L’Église et le féminin

Anne-Marie Pelletier questionne l’Eglise avec pertinence sur son rapport au féminin. Anne-Marie Pelletier questionne l’Eglise avec pertinence sur son rapport au féminin.

Dans son dernier essai, L’Église et le féminin, la bibliste française Anne-Marie Pelletier revisite, avec une plume précise et offensive, quelques aspects de l’histoire de la relation de l’Église aux femmes. Pour dire le poids des préjugés et la difficulté persistante à penser le féminin.

Si la place des femmes dans l’Église a évolué – le pape François en a nommé plusieurs à des postes à responsabilité –, les résistances restent fortes. Au point qu’on se demande, avec Anne-Marie Pelletier, si les avancées du pontificat actuel ne cachent pas une forêt de préjugés aussi dense qu’inexplorée. Dans L’Église et le féminin. Revisiter l’histoire pour servir l’Évangile, elle ne craint pas de s’y aventurer forte de sa connaissance des Ecritures et échaudée par des discours ecclésiaux qui, tout en affirmant leur singularité sur un mode qui se veut manifestement laudatif», minorent et marginalisent les femmes.

STÉRÉOTYPES PROVOCATEURS

L’Église catholique «renvoie l’image difficile d’un féminin en déficit de reconnaissance».La bibliste française constate d’abord que l’Église catholique «renvoie l’image difficile d’un féminin en déficit de reconnaissance, qui reste immobilisé dans des stéréotypes souvent provocateurs, dans une institution massivement masculine qui tient les femmes à distance de la gouvernance, des charges liturgiques, de la prédication ». Des comportements basés sur des représentations élaborées au cours des siècles qui ont fixé aux hommes et aux femmes «des identités aujourd’hui problématiques, accrédité des conformismes réducteurs, des soumissions pénibles». Influencée par la culture ambiante, l’Église n’a pas su les remettre en cause au nom de la vitalité de l’Evangile.

Pour Anne-Marie Pelletier, il est urgent de questionner «une ecclésiologie figée dans un hiératisme hiérarchique et misogyne» et de s’interroger sur des représentations du sacré qui freinent les évolutions. Alors elle ose des questions dérangeantes avec pour boussole l’Évangile.

LE FÉMININ RELÉGUÉ

Dans la Bible, des femmes ont suivi Jésus, partagé sa mission, joué «un rôle central dans le dévoilement de son identité». Alors pourquoi n’honorer que Marie «pour son double titre de Vierge et Mère» et transformer Marie-Madeleine, premier témoin de la Résurrection, en une pécheresse pénitente pour réserver le beau rôle aux hommes?

«D’où vient pareille relégation obstinée du féminin?», lance Anne-Marie Pelletier. D’«un réservoir d’archétypes immémoriaux défavorables aux femmes»: «Le théologique n’est pas indemne de préjugés anthropologiques que le message évangélique conteste pourtant explicitement». Le message de Jésus n’a pas réussi à ébranler des conceptions archaïques des relations entre les sexes préservant les prérogatives des hommes.

33A EM42

PEUR ET CONTRÔLE

Que nous apprend l’anthropologie? Que la différence des sexes «joue systématiquement au profit des hommes », qu’il existe dès l’origine «une dissymétrie fondamentale originelle entre hommes et femmes». Et que cette différence est «convertie en hiérarchie » et codifiée dans des interdits et des obligations qui réservent aux hommes la gestion des biens et du pouvoir. La femme, séductrice et maléfique, est diabolisée afin de conjurer une altérité menaçante.

Ce fantasme s’accompagne d’un «contrôle du corps des femmes par les hommes». Pendant des siècles, ils «édictent le permis et le défendu dans le rapport que les femmes entretiennent avec leur corps». On mesure alors combien la contraception «est mode inclusif» un élément majeur de la révolution anthropologique contemporaine» et la provocation qu’a représenté, en 1968, la publication par Paul VI de l’encyclique Humanae vitae. Un texte dont Anne-Marie Pelletier souligne la «violence symbolique » et «l’impact agressif dans le fait même qu’il reconduit péremptoirement la sempiternelle posture d’une institution ecclésiale masculine qui se pose comme légitime pour contrôler le rapport qu’entretiennent les femmes avec leur corps».

Cette obsession est sous-tendue par une réalité biologique qui signe, dans l’esprit des hommes, l’infériorité de la femme. Impure en raison de ses pertes de sang, elle est «maintenue à distance de la communauté, sans accès à l’autel».

Si la différence hiérarchisée des sexes est antérieure au christianisme, elle lui a permis de construire un système de représentations «fondant ontologiquement des manières de penser et de vivre qui infériorisent le féminin». Dans la liturgie, la place de la femme est encore trop souvent dans les bancs. Et puis, «le masculin est censé avoir la capacité de parler par-delà la différence des sexes». En un mot, de parler à la place des femmes, et partant de leur imposer sa vision du monde, leur place et leur rôle. «Vingt siècles durant, la théologie aura été affaire exclusivement d’hommes censés dire la foi exhaustivement », indifférents «à l’expérience de la moitié des destinataires ». Ainsi s’affirme l’idée que, faible de corps et d’esprit, la femme est mineure.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


BASCULEMENT CHRÉTIEN

34A EM42L’Evangile apporte «un grand basculement spirituel, anthropologique et culturel», affirmant que l’homme et la femme ont une égale dignité. Des femmes sont les collaboratrices de Paul. L’indissolubilité du mariage protège la femme des caprices et des abus; la virginité est «un signe de libération de la condition féminine»: «Il devient possible à la femme d’exister en pleine identité, sans amoindrissement, en dehors de la conjugalité et de la maternité». Mais, désireux de ne pas apparaître comme «de dangereux contestataires», les chrétiens vont accréditer «l’ordre social hiérarchique » et renvoyer les femmes aux tâches domestiques.

