Témoin: sublimer sa schizophrénie

La vie de Pierre Dominique Scheder est rythmée par la musique et la poésie. La vie de Pierre Dominique Scheder est rythmée par la musique et la poésie.

Fin septembre, le chansonnier, poète et psychologue Pierre Dominique Scheder proposera de découvrir Lausanne dans les pas d’un âne… Portrait d’un septuagénaire qui est parvenu à sublimer sa schizophrénie.

A Lausanne, avant la mise en service en 1879 du funiculaire reliant Ouchy à la gare du Flon, le transport des matériaux de construction entre le port et le centre-ville était assuré par un cortège incessant d’ânes et de muletiers. «Tiens, voilà l’Académie d’Ouchy!», raillait-on quand ils arrivaient à Saint-François. L’expression, moqueuse, entra rapidement dans l’usage: «Tu vas finir à l’Académie d’Ouchy», menaçait-on les cancres vaudois avant de les mettre au coin coiffés d’un bonnet d’âne.

Cette histoire, qu’on pourra revivre le 26 septembre lors d’une « promenâne » dans les rues de Lausanne (voir encadré), a inspiré Pierre Dominique Scheder. A tel point que le chansonnier, écrivain, psychologue piagétien et cofondateur du Graap, le Groupe romand d’accueil et d’action psychiatrique, a créé il y a quelques années la nouvelle Académie d’Ouchy, dont il est le premier «docteur honoris causette».

«La nouvelle Académie d’Ouchy envisage de célébrer la mémoire de quelques illustres inconnues ou inconnus par des conférences, des témoignages et des événements originaux, explique le Vaudois, assis à la table de son appartement de Chexbres. L’idée est aussi de favoriser la recherche de l’état de poésie qui demeure en chacun de nous et permet de se relier à soi, à l’autre et à la nature de manière efficace et durable. » Mais surtout, l’Académie d’Ouchy est un outil qui permet à Pierre Dominique Scheder de s’exprimer, explique celui-ci en déroulant le fil de sa vie. «J’interviens régulièrement dans la formation des éducateurs et infirmiers. Je leur explique que même en ayant une pathologie grave, comme chez moi la schizophrénie, on peut s’en sortir et faire des choses intéressantes. Aujourd’hui, à 73 ans, j’ai des troubles de l’élocution, de la concentration et de la mémoire. Mais je témoigne encore.»

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UNE MAMAN QUI CHANTAIT

Natif d’Yverdon, Pierre Dominique Scheder grandit dans une famille de cinq enfants. «Tout a commencé par une maman qui chantait tout le temps et organisait des cabarets à la maison. Elle m’a rêvé poète.» Malgré la violence de son père et les problèmes psychiques de sa mère, Pierre Dominique vit une enfance villageoise «merveilleuse» à Villars-Burquin: les fleurs, les prairies, les cabanes, les forêts, … «Tout cela nourrit mon oeuvre», explique celui que Jean Villard Gilles considérait comme son héritier spirituel.

Un jour, son frère aîné apporte une guitare à la maison. Les enfants se ruent dessus. Pierre Dominique et son frère Christian deviennent les pionniers du rock and roll dans le Nord vaudois, le premier avec son groupe Les Rockmen, le second avec les Piranhas. Pierre Dominique Scheder compose des chansons et se taille un joli succès jusqu’à devenir une «petite star de la musique romande» dans les années 1970. Ses contemporains se souviennent peut-être d’un de ses grands hits, Le déménagement: «C’est fou c’qu’on est riche/Quand on déménage!/On en met du commerce/Dans ce petit bus!». Mais déjà surgissent les premières crises. Diagnostic: schizophrénie paranoïde évolutive.

SEPT ANS D’ENFER

En 1980, c’est l’effondrement total. Il vit sept ans d’enfer dont trois de dépression intense: endogène, c’est-à-dire sans cause. Il s’en sort grâce aussi à Monique, sa première femme, «qui m’a aimé quand je n’étais pas aimable». Guérir, c’est être en capacité d’aimer et d’être aimé, lui dira d’ailleurs Madeleine Pont. Cette pionnière du soutien aux malades psychiques lui propose en 1987 de cofonder le Graap. Il y travaillera pendant trente ans. «Ça a changé ma vie en m’enracinant dans la réalité. On organisait des fêtes, des soirées de discussion, de créativité.» Il découvre la solidarité, l’authenticité – ses camarades de folie ne s’embarrassent pas de mondanités – et un noyau de fraternité. «Ce furent des années merveilleuses même si nous avons connu des moments difficiles, des morts, des hospitalisations, … La psychose est une maladie mortelle. J’étais heureux d’avoir une communauté de destin.»

