Religion: ouvrir des horizons

Depuis 2017, Agnell Rickenmann est aussi membre du conseil de l’évêque de Bâle et chanoine de la cathédrale de Soleure. Depuis 2017, Agnell Rickenmann est aussi membre du conseil de l’évêque de Bâle et chanoine de la cathédrale de Soleure.

Les vocations se raréfient, l’Eglise cherche sa place dans un monde critique, voire hostile. Supérieur du séminaire Saint Beat, à Lucerne, Agnell Rickenmann s’investit dans sa charge avec optimisme et confiance: cette crise peut être bénéfique.

32A EM30La petite salle de réunion compte trois fenêtres: l’une donne sur le lac des Quatre-Cantons, la deuxième sur le Pilate et la dernière sur la vieille ville de Lucerne. Parce qu’il n’y a pas de hasard en ce monde, nous y repenserons lorsqu’Agnell Rickenmann évoquera la nécessité d’ouvrir des fenêtres et des horizons, au cours d’un entretien de près de deux heures.

Le Saint-Gallois de naissance est un homme jovial au visage affable. Dont l’air se fait plus grave selon les questions; il prend le temps de la réflexion avant de répondre dans un français quasi parfait qu’il regrette de ne plus pratiquer assez souvent, lui qui a travaillé à Fribourg comme secrétaire de la Conférence des évêques suisses (voir encadré).

A 58 ans, il a la profondeur de celui qui a de multiples expériences derrière lui, mais n’a rien perdu de l’enthousiasme de celui qui regarde devant lui. Pas un enthousiasme naïf ou béat – la situation de l’Eglise et du monde le préoccupe –, mais un enthousiasme porté par la confiance, c’est-à-dire par la foi.

Vous avez six séminaristes. Deux s’en vont, car ce n’est pas leur voie, et deux entreront dans les ordres. Cela laisse deux futurs prêtres. C’est peu...

Agnell Rickenmann: – La question des vocations n’est pas une question isolée. Cette crise, celle de l’Eglise en général, des paroisses et de beaucoup de fidèles est aussi une crise de foi. La foi, telle qu’elle est proposée aujourd’hui, ne convainc plus. Elle doit être plus vivante, davantage vécue dans ce que nous disons et dans ce que nous faisons.

Une crise n’est pas forcément quelque chose de mauvais: crisis, en grec, veut dire ‘distinction’ ou ‘décision’; il faut décider dans quelle direction aller. Elle peut aussi être l’occasion d’une catharsis, d’une purification. Voyez le pontificat de François et ses efforts face aux abus, aux structures de l’Eglise et aux problèmes de morale au sein du clergé.

Des problèmes qui peuvent entraîner une certaine hostilité à l’égard de l’Eglise...

– Il y a quelques temps, lors d’un enterrement, une femme très critique vis-à-vis de l’Eglise m’a confié que ce que j’avais dit, que même un enterrement peut ouvrir de nouveaux horizons et un chemin qui va plus loin, l’avait beaucoup aidée.

Comme éducateurs d’une future génération, nous devons ouvrir des fenêtres, des horizons sans peur, de joie, de foi et d’espérance, qui vont au-delà de ce qui nous angoisse et nous rend esclaves de tant de choses du quotidien. Une vie dédiée au Christ, une vie à l’intérieur de l’Eglise, rend infiniment libre, libre, libre, libre.

N’y a-t-il pas un risque de se replier sur cette vie à l’intérieur de l’Eglise? Certains regrettent que les jeunes prêtres portent le col romain...

– La génération dite de Vatican II fait une lecture du concile ciblée sur les années 1970, 80 et 90. Mais cinquante ans ont passé, les temps ont changé: on ne peut plus donner les mêmes recettes. Le col romain était mal perçu il y a trente ans, aujourd’hui on assiste à la recherche d’une identité par rapport à la société. Elle est illégitime si elle conduit à une crispation et au cléricalisme, mais elle est sinon tout à fait légitime.

Il faut discuter avec le monde, dont on méconnaît aussi les beautés, mais être honnête et affirmer sa foi. Un pasteur a dit à Berthold Brecht qu’on n’était pas trop sûr de la résurrection. Brecht s’est fâché et lui a répondu que c’était à cause de lui que le christianisme perdait sa crédibilité.

Comment, justement, discuter avec le monde de sujets aussi sensibles que, à l’époque où vous étiez secrétaire de la Conférence des évêques suisses, l’avortement, la recherche embryonnaire ou le partenariat enregistré et aujourd’hui la procréation médicalement assistée et le mariage pour tous?

«Nous devons retrouver la liberté d’un amour qui connaît sa responsabilité.»– Saint Augustin dit: Ama, et fac quod vis – Aime, et fais ce que tu veux. Si on aime vraiment, on fait les choses par conviction. Il faut trouver ce que veut dire vivre un amour responsable, épanoui, ouvert à la charité, au respect de l’autre, d’autres opinions, du pauvre, de celui qui a commis des erreurs. Il faut trouver la pondération entre la vie dans une structure comme l’Eglise et un amour qui rend libre, enraciné dans une foi profonde. Nous devons retrouver la liberté d’un amour qui connaît sa responsabilité.

