Le Gotthard Panorama Express

A Flüelen (UR), les voyageurs du bateau à vapeur sautent dans le train panoramique. A Flüelen (UR), les voyageurs du bateau à vapeur sautent dans le train panoramique.

Depuis 2016, le Gotthard Panorama Express relie par bateau et train panoramique Lucerne à Lugano en quelques heures. Les Suisses alémaniques restent nombreux à être attirés par le Tessin pour le travail, une retraite ou des vacances ensoleillées.

Une météo de novembre attend les voyageurs prêts à embarquer sur le bateau à vapeur amarré à Lucerne: sous les parapluies et imperméables, on se réfugie à bord de l’embarcation à roues à aubes qui largue les amarres. On peine à distinguer les majestueuses collines boisées surplombant le lac des Quatre Cantons à travers la brume. Le clapotis de la pluie se mêle aux discussions des passagers pour la grande majorité germanophones. «C’est une atmosphère magique», s’enthousiasme un Argovien qui fait l’excursion du tour du lac. D’autres descendront dans trois heures à Flüelen (UR) pour prendre le train panoramique qui traverse une fois par jour le tunnel du Gothard vers le Tessin. «Nous en avons entendu parler à la télé. Nous adorons les paysages de montagne», explique Cornelia, originaire d’Allemagne et dont le mari travaille à Zurich. Ce midi, elle se contente d’explorer le bateau construit en 1928 et de repérer les curiosités du parcours (voir encadré).

A Flüelen, une centaine de mètres séparent le bateau du train panoramique pour la suite du voyage. Dans les wagons aussi, c’est le suisse allemand qui domine. Et en premier lieu celui de notre joyeux guide originaire d’Erlach (BE). «J’habite au Tessin depuis 1991, j’ai travaillé à Bellinzone comme ingénieur. Je m’y trouve très bien», confie ce retraité qui accompagne bénévolement les voyageurs à travers le tunnel du Gothard. Les commentaires du guide font oublier quelque peu la météo exécrable.

16A EM30

«Après ce tunnel, on changera de langue. Est-ce que vous parlez italien?»«Après ce tunnel, on changera de langue. Est-ce que vous parlez italien?», interroge Erich. «Non», répondent en riant les germanophones. Pas de panique: depuis les années 1960, les Tessinois sont habitués à accueillir ces touristes dans la langue de Goethe. Une vingtaine de minutes dans l’obscurité séparent Göschenen (UR) d’Airolo (TI): les passagers découvrent des maisons à l’architecture méditerranéenne, les premiers palmiers et, surtout, un ciel qui s’ouvre pour laisser place au soleil.

ÉTRANGERS EN MINORITÉ

Si Lugano, terminus du Gotthard Panorama Express, reçoit un tourisme cosmopolite (Italiens, Russes, Américains), les Alémaniques se retrouvent du côté de Locarno et du lac Majeur. Pour Lorenzo Pianezzi, président d’Hôtellerie Suisse Ticino, ils représentent le marché domestique le plus important du canton. «60% des nuitées», estime-t-il. Entre 80% et 90% des touristes au Tessin habitent en Suisse, selon l’Office du tourisme du canton. Et, selon l’économiste Angelo Rossi, interviewé par le quotidien La Regione, un Suisse allemand sur quatre se rend au moins une fois par an au Tessin.

16B EM30

Avec le tunnel de base inauguré en 2016 connectant Zurich à Milan en 2h40, la région attire plus de touristes journaliers. «S’il fait gris samedi à Zurich, des collègues viennent au Tessin pour un repas ou une excursion, puis rentrent le soir», témoigne Luca Albertoni, directeur de la chambre de commerce du Tessin.

Mais le juriste tessinois, qui a étudié et travaillé à Berne, rappelle ce qui lie traditionnellement la Suisse alémanique et le Tessin: l’industrie. «Elle représente 21% du PIB de notre canton. Celui-ci a connu un boom économique après la Seconde Guerre mondiale», explique-t-il. Electronique, mécanique, pharmaceutique, domaine aérospatial: une multitude d’entreprises fabriquent des composantes pour l’exportation directe à l’étranger ou un premier envoi aux maisons mères en Suisse alémanique. On peut citer le constructeur de matériel ferroviaire Stadler ou le groupe Schindler. Selon Luca Albertoni, cette dépendance économique existe aussi dans le secteur bancaire: «On oublie souvent que les pôles décisionnels se trouvent à Zurich, Berne ou Bâle». Présents au Tessin comme travailleurs et touristes, les Suisses allemands le sont aussi comme retraités ou propriétaires de résidences secondaires. «Ils viennent chercher le climat italien tout en gardant les soins et services de qualité suisse», explique Luca Albertoni. C’est le cas de Léonore Krobath, 74 ans, locataire d’un appartement dans le village de Ronco sopra Ascona, à vingt minutes en bus de Locarno. Depuis son balcon, une vue à couper le souffle sur le lac Majeur et les îles de Brissago. «Mes parents venaient en vacances à Ronco et je suis tombée amoureuse de ce paysage», raconte la retraitée d’origine allemande, naturalisée et basée à Zurich. Cela fait quarante ans qu’elle vient à Ronco.

