Femmes de papes

Au fil des pages, le lecteur découvre cinq femmes aux parcours et aux destins singuliers (de gauche à droite): Hermine Speier, Soeur Pascalina Lehnert, Wanda Poltawska, Mère Tekla Famiglietti et Lucetta Scaraffia. Au fil des pages, le lecteur découvre cinq femmes aux parcours et aux destins singuliers (de gauche à droite): Hermine Speier, Soeur Pascalina Lehnert, Wanda Poltawska, Mère Tekla Famiglietti et Lucetta Scaraffia.

Dans Femmes de papes, Bénédicte Lutaud évoque le destin hors norme de cinq femmes qui ont joué un rôle important auprès de papes contemporains. Pour mettre en lumière l’apport des femmes dans l’Eglise et faire évoluer leur place en son sein.

Mais pourquoi les femmes sont-elles si discrètes dans l’Eglise alors qu’elles y sont très présentes? Pourquoi leur voix y est-elle si peu entendue? Pourquoi, au 21e siècle, y sont-elles encore dévalorisées et ignorées? Ces questions, et bien d’autres, Bénédicte Lutaud, journaliste au Figaro, se les est posées avant d’écrire Femmes de papes. Elles l’ont accompagnée tout au long d’un travail – quatre ans de rencontres et de recherches dans les archives – qui met en lumière avec précision et humanité cinq femmes dont la personnalité, le courage et les réflexions ont nourri des papes du 20e siècle de Pie XI à François. Au fil d’un ouvrage qui se lit comme un roman, le lecteur découvre ainsi Hermine Speier, Soeur Pascalina Lehnert, Wanda Poltawska, Mère Tekla Famiglietti et Lucetta Scaraffia.

Cinq femmes, cinq vies d’exception pour un livre original. D’où vous est venue cette idée?

«J’ai été frappée par l’audace du pape François lorsqu’il parlait des femmes.»Bénédicte Lutaud: – Lorsque je travaillais à Rome pour I.Media, agence de presse spécialiste du Vatican, de 2014 à 2016, j’ai été frappée par l’audace du pape François lorsqu’il parlait des femmes. J’ai découvert un homme sensible à leur cause et engagé pour le respect de leurs droits dans l’Eglise comme dans la société. Le premier pape féministe? Puis je me suis interrogée sur les femmes au Vatican: combien sont-elles? Qu’y font-elles? Journaliste, j’ai fait le portrait de femmes y occupant des postes importants et j’ai été entraînée malgré moi à réaliser un travail d’historienne, remontant jusqu’à Pie XI. De rencontres en dialogues, l’idée a mûri et j’ai eu envie de faire connaître au lecteur des femmes de l’histoire contemporaine qui ont marqué les papes. Car il y en a eu, plus ou moins connues, alors j’ai voulu les mettre en lumière. J’en ai retenu cinq sur une vingtaine!

Lesquelles?

– Des femmes qui ont eu un parcours de vie exceptionnel, un destin singulier et une belle densité humaine. Et que l’on a voulu gommer des registres du Vatican parce qu’elles faisaient de l’ombre à la curie et inquiétaient le clergé. Hermine Speier (1898-1989), d’abord, l’une des toutes premières femmes à accéder à un poste qualifié au Vatican, aux Musées du Vatican, créant et organisant leurs archives photographiques. Rien ne prédestinait cette archéologue à occuper une telle position au Vatican si ce n’est ses compétences intellectuelles – en cela elle a ouvert la voie aux femmes pour y occuper des postes importants –, elle qui était femme, allemande et juive. Elle se convertira à la religion catholique de son propre gré. Persécutée par le régime nazi, elle a été protégée par le Vatican, échappant à la déportation et à la mort.

Il y a aussi Soeur Pascalina Lehnert (1894-1983), Soeur de la Sainte-Croix de Menzingen, qui fut de longues années secrétaire et infirmière personnelle du nonce Eugenio Pacelli, qui la garda à son service quand il devint le pape Pie XII. Véritable mère de substitution pour lui, elle fut aussi la première femme à assister de l’intérieur à un conclave! Et puis, à la demande du souverain pontife, elle géra la grande réserve papale en faveur des réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale. Cette femme de caractère n’hésitait pas à s’interposer entre le pape et les cardinaux de la curie.

Mère Tekla Famiglietti (1936-2020), supérieure générale des Soeurs de l’Ordre du Saint-Sauveur de sainte Brigitte ou brigittines, était une amie de Jean Paul II et sa meilleure alliée sur le plan diplomatique. Elle a préparé sa visite à La Havane en 1998 et convaincu Fidel Castro de renouer des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, ouvrant même un couvent à La Havane en 2002. A la tête d’un véritable empire financier, elle avait le sens des affaires.

Un chapitre entier est aussi dédié à Lucetta Scaraffia. Née en 1948, cette ancienne soixante-huitarde a retrouvé la foi au terme d’une longue quête spirituelle. Historienne et journaliste, celle que l’on surnomme «la féministe du Vatican», aux convictions catholiques affirmées, n’a cessé de donner la parole aux femmes, de lutter pour leur donner davantage de place dans l’Eglise, leur ouvrir des portes et leur permettre d’accéder à des postes à responsabilité.