«C’est le préjugé inégalitaire qui va l’emporter», écrit Anne-Marie Pelletier, réservant la domination à l’homme. Sans cesse le christianisme sera tenté d’apparier le masculin avec «le spirituel et le céleste» et le féminin avec «le terrestre et le charnel»; ainsi, «le féminin serait, de nature, un peu moindre que le masculin». Et les vierges, «indemnes du commerce sexuel», sont «au-dessus de la vie chrétienne ordinaire»... comme les prêtres. «Mais séparation va aussi avec ‘hiérarchisation’ »: dans l’Église, on va établir des degrés de perfection dont un critère sera le renoncement à l’activité sexuelle et affirmer un lien ontologique entre le sacerdoce, que l’on va exalter, et le célibat.

Se forge ainsi «une vision du féminin profondément humiliante» où «l’ordre établi demeure intouché et intouchable ». C’est de ce passé que se nourrissent «les freins mis aujourd’hui à l’accès des femmes aux structures de décision»: d’une anthropologie qui n’a pas intégré la dimension sexuelle, d’une «histoire d’une chair mal pensée, ou d’une chair impensée».

CHANGER DE REGISTRE

Quid des Ecritures, qui exposent «le tissage indissociable du charnel et du spirituel, au principe même de la révélation biblique»? Attention aux images qui disent Dieu à partir de l’homme: le berger, l’époux, qui ont «le monopole de l’autorité»! Quant à la métaphore conjugale, elle n’échappe pas aux conventions et aux rôles qui font de la condition féminine «un destin auquel échoue la part la moins bonne»: «Etre femme, c’est exister pour être épouse et mère», donc sous la coupe d’un homme.

L’auteure souligne l’apport bienvenu du Cantique des cantiques qui chante l’amour nuptial, don réciproque dépassant les constructions socioculturelles et les hiérarchies. N’est-ce pas ce qui caractérise les rencontres de Jésus avec les femmes? Tout comme la fraternité, sur laquelle insiste le pape François dans sa dernière encyclique.

UN ORDRE DISCRIMINATOIRE

Les femmes apportent «un style différent» et «la grande ressource de l’altérité».«Existe-t-il un spécifique féminin?», se demande Anne-Marie Pelletier. C’est «un souci lancinant» du magistère qui associe éloge et spécificité. Jean Paul II s’est fait le champion du «génie féminin» et de l’exaltation de la maternité: la vie de la femme y est ordonnée et elle en est l’accomplissement, à l’image de Marie. Ce pape a défendu un éternel féminin fait d’abnégation, d’humilité, d’intériorité discrète, qui trouve son accomplissement dans la femme épouse et mère». Une manière d’essentialiser la femme que ne cautionnent ni l’Evangile ni nombre de femmes désireuses de vivre des responsabilité partagées, loin de «la fiction d’un ordre naturel renforcée d’arguments religieux». Cependant la différence sexuelle, universelle, doit être préservée: il faut pour cela développer «une pensée juste de la différence», promouvoir des identités faites pour la relation.

Couplage inquiétant s’il en est: le discours sur la femme et son non-accès au sacerdoce. Comme si tout recul sur la différence des sexes «mettait en péril un ordre ecclésial fondé sur un sacerdoce masculin». Complémentaires, l’homme et la femme? Ce concept pourrait bien camoufler une inégalité, suggère Anne-Marie Pelletier. Qui met aussi en garde contre le principe marial faisant des femmes le coeur mystique de l’Église et des hommes la tête – détenteurs de l’autorité et de la gouvernance. La supériorité déclarée du féminin cautionnerait ainsi «une hiérarchie inégalitaire des sexes».

IDENTITÉ BAPTISMALE

En conclusion, l’auteure rappelle l’importance du baptême, réalité première qui abolit toutes les inégalités. Il permet de «penser l’Église sur un mode d’abord inclusif» et de faire exister les femmes à côté des hommes. François ajoute à cette identité baptismale partagée par tous la fraternité et la synodalité, «gage d’une Église renouvelée dans sa vérité évangélique ». Au fond, repenser la place des femmes dans l’Église, c’est «repenser l’ensemble des places dans le corps ecclésial», affirme Anne-Marie Pelletier. Les femmes apportent «un style différent» et «la grande ressource de l’altérité».

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



L’auteure termine sur certaines audaces de l’Église, notamment dans les monastères et la vie religieuse: autant d’exemples de «chrétiennes investies d’une autorité de gouvernance». Une histoire à «poursuivre aujourd’hui avec une assurance résolue, sans passion belliqueuse».

 

33B EM42Anne-Marie Pelletier, L’Église et le féminin. Revisiter l’histoire pour servir l’Evangile (Salvator, 171 pages).

Articles en relation


Hérémence: une «cathédrale de béton»

Il y a cinquante ans, le petit village valaisan d’Hérémence se dotait d’une nouvelle église alliant audace et solidité. Dédiée à saint Nicolas de Myre, elle fait la fierté des paroissiens et attire les touristes.


Tous ont voix au chapitre

Inauguré le 10 octobre, le synode sur la synodalité, une consultation qui s’étendra sur deux ans, veut donner la parole à tous les fidèles pour rendre l’Eglise plus accueillante et participative. Les diocèses romands ont démarré cette «marche ensemble».


Eglise: un rapport accablant

Moment historique que la remise, le 5 octobre à Paris, du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE). Des chiffres alarmants et un diagnostic sévère qui disent l’ampleur d’un phénomène à caractère systémique et l’urgence de réformes en profondeur.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo