Méditerranée: Les damnées de la mer

4 juillet 2019 au large de Lampedusa (Sicile): loin d’être un frein à la mobilité et à l’émancipation des migrantes, le fait d’avoir un enfant peut être une force. 4 juillet 2019 au large de Lampedusa (Sicile): loin d’être un frein à la mobilité et à l’émancipation des migrantes, le fait d’avoir un enfant peut être une force.

La géographe franco-suisse Camille Schmoll a enquêté durant dix ans à Malte et en Italie. Basé sur une centaine de témoignages de femmes ayant traversé le désert libyen et la Méditerranée, son livre Les damnées de la mer brosse un portrait dur mais nuancé de la migration vers l’Europe.

11A EM27Ce n’est pas la guerre qui a forcé Julienne à quitter l’Afrique. Ni la famine ou le manque d’argent. Ce sont les coups qui ont poussé cette Camerounaise à fuir. Ceux de son mari ont plu durant dix années. Sur la longue liste des motifs, toujours multiples, toujours complexes, qui poussent les Africaines à prendre le chemin de l’exil, le mariage arrangé est récurrent. Et un puissant détonateur. On découvre à quel point en se plongeant dans Les damnées de la mer, femmes et frontières en Méditerranée de la géographe Camille Schmoll, qui ausculte les migrations depuis 25 ans.

ÎLE-LABORATOIRE

Enseignante à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, fondatrice du Groupe international d’experts sur les migrations, cette Franco-Suisse a réalisé des centaines d’entretiens depuis le début des années 2000. Non seulement avec des femmes poussées malgré elles – mais pas toujours – hors de leur pays, puis de leur continent, mais également avec des directeurs de centres de rétention, des travailleurs sociaux, des médecins et des prêtres. Sans oublier des agents des frontières, des policiers, des militaires et des habitants de la Sicile, de Rome... et de Malte, véritable île-laboratoire des politiques migratoires de l’Union européenne (UE) à la fois dans l’UE depuis son adhésion, en 2004, et à sa marge, en raison de son insularité.

Il existe, écrit Camille Schmoll, «des centaines, des milliers de Julienne» venues de pays aussi divers que le Maroc, la Somalie, le Sénégal et l’Erythrée où l’on parle le français, l’arabe et d’autres langues. La chercheuse dédie à cette paysanne du Cameroun un chapitre entier, le premier de son livre, pour restituer son histoire sans la découper ni la morceler. Elle fait écho à celles de toutes les autres «damnées» de la Méditerranée, car la route migratoire qu’elle ont empruntée est soumise depuis quinze ans à une violence inouïe. En cause: le durcissement de la politique migratoire européenne dont l’actuelle «guerre aux migrants» en Méditerranée est le point culminant. L’Europe n’hésite plus à passer des accords avec la Turquie autoritaire d’Erdogan. Ou, pire encore, avec des milices libyennes pour qui la vie d’un Africain à la peau noire vaut moins que celle d’un chien.

Mariage forcé, donc, pour commencer ce récit fait à partir d’entretiens réalisés dans le petit village sicilien qui a accueilli Julienne en 2016 et 2017. Puis à Paris en 2018, et enfin dans le village français où la réfugiée vit depuis 2019.

MARIÉE AVEC TONTON

«Quand j’ai eu 13 ans, raconte-t-elle, on m’a envoyé une bague. On m’a dit que c’était lui, le tonton, qui me l’envoyait.» Quelques années plus tard, malgré ses refus répétés, l’adolescente est mariée de force et tombe enceinte. «Ce monsieur buvait beaucoup et il était agressif.» Quand Julienne s’enfuit de chez sa mère, on lui dit: «C’est comme ça le mariage, il faut supporter». Le tortionnaire finit par casser le pied de son épouse et lui donne tant de coups dans le ventre qu’elle perd le second enfant qu’elle portait. Débute alors le périple, raconté des centaines de fois dans les journaux. A la différence qu’avec Julienne – et les autres destins retracés dans Les damnées de la mer –, les clichés de la migrante victime et son corollaire la migrante héroïne volent en éclats. La Camerounaise avait commencé à «faire des petits commerces», à économiser au cas où. Grâce à un guérisseur, qui ne lui demande rien et chez qui elle passe un mois, la voilà qui peut remarcher. Une dame spécialisée dans l’exfiltration de femmes fait passer Julienne avec six autres personnes à travers le Nigéria, le Bénin et le Burkina Faso. Au Mali, elle travaille dans un restaurant pour rembourser le voyage. Mais son mari est déjà sur ses traces. La voilà qui fuit en Libye.

MORTS DE DÉSHYDRATATION

Le véhicule qui la transporte tombe en panne en plein désert. «Deux Maliens sont morts de déshydratation devant moi. J’ai été obligée de boire l’urine des chameaux. Tout le monde l’a fait. Tu vas au puits, tu mets ça dans une bouteille, tu attends que la saleté tombe vers le bas et tu bois où c’est clair.»

Après un crochet en Algérie, Julienne vit trois mois de cauchemar en Libye. Elle qui n’a vu des fusils qu’à la télévision est enlevée par des hommes armés et séquestrée dans une grande maison avec des centaines d’autres personnes. Après avoir subi les pires sévices, malade de la tuberculose, elle est laissée pour morte en pleine rue. Une âme charitable – une autre femme – lui sauve la vie. Avec son soutien et beaucoup d’abnégation et de chance, la rescapée finit par embarquer dans un Zodiac en direction de l’Italie où on la soigne...

