Le virus de l'humain

Etienne Barillier Etienne Barillier

«Normalement, une nouvelle souche de grippe modère sa virulence avec le temps, car le virus n’a pas intérêt à tuer l’hôte qui l’héberge.» Tel était le propos d’un scientifique, récemment publié par un quotidien français.

Un lecteur crut bon d’ironiser sur ce mot d’«intérêt» appliqué au virus. Pourtant, cet emploi métaphorique n’a rien d’absurde: l’«intérêt» du virus, c’est de se propager, donc de vivre. Plutôt que de trouver impropre le recours au vocabulaire humain pour qualifier un virus, on pourrait, tout à l’inverse, se demander si ce que nous appelons notre intérêt, nous autres hommes, n’est pas au bout du compte, et si l’on gratte jusqu’à l’os, cela même qui meut les virus: la propension à vivre.

Que tout se ramène, pour les humains comme pour les virus, à cette propension, que le seul intérêt de vivre nous fasse oublier tous les autres, c’est ce que tend à révéler la pandémie actuelle. Des énergies immenses sont engagées, des mesures extraordinaires sont prises, qui entravent les libertés individuelles et menacent le monde de récession. Or ces décisions inouïes sont acceptées par une très forte majorité de citoyens dans le monde entier, et pourquoi? Parce que nous ne voulons pas mourir. Parce que nous défendons bec et ongles le premier de nos intérêts, celui de vivre. Le reste peut attendre, il doit attendre.

Bien sûr, pour les individus humains, la propension à vivre se ramifie, s’affine et se transmue en mille intérêts divers. Mais il faut d’abord vivre. Même chose pour les collectivités. Le vocabulaire politique parle des «intérêts» d’une nation: assurer sa sécurité – et peut-être un peu plus; affirmer son soft power, sinon son hard power. Tous ces intérêts, au pluriel, restent néanmoins dépendants d’un intérêt premier et singulier, celui de persévérer dans l’être. Bref, du virus à l’homme, de l’homme aux sociétés, l’intérêt est le même: vivre à tout prix.

Tout est-il donc soumis au struggle for life? C’est ce que penseront les pessimistes ou les cyniques. Et dès lors, de quel droit l’homme ferait-il prévaloir son intérêt sur ceux des autres vivants – fût-ce des virus (qui d’ailleurs jouent un rôle fondamental dans la vie des océans, notamment)? De quel droit? Il n’y en a qu’un, et c’est un espoir plutôt qu’un droit: que les intérêts de la personne humaine, sinon ceux des Etats, ne soient pas tous... intéressés. Espérer cela, est-ce trop naïf? Disons que c’est avoir attrapé le virus de l’humain.

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