Caillebotte à Gianadda

Les raboteurs de parquet (1875). Cadrage inédit, travail sur la lumière, labeur des ouvriers: un chef-d’oeuvre de Caillebotte. Les raboteurs de parquet (1875). Cadrage inédit, travail sur la lumière, labeur des ouvriers: un chef-d’oeuvre de Caillebotte.

Il a longtemps été le grand oublié des impressionnistes. Riche par sa famille, modeste par son caractère, Gustave Caillebotte (1848-1894) a été un mécène important, un collectionneur au goût sûr et un peintre remarquable. Martigny lui rend un hommage tout à fait respectable.

La postérité est très étrange. A plus d’un, elle réserve un sort inattendu, déconcertant, parfois carrément injuste. Ce fut longtemps le cas de Gustave Caillebotte. Pendant un siècle, suite à son décès dans la fleur de l’âge, à 45 ans et demi, ce peintre parisien aux nombreux talents fut le plus négligé des impressionnistes, pour ne pas dire le grand relégué de ce chapitre capital de l’histoire de l’art. De son vivant, il n’était pourtant pas un personnage de second plan, encore moins un anonyme rapin.

Sans ses sous, qu’il avait en abondance en raison d’un héritage paternel sonnant et trébuchant (lire l’encadré biographique), ses camarades impressionnistes n’auraient pas connu le soutien nécessaire au développement et à la popularisation de leur art. Il est arrivé à plus d’une reprise que Caillebotte paie le loyer de Claude Monet. Un autre ami célèbre, Auguste Renoir, fut son exécuteur testamentaire aux côtés de son frère Martial, son inséparable benjamin. C’est dire la proximité. L’implication. C’est dire aussi le moteur que fut Caillebotte dans la grande aventure de l’impressionnisme.

LA RÉVÉLATION DE 1994

26A EM39Caillebotte le mécène d’une avant-garde si française. C’est ainsi qu’on s’en est souvenu, du moins quand on le daignait, pendant plusieurs décennies. Mais pas comme un peintre de premier plan aux côtés de ses compagnons qui délayaient leurs pinceaux le long de la Seine, sur les grands boulevards parisiens ou sur les côtes de Normandie. Il a bien eu une rétrospective au Salon d’automne de 1921, vite oubliée (comme un accrochage en 1951). Il y a aussi eu, après guerre, un intérêt progressif des collectionneurs privés tel un hommage souterrain rendu petit à petit à Caillebotte, le collectionneur émérite de ses pairs impressionnistes.

Il faut dire que les Etats-Unis commençaient à le regarder. On sait combien l’effet miroir renvoyé par l’Amérique joue un rôle pour l’Europe. Mais ce fut long... L’acquisition en 1964 par l’Art Institute de Chicago de Rue de Paris, temps de pluie, un des chefs d’oeuvre de Caillebotte, était un signe annonciateur de cet intérêt. Il y avait même, parfois, des expositions de-ci de-là. Sans vrai rayonnement. Honnêtement, qui se souvient de celle de Houston en 1977?

Il fallut donc attendre l’automne 1994. Cette année-là, le Grand Palais fit un tabac! Montée pour le centenaire de la disparition du peintre, la vaste rétrospective Caillebotte, 1848-1894 était une révélation. On ne comptait plus les visiteurs stupéfaits. Comment un tel peintre avait-il pu être oublié durant un siècle exactement? L’événement parisien se déplaça ensuite à Chicago. Le retentissement devint international. Depuis, l’aura de Caillebotte ne se discute plus.

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DE MULTIPLES TALENTS

De la France à la Suisse romande, il n’y a qu’un pas ou presque. Celui de Caillebotte a déjà été franchi en 1995 par la Fondation de l’Hermitage à Lausanne. La directrice d’alors, Julianne Cosandier, secondée par Sylvie Wuhrmann, qui lui a succédé à ce poste, avait proposé un très beau Caillebotte «au coeur de l’impressionnisme»: la grande salle du premier étage de la demeure Bugnion irradiait grâce aux scènes de canotage et aux périssoires chères à Gustave, un peintre qui avait la passion des timbres, la main verte et le pied marin, capable aussi bien de remporter des régates que de construire des bateaux.