17A EM30

SENTIMENT D’INVASION

«En été, je viens sept semaines et le reste de l’année, au moins deux fois par mois. C’est la perfection suisse et le charme italien réunis.» Elle ne songe cependant pas à s’installer ici pour ne pas perdre le lien avec sa famille en Suisse alémanique. Quid du contact avec les Tessinois? «Ce n’est pas facile de nouer des relations. Je connais seulement ma voisine. J’ai des amis italiens résidents au Tessin que je trouve plus ouverts.»

Cela ne surprend pas Sandra Palmieri, gérante tessinoise d’un restaurant à Ronco sopra Ascona. «Dans les années 1960, beaucoup de Tessinois ont vendu des terrains et des maisons à des Suisses allemands, ils ont fait des affaires en monnayant la vue sur le lac. Aujourd’hui, ils se plaignent car ils se sentent envahis», analyse la restauratrice agacée. Elle-même a travaillé vingt ans en Suisse centrale: «Je regrette d’être rentrée au Tessin: je préfère de loin la mentalité suisse allemande», répète-t-elle à un de ses clients bâlois dans un dialecte parfait. Selon elle, 70% des personnes dormant à Ronco à l’année ou de façon temporaire sont suisses allemandes ou allemandes. Une présence significative dont témoignent les panneaux d’information et plusieurs enseignes en italien et Hochdeutsch. L’impression des Tessinois d’avoir été «coloniés» est confirmée par Luca Albertoni, en particulier du côté de Locarno et d’Ascona. Difficile de trouver des chiffres à ce sujet, la présence des Alémaniques n’étant pas mise en évidence dans les statistiques du canton.

18A EM30

Créer un pont entre deux communautés qui se regardent parfois en chiens de faïence: c’est le but de l’hebdomadaire Tessiner Zeitung basé à Locarno. «Certains clichés sont ancrés de part et d’autre: les Suisses allemands ont parfois le défaut de voir le Tessin uniquement comme un lieu de vacances et non comme un canton qui travaille, qui a son université, son industrie, etc.», estime Marianne Baltisberger, rédactrice en chef du journal.

Créé en 1908 par des Suisses allemands habitant Locarno, le Tessiner Zeitung visait à l’origine la communication interne à la diaspora autour de centres d’intérêts communs. La majorité d’entre eux était des ingénieurs qui avaient participé au chantier du tunnel du Gothard en 1882 (voir encadré). «Il y avait parfois des articles polémiques contre les Tessinois qui travaillaient pour la plupart comme paysans. Le changement s’est opéré dans les années 1960: le titre est devenu un journal tessinois de langue allemande; il rapporte les mêmes nouvelles que les quotidiens tessinois et veut expliquer le canton aux Suisses allemands», décrit Marianne Baltisberger. L’hebdomadaire papier compte 6300 abonnés, principalement des retraités et des propriétaires de résidences secondaires qui ne parlent pas italien.

AMOURS SUISSES

Ce pont entre les cultures constitue l’ADN de la rédaction actuelle: sur cinq journalistes, trois femmes germanophones ont suivi leur mari tessinois dans le canton latin! C’est aussi l’amour qui a poussé Yvonne Dellamora à émigrer depuis Berne pour travailler comme boulangère, puis spécialiste du thé dans une plantation étonnante sur le Monte Verità (voir encadré).

Au-delà du train qui permet de rejoindre un Tessin encerclé par les Alpes, il faut parfois une pincée de passion pour que ces deux mondes liés par l’histoire, l’économie et le bien-être se rencontrent vraiment. Cela arrive. Dans les casseroles d’Agnese par exemple. A 23 ans, elle a quitté Holstein (BL) avec son mari tessinois pour réaliser un rêve: ouvrir son restaurant. Elle le fera à Intragna, siège de la commune de Centovalli. Agnese Broggini a concocté durant quarante ans des recettes qu’elle a rassemblées dans un livre. Pour l’essentiel, des mets à base de produits typiquement tessinois. Mais aussi des plats à la croisée des cultures, comme les röstis aux romarins. La mayonnaise a bien pris: la Suissesse ne passera pas la fin de sa vie de l’autre côté du Gothard. Elle restera à Intragna, sans oublier ses origines. «Le climat et la région sont merveilleux. Les gens d’Intragna sont très aimables et respectueux de mes racines. Si on se mélange, cela ouvre de nouveaux horizons pour tout le monde», conclut-elle en souriant.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



