Abus en Eglise: Comment tuer Jésus?

Dans son ouvrage, le Père Philippe Lefebvre examine les abus commis dans l’Eglise à la lumière de la Bible. Dans son ouvrage, le Père Philippe Lefebvre examine les abus commis dans l’Eglise à la lumière de la Bible.

Chaque fois que l’Eglise passe un abus sous silence, elle rejoue le scénario de la Passion avec Jésus dans le rôle de la victime. Dans son ouvrage Comment tuer Jésus?, le théologien Philippe Lefebvre met des mots bibliques sur la crise des abus et leur mécanisme destructeur.

Dominicain, professeur d’Ancien Testament à l’Université de Fribourg et membre de la Commission biblique pontificale, le Père Philippe Lefebvre est aussi devenu bon samaritain, peut-être un peu malgré lui. Le livre qu’il vient de publier, Comment tuer Jésus? Abus, violences et emprises dans la Bible est en quelque sorte la mise en mots du combat de sa vie: dénoncer les abuseurs, que l’Eglise a trop longtemps protégés.

Dans quel état d’esprit avez-vous écrit ce livre?

Philippe Lefebvre: – Avec ma chair et mon sang. Ça fait quinze ans que je suis plongé là-dedans. Une centaine de récits d’abus m’ont été confiés. L’accouchement sur le papier m’a pris un mois, en janvier dernier. L’écriture de ce livre a été thérapeutique; j’ai même eu le sentiment que j’y laissais ma peau. Et je sais que je risque d’être à nouveau sous le feu des critiques.

Etes-vous conscient que votre livre «ne fait pas de bien» à l’Eglise?

«Il n’est jamais plaisant de dire des vérités difficiles à entendre.»– Je pense au contraire que si, parce que c’est un livre qui tente de libérer la Parole. Ce qui, en revanche, ne fait pas de bien à l’Eglise, c’est de ne pas parler de ces affaires. C’est cela qui est destructeur. Pour les victimes, parce qu’il faut bien qu’elles soient entendues un jour. Et pour les abuseurs: certains m’ont révélé combien ils avaient été heureux d’avoir été pris sur le fait, d’avoir été dénoncés. Parce qu’ils ne pouvaient pas le faire eux-mêmes ou qu’ils en avaient parlé à un supérieur qui n’a rien fait de particulier. Et que veut dire «faire du bien»? Quand Jésus dit aux Pharisiens (dans l’évangile de Matthieu): «Vous êtes des tombeaux blanchis à la chaux, c’est beau à l’extérieur, mais c’est plein de pourriture dedans». Est-ce que ça fait du bien? C’est dur à entendre, mais peut-être que ça réveille: «Votre apparence est bonne, mais en vous c’est de la mort». Il n’est jamais plaisant de dire des vérités difficiles à entendre. Moi non plus, cela ne me fait pas du bien de dire ces choses. Cela ne me fait pas plaisir non plus. C’est aussi pour cela que je le dis avec la Bible.

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Justement, le titre de votre ouvrage, provocateur, est tiré de l’Evangile...

– Le passage se trouve dans l’évangile de Marc: «Deux jours avant la Pâque, les prêtres juifs se réunissent à Jérusalem autour du grand prêtre pour savoir comment prendre Jésus par ruse et comment tuer Jésus». Que des prêtres s’interrogent pour savoir comment tuer Jésus, c’est donc écrit noir sur blanc dans l’Evangile. Il faut mettre cela en perspective avec ce qui passe dans l’Eglise où beaucoup pensent que tout va bien et qu’il n’y a que de petits dysfonctionnements ici et là. Absolument pas: il y a une mise à mort de Jésus dans chaque victime d’abus. Et commise par une institution censée protéger les plus faibles.

Vous présentez la Passion comme la scène type des abus généralisés...

– Dans toutes les personnes abusées, c’est Jésus qui est malmené et tué, ni plus ni moins. La Passion commence avec les prêtres qui se demandent «comment tuer Jésus». C’est le récit d’une coalition entre les pouvoirs religieux, politique et social. On y trouve la bonne société croyante, les pharisiens, les prêtres – ceux qui font tant de bien et qui ont transmis tant de choses au judaïsme jusqu’à aujourd’hui. Comme toujours, c’est parmi les meilleurs qu’on peut trouver les pires. Puis toute une mécanique du silence se met en place: le plus faible est mis à mal, les plus proches l’abandonnent, dont un qui le trahit et l’autre qui le renie. Et les femmes de l’entourage de Jésus regardent – ce sont d’ailleurs les seules à ne pas participer à la violence. Quant aux puissants, ceux qui pensent avoir mis la main sur Jésus désormais en croix, ils se moquent encore de lui. Dans combien de récits de victimes n’ai-je pas observé ce mécanisme de la Passion? Et dans combien d’absences de réaction de la part de responsables d’Eglise ne l’ai-je pas perçu?

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Des victimes ont pris contact avec vous. Comment vous êtes-vous engagé?