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Et votre préférée, la Polonaise Wanda Poltawska...

– Oui, c’est la figure qui m’a le plus touchée, en raison de l’amitié qui l’a liée à Jean Paul II durant plus d’un demi-siècle. Entre eux existait une grande affinité: tous deux étaient d’origine polonaise, amoureux de la montagne et de la littérature de leur pays. Et quel courage! Née en 1921, Wanda, qui était scoute, s’est engagée dans la résistance contre les nazis; déportée à Ravensbrück à 19 ans, elle y a passé quatre ans durant lesquels elle a été soumise à de terribles expériences chirurgicales avant de devenir psychiatre. Avec Jean Paul II, qui la considérait comme sa soeur, cette mère de famille avait à coeur la défense de la vie et de la famille; elle lui a d’ailleurs inspiré plusieurs de ses écrits sur les femmes. Il l’a aidée à se reconstruire; elle a affermi sa vocation.

Pourquoi vous être intéressée à ces femmes?

– Je suis sensible à la cause des femmes et à leur place dans l’Eglise. Le Vatican est un univers essentiellement masculin, et les résistances, notamment au sein de la curie, sont fortes. François n’est pas le premier pape à faire évoluer les choses! C’est Paul VI qui a ouvert les portes du Vatican aux femmes, proclamant Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne docteurs de l’Eglise et nommant une femme, Rosemary Goldie, vice-secrétaire du Conseil pontifical pour les laïcs. Jean Paul II a écrit plusieurs textes sur les femmes qui soulignent leur apport spécifique à l’Eglise. Enfin, Benoît XVI leur a confié des tâches importantes.

Et François? Quel est son apport?

– Il a déjà fait beauco33D EM18up pour promouvoir la cause des femmes dans l’Eglise. Il a élevé la Sainte-Marie Madeleine au rang de fête, ce qui est plus que symbolique; il a ouvert aux femmes les ministères du lectorat et de l’acolytat, avec un mandat spécifique, ainsi que le rituel du lavement des pieds du Jeudi-Saint. Et nommé des femmes à des postes importants à la curie. Les Musées du Vatican ont une directrice, l’Italienne Barbara Jatta, et la xavière française Nathalie Becquart vient d’être nommée sous-secrétaire du Synode des évêques avec droit de vote – une première. Enfin, parmi d’autres, le pape a nommé l’avocate italienne Francesca Di Giovanni sous-secrétaire aux affaires multilatérales de la Section pour les relations avec les Etats de la Secrétairerie d’Etat. On sent chez lui une volonté de changer les choses.

Cette enquête a-t-elle modifié votre regard sur la place et le rôle des femmes dans l’Eglise?

– Elle m’a confortée dans l’idée que les femmes ont quelque chose à apporter à l’Eglise et elle m’a donné envie de les encourager à s’exprimer et à s’engager. Elles ne doivent pas tout attendre de l’institution mais se lever, prendre la parole et la plume, agir, oser plus. Sortir, enfin, d’une discrétion et d’une humilité mal comprises pour mettre en valeur leurs dons et leurs compétences, exercer leurs talents.

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Qu’espérez-vous pour les femmes dans l’Eglise? Vers quoi pourrait-on aller pour leur donner plus de place et de responsabilités?

«Les femmes qui en ont le charisme devraient avoir la possibilité de prêcher.»– C’est un piège de résumer le combat des femmes en Eglise à la lutte pour accéder au sacerdoce: ce serait renforcer le cléricalisme. Dans l’Eglise, femmes et hommes sont complémentaires. En revanche, je ne vois pas pourquoi l’Eglise n’ordonnerait pas des femmes diacres. La création par le pape d’une deuxième commission sur le diaconat féminin va peut-être dans le sens d’une ouverture sur ce point même s’il n’est pas explicite à ce propos. En outre, les femmes qui en ont le charisme devraient avoir la possibilité de prêcher avec un mandat spécifique, comme le faisaient dans les cathédrales Catherine de Sienne et Hildegarde de Bingen; et voter lors des synodes. Enfin, il importe de mieux valoriser le travail de nombreuses théologiennes et biblistes qui développent un autre regard sur l’Eglise.

 

 

Spécialiste de l’Eglise

34A EM18Bénédicte Lutaud est née le 9 novembre 1988 à Fontenay-sous-Bois, près de Paris. Titulaire d’un master de journalisme à Sciences Po Paris, elle a travaillé deux ans à Rome pour l’agence I.Media, spécialiste de l’actualité du Vatican, et couvert deux voyages du pape François (Amérique latine et Lesbos). Elle a ensuite été rédactrice pour le bimestriel Le Monde des religions et l’hebdomadaire La Vie. Elle a collaboré à L’Obs et M Le magazine du Monde. Elle est aujourd’hui journaliste au Figaro où elle traite notamment l’actualité internationale, celle des religions et les questions de bioéthique. 

GdSC

 

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