Citons Daniel Charles dans Le Mystère Caillebotte, paru il y a un quart de siècle: «Combien de peintres ont une collection de timbres au British Museum? Combien de philatélistes ont vu leurs plans de yachts publiés dans le monde entier? Combien d’architectes navals ont des tableaux exposés dans les plus grands musées? Et combien d’horticulteurs ont correspondu avec Monet pour l’élaboration des jardins de Giverny?». Réponse: un seul, Gustave Caillebotte, et c’est dorénavant Gianadda qui lui déroule le tapis rouge. L’exposition de Martigny a pour commissaire un habitué des lieux, le Français Daniel Marchesseau, conservateur général honoraire du patrimoine. Elle permet de voir plusieurs chefs d’oeuvre de Caillebotte et suffisamment de toiles – environ 90 sur les 475 qu’il peignit – pour que la palette de ses sujets soit passée dignement en revue. Elle commence en douceur et se précise très rapidement par le biais de portraits dont un (c’est celui de l’Hermitage) sur les sept qu’il fit de son ami d’enfance Richard Gallo, de son cousin le sinologue Henri Cordier et de sa mère en veuve. C’est déjà très beau.

CADRAGES AUDACIEUX

Le style de Caillebotte se forme relativement vite. Approche impressionniste pour sentiment réaliste: son trait relativement méticuleux, s’il se dilue par fines touches dans le feuillage des arbres et la surface ridée de l’eau, n’ira jamais jusqu’aux rives de l’abstraction, vers lesquelles Monet cheminera avec ses nymphéas; en gardant une forme brossée de réalisme, attentive, pas académique pour trois sous, lorgnant vers la photographie, il cultive de façon chaque fois plus autonome un fond de sérieux qu’il doit à Manet, figure tutélaire des jeunes «insurgés» de l’impressionnisme.

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Caillebotte se distingue surtout par ses compositions étonnantes. Ses cadrages, avec leur asymétrie et leur aspect furtif, sont très audacieux. Ses perspectives ne sont pas sans évoquer celles de Degas avec qui il partageait aussi le choix de peindre en atelier plutôt qu’en plein air. Critique mutique du couple bourgeois, Intérieur, femme lisant a un mari allongé sur un divan qui semble atteint de nanisme du fait du contraste d’échelle avec son épouse – quelle réussite épatante! Ces vues plongeantes ou partielles ont choqué, comme Zola, pourtant soutien de Cézanne et des impressionnistes, mais très sévère face aux Raboteurs de parquets, fleuron d’Orsay, qui fait face dans l’atrium de Gianadda à un autre chef-d’oeuvre, Le Pont de l’Europe, prêté par le Petit Palais de Genève.

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DISCRÈTE PROFONDEUR

Ces cadrages et ces perspectives rares, analyse une salle de l’exposition, n’ont pas une précision géométrique même si elles en donnent l’impression. C’est qu’elles ont bien mieux à offrir au regard. Quoi donc? L’univers de Caillebotte. Sa passion, son interrogation aussi, du modernisme urbain et du labeur quotidien dans le Paris remodelé par le baron Haussmann. Son goût un brin japonisant pour les jardins et les parcs avec des floraisons de capucines, de cattleyas, de chrysanthèmes, de dahlias, de glaïeuls, de jacinthes, de marguerites, d’orchidées, de roses et de tournesols dépeints dans sa propriété du Petit Gennevilliers. Ses plaisirs nautiques entre l’Ile-de-France et la Normandie: régates, scènes de pêche, prélassements de baigneurs...