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Au risque de transiger avec ses valeurs?

– Il faut, en tant que chrétien, trouver une manière de vivre avec ces questions. Une prise de position de l’Eglise ne contente jamais tout le monde. Et quand une décision politique est contraire à son système de valeurs, ça peut briser le cœur d’un croyant, raison pour laquelle il y a parfois des réactions peu réfléchies, viscérales, émotionnelles.

Mais si nous sommes vraiment chrétiens, nous devons chercher la vérité ensemble, en se laissant questionner. Pas pour perdre la foi, mais pour croître dans la foi à travers les questions que l’autre pose. Et il ne faut jamais oublier la charité et la miséricorde.

 

Les choses sont-elles plus difficiles aujourd’hui qu’au début de votre sacerdoce?

– Elles ne sont ni plus difficiles ni pires ni meilleures, tout simplement différentes. J’ai connu les drogués devant la cure de Berne, les réfugiés kurdes, les questions de justice sociale... Mais le monde était plus positif, le Rideau de fer venait de tomber. Aujourd’hui, j’ai l’impression que notre société déprime un peu: réchauffement climatique, conflits dans le monde, la Chine, la Russie... On est en état d’alerte, de peur, d’agressivité.

Où est l’Eglise dans tout ça?

– Quand on sait que nous sommes responsables de ce monde parce que Dieu nous a donné une responsabilité, mais que nous ne sommes pas seuls bâtisseurs ou seuls à pouvoir perdre ou sauver ce monde, cela soulage. Si l’Eglise réussit à transmettre le message d’un Dieu libérateur, créateur et porteur de ce monde, bien des choses seront plus faciles. Mais il faut que le monde puisse entendre cette parole, et cela ne dépend pas que de l’Eglise. Elle n’a pas toujours réussi à transmettre son message par la faute de ses propres gens, mais il y a aussi une hostilité parfois féroce. Et quand on écoute son message, il faut changer quelque chose dans sa vie. Ça embête...

Peut-on vraiment rester optimiste pour l’Eglise et son message?

– Oui! Je suis convaincu que beaucoup de choses vont encore s’écrouler, mais que d’autres vont naître en réponse aux questions de notre temps. Il y aura d’autres institutions, d’autres mouvements, peut-être même de nouveaux ordres. Je ne sais pas quelle est l’institution du futur, mais on voit déjà de nouveaux groupes. Et si Dieu est vraiment Dieu, si l’Eglise est son entreprise, comme je le crois, l’Esprit Saint est à sa tête. Ce n’est pas à moi ni à un évêque ni même au pape de la sauver.

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Dieu pourvoira?

– Mais on ne doit pas rester les bras croisés pour autant.

 

32 ans de sacerdoce

33A EM30Ordonné en 1989, Agnell Rickenmann a été vicaire à Berne au début des années 1990. Après un doctorat en patristique à Rome, où il avait étudié auparavant, il a été curé dans les cantons de Zoug et de Soleure. «La vie pastorale est la plus belle chose pour un prêtre», assure-t-il. Mais l’enseignement lui tient aussi à cœur – il a donné des cours de patristique aux facultés de théologie de Lucerne et de Lugano. Le jour de son ordination, sa maman lui a rappelé qu’il voulait, petit, être prof ou berger. «Maintenant, tu es les deux», avait-elle conclu. Être prêtre et transmettre un savoir, c’est aussi, pour lui qui a grandi dans une famille d’enseignants, une façon d’allier foi et raison. «Elles sont ordonnées l’une à l’autre, explique-t-il. Une raison qui n’est pas consciente de la foi s’érige en absolu et reste coincée dans les limites personnelles de celui qui est en recherche. La foi peut rendre la raison plus grande. Mais, sans le respect de l’aspect rationnel des choses, il existe un risque de tomber dans le fidéisme, dans une vision réductrice de la vie.»

UN PAPE ENTHOUSIASMANT

La responsabilité du séminaire diocésain à Lucerne n’est pas sa première charge administrative: il a été secrétaire de la Conférence des évêques suisses de 2001 à 2006. Une période difficile pour l’Eglise, confrontée aux abus sexuels – une commission spéciale est créée en Suisse en 2002 –, à des débats de société brûlants – Agnell Rickenmann participe en 2006, avec une délégation d’évêques, à une rencontre avec les dirigeants du PDC suite à des désaccords sur plusieurs dossiers politiques. Même la visite de Jean Paul II en 2004 pour la première rencontre nationale des jeunes catholiques suscite des crispations. Un sondage est publié, montrant que les Suisses sont pour l’abrogation du célibat des prêtres et l’ordination des femmes, et des catholiques bâlois réclament la démission du Saint-Père. «Ce pape âgé, qui bavait, qui tremblait, qui n’était pas en forme a pourtant enthousiasmé les jeunes», soulève le prêtre, marqué par le regard du Polonais. Et par une remarque du conseiller fédéral Samuel Schmid, réformé, disant admirer chez ce pape la victoire de l’esprit sur la fragilité du corps.

PrC

 

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