Confinés, les seniors nous manquent

Confinés, les seniors nous manquent Keystone

En renvoyant les retraités à la maison, le coronavirus souligne à quel point les seniors sont précieux pour garder les enfants et faire tourner le bénévolat. Florilèges en Suisse romande.


«Chérie, tu crois qu’on pourrait demander à ta mère de garder les enfants?
– Ben non, elle a 72 ans, elle est à risque.
– Ah oui, bien sûr! Et si on demandait à la Croix-Rouge de nous envoyer une garde d’enfant malade?
– Oublie, ils sont débordés, et beaucoup de leurs bénévoles ont plus de 65 ans.»

La crise du coronavirus a renvoyé les seniors à la maison. En même temps que les écoles, elle a fermé «la plus grande garderie de Suisse», les grands-parents ne pouvant plus s’occuper de leurs petits-enfants. Et stoppé net de nombreuses activités bénévoles qui fonctionnaient grâce aux seniors. Le méchant petit virus qui nous enferme et nous paralyse a du moins le mérite de mettre en lumière tout ce que la société doit à ses retraités. «Cela fait 25 ans que je visite chaque semaine les personnes âgées à la Résidence Fort-Barreau, derrière la gare de Genève, affirme d’une voix énergique Pierre Palli à l’autre bout du fil. J’y vais le matin de 10h à midi; il y a une salle de rencontre, on leur sert du thé, je les salue, puis je monte voir ceux qui sont dans leur chambre. On parle de tout et de rien. C’est la direction qui m’a donné l’ordre de ne plus y aller. Maintenant, je suis coincé à la maison!»

Retraite zen

Il faut dire que le Genevois a lui-même 82 ans. Ancien ingénieur civil et ancien «docteur goudron» du canton de Genève, il est sensible à la fin de vie depuis qu’il a logé une infirmière de Montpellier venue assister au premier congrès de soins palliatifs à Palexpo dans les années 1980. Alors qu’il travaille encore, l’ingénieur commence à rendre visite à des personnes âgées. «En 1993, j’avais 55 ans et on nous a demandé au travail qui voulait partir. J’ai fait une retraite zen avant de m’en aller et de marcher vers Compostelle.» Sa retraite anticipée laisse au Genevois le temps de se dédier au bénévolat. Il suit un cours d’accompagnement de la fin de vie avec Caritas et un autre pour présider des funérailles comme laïc dans l’Eglise catholique. «Avec les années, je me suis demandé si je devais continuer, car je rattrape en âge les personnes que je visite et bientôt, je les rejoindrai en maison de retraite! Mais quand on est passionné, on n’arrête pas. J’espère pouvoir reprendre bientôt.» A Villeneuve, Irène Kelliny n’a pas eu à arrêter son activité bénévole. La jeune retraitée de 64 ans a pris en pension Fargo, un chiot de trois mois aspirant guide d’aveugle. «On me l’a confié pour quinze mois. Je dois lui enseigner la propreté, les bases de la socialisation, en faire un chien bien dans ses baskets et en confiance avec les humains. C’est comme l’école enfantine avant des études sérieuses. Je dois l’habituer aux bruits, à prendre les transports publics ou à marcher le long d’une route passante sans avoir peur.»

En pleine nuit

Fargo est arrivé en février. Il permet à sa maîtresse de sortir tous les jours. «Au début, en me retrouvant dehors la nuit sous la pluie et dans le froid – il y a douze sorties pipi par jour! –, je me suis demandé ce que j’avais fait! Mais cela m’occupe, d’autant que je donnais des cours de soutien scolaire à des enfants d’un quartier populaire de Vevey les mercredis après-midi. Cette activité a cessé, car deux tiers des bénévoles étaient des retraités.» Le chiot est aussi une compagnie providentielle pendant cette période de solitude. Même si la Vaudoise n’en est pas à son premier confinement: «J’habitais à Bahreïn lors de la première guerre du Golfe: on entendait les missiles passer sur nos têtes! On avait reçu des masques à gaz de l’ambassade de Suisse en cas d’attaque chimique. Puis il y a eu la guerre civile: on ne sortait pas après le coucher du soleil. Et en 2007, j’étais à Oman quand le cyclone Gonu a recouvert les routes de boue et provoqué des coupures d’eau et d’électricité». De quoi faire sourire cette ancienne enseignante quand elle voit les Suisses accumuler des montagnes de papier de toilette «alors que le coronavirus ne donne pas la diarrhée».

Une bénévole de 86 ans

A Lausanne, les retraités qui décrochent le téléphone à La Main Tendue n’ont pas non plus quitté leur poste. «Les plus de 65 ans sont une manne de travail, de compétences et de savoir-être extraordinaire. On ne pourrait jamais fonctionner sans eux!», confie avec enthousiasme Catherine Bezençon, directrice de La Main Tendue Vaud. Tout le personnel administratif s’est mis en télétravail pour laisser l’espace aux bénévoles qui continuent à venir dans les locaux dûment équipés en gel désinfectant. «On ne répond pas au téléphone de la maison. Si une personne vous appelle à 2h du matin et veut se suicider, c’est comme si elle débarquait dans votre chambre à coucher. Répondre de nos bureaux, c’est une protection», explique la directrice. La plupart des bénévoles sont préretraités ou à la retraite. «Notre collaboratrice la plus âgée a 86 ans! Les plus fragiles ne viennent plus, mais d’autres nous ont fait savoir qu’ils étaient prêts à en faire encore plus, car nous sommes débordés. Il y a eu un pic avec les annonces du vendredi 13. Depuis, ça s’est stabilisé: nous recevons une centaine d’appels par jour.» Beaucoup de gens souffrent de la solitude due au confinement et de l’angoisse engendrée par un mal invisible. «En même temps, je remarque que les personnes marginalisées se sentent enfin au même rythme que les autres! En temps normal, elles ont l’impression que ça pédale à 200 à l’heure alors qu’elles ne savent pas quoi faire de leurs journées. Maintenant, on est tous des marginaux...»

Hotline paroissiale

A Fribourg, ne pouvant plus tenir la boutique des Magasins du Monde, Agnès Jubin, 72 ans, se retrouve chez elle. «Le bénévolat, je suis tombée dedans quand j’étais petite, assure-t-elle au téléphone. Et comme je n’ai pas fondé de famille, ça entretient le contact avec les autres et ça garde l’esprit vif!» Même à la maison, cette retraitée de l’organisation humanitaire E-CHANGER (anciennement Frères sans frontières) ne chôme pas: elle se charge de la hotline que sa paroisse a ouverte pour les personnes seules qui ont des questions ou qui ont besoin de parler. «D’ailleurs, je ne peux pas faire trop long, car la ligne doit rester disponible!» Merci pour tout, chers seniors: on espère vous revoir bientôt!

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