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Epient-ils une belle qu’ils n’ont pu retenir?Cela ne donne pas l’impression, encore moins le temps, de se lasser, ce qui est la double marque d’une grande qualité chez Caillebotte. La profondeur du peintre rejoint là le caractère d’un homme qui cultivait la discrétion. Ce créateur savait que le regard, s’il offre (et s’offre), peut aussi se dérober. A l’image de la vie. La vie qui fuit, qui va vers la mort. La mort, absence définitive, qui hantait le peintre depuis celle, prématurée, de son frère cadet René à 26 ans, mais qui n’apparaît pas dans ses toiles. Vraiment? C’est qu’il faut la déceler. Comme dans la toile inachevée Le Billard à Yerres, fascinante. Il y a des indices pour cela. La plupart des hommes peints dans les oeuvres de Caillebotte ont les mains dans les poches, ne sourient pas et regardent hors-champ: trois éléments condensés dans le superbe Dans un café, qui vient de Rouen. Songent-ils à une maîtresse qui s’en va? Epient-ils une belle qu’ils n’ont pu retenir? Scrutent-ils un détail de la vie urbaine qui va déjà trop vite? Se perdent-ils dans ce qu’ils ne peuvent retenir sinon de leurs yeux? Ce qui nous échappe est ce qui nous remplit d’admiration devant Caillebotte, ce grand pudique, ce grand peintre qui n’osa apporter une réponse à ce qui le dépassait et refusa les spéculations symbolistes. Cela fait de lui l’impressionniste le plus profond après avoir été le plus injustement négligé.

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Peintre, mécène, jardinier, philatéliste et régatier

1848 Naissance de Gustave Caillebotte à Paris. Famille d’origine normande. Il a deux petits frères, René et Martial, musicien et chansonnier, et un demi-frère, Alfred, curé de Notre-Dame de Lorette. Leur père a fait fortune en fournissant des lits à l’armée française. Les Caillebotte appartiennent à la haute bourgeoisie qui a prospéré sous le Second Empire de Napoléon III.

1860 Son père acquiert une propriété de campagne à Yerres, à vingt kilomètres au sud-est de Paris. Gustave y peint ses premières toiles dans ce qui est devenu la Propriété Caillebotte, un musée. Il connaît aussi les charmes bourgeois de la vie urbaine dans l’hôtel particulier familial situé près de la gare Saint-Lazare.

1870 Obtention de sa licence en droit juste avant la guerre franco-prussienne. Mobilisation dans la Garde nationale de la Seine. Après le siège de Paris et la Commune, il voyage en Italie avec son père et séjourne chez Giuseppe De Nittis, qui rejoindra les impressionnistes français.

1874 Décès du père. Héritage très important. Gustave, qui n’a pas besoin de travailler pour vivre, vient d’entrer aux beaux-arts. Guère assidu, il suit les cours de Léon Bonnat. La première exposition impressionniste se tient sans lui.

1875 Les raboteurs de parquet est refusé par le Salon. Touché mais pas abattu, Gustave commence à acheter des toiles de ses amis Manet, Degas,Monet, Renoir, Cézanne, Sisley et Pissarro. Philatéliste émérite avec son frère Martial, il fait partie des fondateurs de la société française de timbrologie.

1876 Deuxième accrochage impressionniste. Cette fois, Gustave en est; il participera en tout à cinq raouts du mouvement. Le 1er novembre son cadet, René, meurt. Gustave en est très affecté. A 28 ans, il rédige son testament: il lèguera sa collection à l’Etat français.

1881 Les divergences entre les impressionnistes, qu’il soutient en mécène, s’accroissent, notamment avec Degas. Avec Martial, Gustave achète la propriété du Petit Gennevilliers, sur la rive gauche de la Seine, en face d’Argenteuil.

1888 Il s’installe à Gennevilliers en gardant un pied-à-terre parisien. Elu conseiller municipal, il est prodigue de son argent pour les besoins de cette commune des Hauts-de-Seine. Régates, construction de bateaux, timbres, horticulture, peinture: Gustave s’adonne à ses passions en vivant en concubinage avec Charlotte Berthier.

1894 Il meurt d’une congestion cérébrale pendant qu’il peint dans son jardin. Alfred célèbre ses obsèques. Enterrement au Père-Lachaise. Son legs? Un casse-tête. Après deux ans de tractations, sa collection de 67 tableaux, d’abord rabotée à 38, est acceptée dans une annexe du Luxembourg. Elle se trouve dans son intégralité à Orsay depuis l’ouverture du musée en 1986.

TK

 

29C EM39Gustave Caillebotte, impressionniste et moderne. Fondation Pierre Gianadda, 59, Rue du Forum, Martigny. Tous les jours de 9h à 19h. Jusqu’au 21 novembre.

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