinement, j’ai en effet éprouvé concrètement l’importance des interactions, des échanges, des paroles et des regards. En d’autres mots: du lien aux autres. Malgré une situation enviable à beaucoup de points de vue, je me suis sentie vidée à mesure que les semaines passaient. En panne d’inspiration. Privés de la stimulation habituelle, mes mots et mes pensées se sont petit à petit écoulés hors de moi sans source fraîche où se régénérer.

Ecouter, parler, voir, sentir, respirer le monde: voilà ce qu’internet, et même les plus longs apéros Skype, Zoom ou WhatsApp, ne remplacent pas. Alors j’ai pensé à tous les écrivains emprisonnés, aujourd’hui comme autrefois, et leur prouesse m’est apparue au grand jour. De François Villon à Zhang Xianliang en passant par le Marquis de Sade et Soljenitsyne, ils ont enjambé les murs de leurs prisons et consacré la victoire de l’esprit et de l’imagination. Bien qu’isolés, ils ont continué à parler au monde et à s’en nourrir. «Où que vous m’enfermiez, je parcourrai le monde illimité de mon esprit (...). Comme tous les écrivains, j’ai des pouvoirs magiques. Je peux traverser les murs avec facilité. Je suis le passe-muraille », conclut Ahmet Altan dans sa lettre publiée en 2017.

Alors quand, déconfinement faisant, je pourrai à nouveau respirer le monde à ma guise, j’en enverrai un souffle aux écrivains emprisonnés pour les aider à voyager dans leur tête.

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