Parallèlement, après dix ans d’athéisme dans les années 1970, il vit un retour à la religion. «J’ai trouvé très dur d’être athée, de regarder le monde sans espérance. Or, j’avais des délires mystiques, je côtoyais le monde spirituel. Il m’a fallu plusieurs expériences de ce type avant d’ouvrir l’Evangile. Et là, je me suis trouvé bien compris.» Plus tard, il s’intéresse à la spiritualité franciscaine et trouve dans le Mouvement franciscain laïc sa «famille chrétienne ».

«Ce qui m’a permis de vivre sainement tout cela, c’est la foi, la femme et l’art», observe celui qui n’a de cesse de composer des chansons, d’écrire et de lire – Pierre Dominique Scheder égrène, au fil de la conversation, les citations qui l’ont marqué: des phrases de George Haldas, Carl Gustav Jung, Charles Ferdinand Ramuz, Jean Piaget, Jean Vasca, Maurice Zundel, Gilles Vigneault, Félix Leclerc ou Charles Juliet.

LE RÉEL ENCHANTÉ

Aujourd’hui, installé dans son appartement rempli de livres aux côtés de son épouse Marie-Paule et de Lydie, leur fille de 15 ans, Pierre Dominique Scheder paraît apaisé. On ne dit pas guéri de la schizophrénie, mais rétabli, explique- t-il. «Je n’ai plus de délires hors de la réalité, mais une créativité qui peut s’emballer.»

Il me recommande d’ailleurs de ne pas trop insister, dans mon article, sur les années 1980, son «long hiver», «parce que pour moi, la folie est quelque chose de positif avant d’être une souffrance. Les fous sont les explorateurs de l’invisible. La folie m’a ouvert des portes. Elle a fait sauter des cadres et m’a fait découvrir que le coeur du réel est enchanté». C’est ce qu’il s’est appliqué à décrire à coups de récits et d’anecdotes dans son dernier livre, La Joyeuse Hypothèse. Chronique du Réel aimant (Editions Ouverture, 2017. Voir Echo Magazine No 42/2017). «Le monde est peuplé de présences bienheureuses et nous sommes conduits. Nous avons en nous un lieu préservé, une clarté originelle, comme l’exprime George Haldas. C’est de là que partent tous les chemins. Même en pleine folie, le fond de notre nature reste intact.» Et le chansonnier de relever que ce qu’il a trouvé est «tellement simple qu’on n’aurait pas besoin de faire un tel cheminement dans la souffrance pour le découvrir». Il cite Benoît XVI: «Ce qui est simple est vrai et ce qui est vrai est simple».

GÉNÉRAL DE LA GAUDRIOLE

«J’ai cessé d’être fou quand j’ai réalisé que la réalité est plus folle que mes délires.»«J’ai cessé d’être fou quand j’ai réalisé que la réalité est plus folle et plus belle que mes délires», explique le psychologue. Comme sa maman avant lui qui, malmenée par la psychiatrie de l’époque, s’en est éloignée et a «socialisé» sa folie en concrétisant ses idées folles, Pierre Dominique Scheder transforme désormais ses délires en projets concrets. Car, une fois qu’ils existent pour de vrai, il ne s’agit plus de délires. «C’est le cas pour l’Académie d’Ouchy, et aussi pour le Général de la Gaudriole », précise le Vaudois.

Dans le costume de ce personnage, «prophète de la fin des haricots qui annonce que les carottes sont cuites», Pierre Dominique Scheder donne des spectacles et écrit des lettres aux chefs d’Etat pour leur faire part de ses idées et de ses griefs. Emmanuel Macron a accusé réception de son courrier, Guy Parmelin lui a répondu personnellement, le Vatican aussi. Alarmé, entre autres, par le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le général de la Gaudriole prône les 4 D: désarmer, dénucléariser, décapitaliser, donner. «On n’a pas besoin de tous ces objets, de toute cette technologie. On peut vivre simplement. Ce qui peut sauver le monde, c’est la poésie», conclut le chansonnier-poète.

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«C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous.» Cette phrase d’Erasme dans son Eloge de la folie, publié en 1511, entre en résonance avec le parcours du chansonnier, poète et psychologue vaudois Pierre Dominique Scheder. Souffrant de schizophrénie et de dépression, celui-ci a vécu sept ans d’enfer dans les années 1980 avant d’en sortir progressivement et de dédier sa vie professionnelle à ses camarades de folie.

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