 

Les traversées du Gothard

17B EM30Le col du saint Gothard – du nom d’un bénédictin influent du 11e siècle, évêque de Hildesheim, dont le culte se répandra en Italie – est cité comme tel dès 1237. Vers 1300, il joue un rôle important dans le développement économique de Milan, du Tessin, de la Suisse centrale et du sud-ouest de l’Allemagne. A l’époque, des muletiers assurent le transport des marchandises et l’entretien des chemins du col. 1653 voit naître la première liaison hebdomadaire entre Milan et Lucerne qui prend quatre jours. Le transport des voyageurs et des envois postaux se fait par diligence dès 1835. Puis, une révolution: en 1871, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie concluent un traité pour financer la construction de la ligne ferroviaire. Dix ans plus tard, un tunnel de 15 km reliant Göschenen (UR) et Airolo (TI) est inauguré. Celui-ci s’élève à des centaines de mètres au-dessus du tunnel dit de base, inauguré en 2016 et déclaré plus long tunnel ferroviaire du monde avec ses 57 km.

Le Gotthard Panorama Express (avec deux «t» en allemand) emprunte la voie de 1882. A son bord, des enregistrements évoquent cette histoire en traversant l’impressionnante vallée de la Reuss (UR) et les fameux tunnels hélicoïdaux, comme celui qui permet de voir de trois points de vue différents l’église de Wassen. Le voyage proposé par les CFF commence en réalité à Lucerne: il nous fait remonter en bateau à vapeur aux origines de la Suisse jusqu’à Flüelen (UR): on peut notamment admirer la prairie du Grütli, lieu emblématique du pacte de 1291, et la chapelle de Tell, construite en 1880 à l’emplacement où, selon la légende, le héros national échappa aux Habsbourg. De l’autre côté du Gothard, le train panoramique s’arrête à Bellinzone où trônent les châteaux construits au 15e siècle par les ducs de Milan. Il effectue son terminus à Lugano, centre économique et touristique du Tessin. Parmi les incontournables, une excursion sur le Monte San Salvatore ou la visite de l’église Santa Maria degli Angeli.

PrC

 

Une Suisse alémanique passionnée de thé

18B EM30Dominant Ascona et le lac Majeur, le Monte Verità est au début du 20e siècle une colonie alternative et végétarienne, lieu de convergence d’intellectuels et d’artistes. Aujourd’hui, il héberge entre autres un complexe hôtelier et une curiosité: une plantation de thé. Créée par le pharmacien lucernois Peter Oppliger et reprise par la famille Lange à Berne, la «Casa del Té» accueille depuis 2006 les visiteurs sur le Monte Verità. Yvonne Dellamora, 46 ans, travaille ici depuis sept ans: «Nous souhaitons faire découvrir la culture du thé dans toute sa finesse et sa complexité, à travers par exemple la tradition millénaire de la cérémonie du thé». Venue travailler comme fille au pair au Tessin il y a trente ans, la Lucernoise y a connu son mari et n’est plus jamais rentrée. «Au début, j’ai eu de la peine à m’adapter à la façon de faire tessinoise, moi qui suis très précise (rires). Mais aujourd’hui, ça fonctionne bien.» Deux de ses fils sont en revanche partis à Berne après leur apprentissage: médiamaticien et mécanicien automobile, ils ne trouvaient pas d’emploi au Tessin.

PrC

 

Articles en relation


Les Alpes en train: le Glacier Express

Le Glacier Express qui relie Zermatt (VS) à Saint-Moritz (GR) est le train helvétique le plus célèbre au monde. Cascades, glaciers, sommets vertigineux: en huit heures, les voyageurs qui traversent l’Europe peuvent «voir la Suisse». Alémaniques et Romands s’y mettent aussi.


Sidéral? Sidérant

«Notre Père qui êtes aux Cieux/Restez-y/Et nous nous resterons sur la Terre/Qui est quelquefois si jolie»: Richard Branson et Jeff Bezos n’ont vraisemblablement jamais lu Jacques Prévert et, même s’ils l’avaient fait, il était trop tentant pour eux de mettre un pied dans le domaine longtemps réservé à Dieu.


Les Alpes en train: le Jungfraujoch

Destination prisée des asiatiques, le Jungfraujoch souffre de la pandémie et des restrictions de voyage qui l’accompagnent. Ascension dans un téléphérique flambant neuf, puis sur des rails centenaires.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!