«Dénoncer des abus, ce n’est pas simplement être chez soi au calme à dire du mal de son voisin.»– Pendant un an, j’ai prévenu des évêques qui n’ont pas réagi tout en sachant que ce que je disais était vrai. Et à partir de là, certains sites catholiques conservateurs ont pratiquement appelé au meurtre. J’ai reçu par courrier anonyme des menaces de mort pendant quelques années. J’ai commencé à m’identifier au récit des victimes jusqu’à m’épuiser puis que je faisais cela à côté de mes engagements professionnels. Car, contrairement à ce que certains pensent, dénoncer des abus, ce n’est pas simplement être chez soi au calme à dire du mal de son voisin. Cela nous entraîne loin, très loin. S’engager, c’est souffrir avec et susciter contre soi beaucoup d’ennemis.

La Bible vous a-t-elle aidé à tenir le coup?

– Pour moi, la Bible c’est une Parole à la hauteur de la réalité qu’on vit. S’il y a des «méchants», des abuseurs, un système d’abus, la Bible le démontre et le dénonce – dans les psaumes, par exemple. Etudier la Bible m’a permis de trouver des mots pour parler du réel et dire des choses que je n’aurais pas osé formuler.

Mais la Bible est un vrai catalogue d’abus...

– Oui, il y a de cela. Et ça aide. Car dès ses premiers récits, la Bible propose une vraie réflexion et une méditation sur le fait de recevoir, de laisser l’autre s’approcher ou au contraire sur le fait de mettre la main sur lui. Mettre la main sur un être humain, sur un groupe, sur un territoire. Et c’est sans tabou. Il y a, par exemple, des histoires de viols d’hommes, de viols de femmes et de viols collectifs même si ces pages ne sont malheureusement pas beaucoup lues. La Bible est une anti-langue de bois, elle évite les belles formules et met des mots, fussent-ils durs à entendre, sur des réalités. Et quand on commence à vouloir faire ce que la Bible essaie de nous enseigner, ça ne fait pas que des heureux... mais ça fait aussi des heureux!

La Bible offre-t-elle des solutions concrètes contre les abus?

– La Bible ouvre les yeux, elle libère la Parole, elle donne des mots à hauteur du réel et elle a un souci de la justice omniprésent. Ce n’est pas un livre de solutions ou de recettes, c’est un ouvrage qui réveille. Jésus dit tout le temps: «Veillez». C’est à entendre dans le sens de «gardez les yeux ouverts, ouvrez les yeux au quotidien. Si une attitude ne convient pas, dites-le, ayez des mots, engagez-vous et prenez des risques parce qu’il y en a qui souffrent». La Bible réveille, fait parler et met en route.

Qu’est-ce que la Bible nous apprend sur les victimes et les abuseurs?

– Les victimes ne sont peut-être pas toujours les êtres les plus fragiles, mais ce sont ceux qui font attention, qui ont envie de prendre soin, qui attendent la réaction de l’autre, qui sont prompts à s’excuser eux-mêmes. On les remarque tout de suite. Très souvent, les victimes sont des gens à l’écoute, des gens dont les fragilités sont peut-être moins cachées que chez les autres. Le premier abuseur que j’ai poursuivi, un prêtre psychanalyste, avait ce sixième sens qu’ont souvent les abuseurs: il savait repérer, parmi les gens qui l’entouraient, ceux qu’il allait pouvoir violenter sans risque parce qu’ils ne parleraient pas. Deux de ses victimes sont justement des personnes abusées dans leur enfance et qui n’ont jamais dénoncé leur abuseur. Parvenus à l’âge adulte, ils ont raconté les abus dont ils avaient été victimes à leur «thérapeute». Il en a profité pour les violer sous prétexte de thérapie, sachant qu’il avait affaire à des hommes qui ne parleraient pas... Mais il arrive que des victimes décident de parler, de dénoncer, de demander réparation. Ces victimes que l’on pensait être des agneaux que l’on pourrait facilement immoler finissent par rugir. J’aime beaucoup ce passage de l’Apocalypse où est décrit l’Agneau de Dieu qui rugit comme un lion. Face à toute une tendance catholique qui estime qu’il faut se laisser faire, qu’il ne faut rien dire, je réponds non: Jésus ne s’est jamais laissé faire. Il le dit avant sa Passion: «Ce n’est pas vous qui me prenez ma vie, c’est moi qui la donne». Et dans Jean 19: «Et lui-même, portant sa croix, sortir en direction du lieu dit Le Crâne (ou Calvaire)». On dirait que c’est lui qui prend l’initiative.

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Vous appelez l’Eglise, en matière de gestion des abus, à prendre la Parole au sérieux...

– Je voudrais un grand coup de Bible dans l’Eglise. C’est-à-dire, qu’elle revienne à ses fondamentaux, à cette réalité fondamentale qu’est la Parole de Dieu, qui ne parle à peu près que de ça: comment allons-nous vivre ensemble? Sachant que Dieu est là, chez celles et ceux qui l’accueillent. Au centurion romain (Luc 7), Jésus dit: «Je n’ai jamais trouvé une telle foi en Israël». C’est quand même assez culotté de parler comme cela d’un officier de l’occupant païen. A la Cananéenne qui vient vers lui et que les disciples veulent éloigner, Jésus répond: «Grande est ta foi, que tout se passe selon ta parole». Lui, le Verbe incarné, n’a même pas besoin de reformuler: la profession de foi de cette païenne est parfaite. Ce serait bien, dans l’Eglise, de se mettre à l’école de ces outsiders.

Grégory Roth/cath.ch

34B EM29Philippe Lefebvre, Comment tuer Jésus? Abus, violences et emprises dans la Bible (Editions du Cerf, 276 pages).

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