Qu’elles quittent leur pays à cause des bombes, par amour ou parce qu’elles aspirent à autre chose – plus de justice, d’égalité, un travail à la hauteur de leurs ambitions –, la majorité des Africaines qui émigrent en Europe, comme Julienne, font l’expérience de la violence. Et en sont marquées à vie. Face à ce constat, la distinction entre migration volontaire et migration forcée, réfugié humanitaire et réfugié économique – vrai et faux requérant, admissible ou non au droit d’asile en somme – ne tient plus, estime l’auteure. Les années passées dans l’entre-deux, sur des frontières comparables à bien des égards à des zones de guerre, pourraient en elles-mêmes justifier l’obtention de l’asile ou d’un permis de séjour. Le retour au pays, après avoir perdu sa dignité, ses économies et les espoirs que l’on avait placés en vous, est difficile, voire impossible.

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APRÈS LA TRAVERSÉE

Après leur traversée, les «damnées de la mer» passent des mois, voire des années, dans le système de «tri» et d’accueil européen en voie de privatisation, militarisé, deshumanisant: à Castelnuovo di Porto, vaste centre pour requérants de la banlieue romaine fermé en 2019 suite à de forts soupçons de détournements de fonds, les pensionnaires ne sont pas désignés par leur nom, mais par des chiffres! Les autorités violent régulièrement la loi qu’elles sont censées faire respecter: dans les centres de rétention de Malte, des femmes sont renvoyées avant même d’avoir pu déposer un recours. D’autres sont détenues bien au-delà de la limite légale...

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PAS DÉCOURAGÉES

Ce qui ne décourage en rien les candidates. Janine, originaire de Benin City, vivait avec ses deux enfants en Suisse où elle se prostituait. Arrêtée, elle a accepté de suivre un programme de rapatriement volontaire de l’Organisation internationale pour les migrations. Quatre semaines après avoir quitté le Nigéria, elle était de retour en Italie. Cet exemple, relève la chercheuse, «illustre le caractère de plus en plus chaotique et circulaire de la migration». Ce que vit l’Europe, conclut Camille Schmoll, est une crise de l’accueil et de la capacité des Etats à réagir autrement que par la fermeture. Pas une crise migratoire.

11B EM27Camille Schmoll, Les damnées de la mer, femmes et frontières en Méditerranée (La Découverte, 250 pages).

   

 

 

«Tout le monde doit manger ici»

Tiré d’une thèse défendue à l’Université de Poitiers en 2017, le livre de Camille Schmoll revient sur plusieurs facettes méconnues de la crise humanitaire en Méditerranée. «Tout le monde doit manger ici», lui avoue le dirigeant d’une coopérative sociale sicilienne; d’inspiration communiste ou catholique, les institutions d’aide italiennes obtiennent des mandats du fait de leurs affinités politiques. Elles «se partagent le gâteau».

Création d’emplois (gardiens, interprètes, travailleurs sociaux...), recyclage d’hôtels à l’abandon, réouverture d’écoles pour accueillir des enfants de requérants dans les Pouilles: dans une Italie laminée par la crise économique, la crise humanitaire est aussi, on a tendance à l’oublier, une opportunité financière. Sans compter que l’urgence du besoin permet de débloquer des fonds disproportionnés, très vite et sans contrôle.

PARADIS VIRTUELS?

«Internet fait figure de lieu de suspension de la souffrance», signale aussi Camille Schmoll, qui consacre un chapitre à l’importance du WiFi et des téléphones portables pour celles qui tentent de rejoindre l’Europe. Non seulement pour s’orienter et communiquer durant le voyage, donner des nouvelles et en prendre – dénoncer des violences aussi –, mais également pour présenter une image acceptable de leur réalité sur les réseaux sociaux: «Il y a un effacement des expériences les plus dégradantes et déshumanisantes au profit d’une mise en scène des aspects les plus valorisants de l’expérience migratoire». Echappatoire? Paradis artificiel permettant d’oublier ses malheurs en visionnant des vidéos en boucle sur le Web? Ressource émotionnelle pour des âmes privées de liberté? Une chose est sûre: dans les centres de requérants, le WiFi est devenu aussi important, si ce n’est plus, que le chauffage en hiver. Et un instrument de pouvoir et de pression pour ceux qui le commandent...

Quoi d’autre? La religion. Si Camille Schmoll n’avait pas prévu de s’y intéresser, le sujet s’est imposé à elle. «La prière rythme les longues journées d’ennui dans les centres d’accueil et donne la force d’aller de l’avant.» Le jeûne, aussi, peut aider à garder le contrôle. «Pour certaines, être enceintes, avoir des enfants, c’est s’approprier son corps pour aller de l’avant. Même quand ces enfants sont le fruit de violences.» Quant à l’avortement, peu accessible en Italie et interdit à Malte, il est très souvent refusé à celles qui le réclament.

Finalement, Camille Schmoll rappelle cette réalité: la route migratoire la plus meurtrière au monde ne se trouve pas à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, mais en Méditerranée, dans le canal de Sicile: il y a trois semaines, une quinzaine de bateaux ont pu être secourus non loin des côtes de Lampedusa; le 3 juillet, 43 personnes parties de Libye sont mortes dans le naufrage de leur embarcation au large de la Tunisie

CeR

 

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