Economie du sport: la folie des grandeurs

La Coupe du monde de football 2022 va s’ouvrir le 21 novembre au nord de Doha dans le Lusail Iconic Stadium (86’250 places). Devant combien de spectateurs? La Coupe du monde de football 2022 va s’ouvrir le 21 novembre au nord de Doha dans le Lusail Iconic Stadium (86’250 places). Devant combien de spectateurs?

Les JO de Tokyo devraient se tenir dans 80 jours. Le Mondial de football au Qatar dans un an et demi. Mondialement reconnu, l’économiste du sport Wladimir Andreff pose un regard averti sur les grands évènements sportifs, plus que jamais remis en cause par les crises écologique et sanitaire.

Wladimir Andreff n’a rien contre le sport. Au contraire, c’est pour le défendre que ce cycliste, skieur et ancien footballeur devenu professeur émérite de la Sorbonne étudie depuis un demi-siècle les dérives économiques et financières des grands événements sportifs. Premier économiste, à sa création en 1977, du Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de l’Université de Limoges, Wladimir Andreff a enseigné à Rio, Sotchi et dans d’autres villes ayant accueilli de grandes compétitions. Président du conseil scientifique de l’Observatoire de l’économie du sport – qui dépend du Ministère des sports de France –, l’expert décrypte dans ses ouvrages la manière dont les grandes compétitions internationales ont basculé vers la surenchère et le gigantisme. Jusqu’au non-sens: laCoupe dumonde de football au Qatar, qui aura lieu du 21 novembre au 18 décembre 2022, jour de la fête nationale de l’émirat gazier.

Avant de devenir un spécialiste de l’économie du sport, vous avez été joueur de football jusqu’en D2 française. Dribbler au milieu du désert, ça vous inspire?

11A EM17WladimirAndreff: – Al’époque où la Fédération internationale de football association (FIFA) de Sepp Blatter a évoqué la possibilité d’attribuer la Coupe du monde à Doha, je me suis dit: «Non, ils n’oseront pas». Et pourtant... Le plus important des tournois de football se déroulera bien dans le seul lieu au monde où il est impossible de pratiquer ce sport en été à l’extérieur – à l’exception peut-être de la forêt amazonienne et de la toundra sibérienne.

En 2014, vous disiez à l’Echo que les Jeux olympiques (JO) d’hiver de Sotchi allaient être l’événement sportif le plus cher de l’histoire, ce qui s’est révélé exact. Qu’en est-il du Mondial au Qatar?

– En 2007, la Ville de Sotchi avait annoncé un budget de 7,7 milliards de francs lors de sa candidature. Suivant ma théorie du winner’s curse (voir encadré), qui montre que le système d’attribution des JO pousse les candidats à sous-estimer les coûts et donc à les dépasser, ce chiffre est finalement passé à... plus de 45 milliards. Une étude, que j’ai dirigée à la Russian International Olympic University de Sotchi, montre que la population locale n’est pas disposée à soutenir un tel coût. Des investigations judiciaires menées en Russie ont conclu que la corruption avait affecté la préparation des JO. Le coût final exact reste un mystère, car les comptes de la société publique russe Olimpstroï, chargée des travaux sur les sites olympiques entre la mer Noire et les montagnes du Caucase, ont été détruits. Pour donner un ordre de grandeur, je dirais que Sotchi a coûté au moins autant que les budgets cumulés des Jeux de Nagano (1998), Salt Lake City (2002), Turin (2006) et Londres (2012).

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Un record inégalé. ...jusqu’à la coupe du Monde de football au Qatar en 2022?

– Oui. Là, nous entrons dans une autre dimension. Ce Mondial devrait coûter entre trois et quatre fois les Jeux de Sotchi, soit entre 135 et 180 milliards de francs. C’est faramineux; un désastre économique annoncé.

Pourquoi?

Lors des 22 éditions précédentes, aucun des pays hôtes n’est parti de zéro. Cette fois, l’organisateur de la Coupe du monde a dû construire la quasi-totalité des 12 stades (un seul existait), ce qui explique ce budget astronomique. En plus de battre tous les records de coûts avec ces enceintes climatisées et bâties ex nihilo, le Mondial qatari va remporter la palme des revenus les plus faibles!

Comment ça?

– Les organisateurs ne peuvent pas compter sur la billetterie pour faire entrer de l’argent. Qui va vouloir aller jusqu’au Qatar pour assister à un match dans une grande chambre froide? Sans compter que le coronavirus pourrait encore, en novembre 2022, limiter les déplacements. Bref, on risque d’assister à une finale de Coupe du monde dans un stade vide. Ou avec au mieux quelques milliers de spectateurs. Les retombées touristiques, elles, seront faibles pour la simple et bonne raison qu’il n’y a rien à visiter dans le désert! Tout ce qu’on a construit depuis que l’on a trouvé du gaz dans ce pays de 2,6 millions d’habitants date de trente ans au plus.

La crise écologique et la pandémie actuelle, dont on dit qu’elle est un des effets, annoncent-elles la fin des grands rassemblements sportifs?

– Nombre d’experts sérieux, comme l’économiste du sport Jean-Jacques Gouguet, du CDES à Limoges, le pensent. Le temps des grands événements sportifs tels que nous les connaissons est compté, qu’on le veuille ou non. Il ne sera bientôt plus envisageable de rassembler en un seul point du globe 200’000 ou 300’000 personnes venant de pays différents pour des raisons écologiques, mais également sanitaires. La question, selon Gouguet, est de savoir comment et à quel coût nous allons gérer ce passage vers des compétitions plus modestes avec moins de spectateurs et donc moins d’argent. Le report des Jeux de Tokyo et les incertitudes quant à leur déroulement fin juillet semblent lui donner raison.

Votre proposition d’organiser des Jeux plus viables au même endroit chaque année semble du coup moins fantaisiste!

– Cela permettrait en tout cas de diminuer drastiquement les coûts tout en évitant le phénomène de la surenchère entre les villes candidates. La ville élue connaîtrait quelques inconvénients (embouteillages, déforestation, pollution, etc.), mais l’impact négatif global serait fortement diminué. En 1996, date du centenaire des JO, la Grèce avait proposé cette solution avec Olympie. Le Comité international olympique (CIO) ne l’avait pas retenue. Mais, ces dernières années, il développe quelques idées qui se rapprochent un peu de cette solution, comme la réutilisation de certaines structures olympiques démontables et mobiles.

Comment la Ville de Tokyo s’en sortelle avec ses Jeux? Auront-ils vraiment lieu du 23 juillet au 8 août?

– Comme les autres villes olympiques, Tokyo souffre déjà d’un dépassement des coûts: le budget est passé de 4,5 milliards de francs au départ à presque 10. Et rien ne garantit que les Jeux aient lieu. Bien que les autorités répètent que oui, car elles ont un intérêt financier direct à le faire, la majeure partie de la population est contre et la situation sanitaire est très défavorable.

Les Jeux de cet été pourraient être annulés?

– Cela tuerait l’olympisme tel que nous le connaissons aujourd’hui. Parce que les sponsors qui, depuis quatre ans, ont versé ans d’importantes sommes d’argent pour que leur nom apparaisse sur les écrans du monde entier pendant un mois voudront récupérer leurs mises auprès du CIO. Les années où se tiennent les JO, les revenus de ceux-ci assurent plus de 80%du budget du CIO, provenant de la vente des Jeux d’hiver et d’été via la billetterie, les sponsors et surtout les droits TV (voir encadré). Le CIO serait en grande difficulté financière. N’oublions pas qu’il a près de 400 employés à rétribuer!

Il suffit au CIO de perdre une seule édition des Jeux pour risquer la faillite?

«En dépit d’un contexte totalement défavorable, les JO de Tokyo auront certainement lieu.»– Exactement. Et c’est pour cette raison que, en dépit d’un contexte totalement défavorable, les JO de Tokyo auront certainement lieu. Pour le CIO et les sponsors, ils doivent se dérouler coûte que coûte et être télévisés. Même si les athlètes doivent participer à la compétition à huis clos – ce qui risque bien de se produire.

Pour revenir au football, comment la FIFA a-t-elle pu attribuer la Coupe du monde au Qatar?

– Pour résumer cette histoire très compliquée, je dirais que cette attribution correspond à «pic de corruption »: sous la présidence de Sepp Blatter, le système de vote a changé. Auparavant, le choix du pays hôte était décidé par le Comité exécutif de la FIFA. Depuis la réforme, 212 délégués de l’assemblée générale de la FIFA prennent part à ce vote. Cela favorise grandement la corruption puisque qu’il est beaucoup plus facile, aujourd’hui, d’acheter les voix de personnes issues de pays pauvres, où un ministre du sport a officiellement des revenus bien moindres que dans les pays développés.

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Selon le Guardian, 6500 travailleurs indiens, pakistanais, bangladais, népalais et sri lankais vivant dans des conditions proches du servage sont déjà morts sur les chantiers qataris. La coupe du Monde risque-t-elle le boycott?

– J’ai lu des chiffres un peu moindres, mais ces chantiers sont plus dangereux que ceux de la Coupe du monde 2018 en Russie (17 morts) ou des JO 2016 au Brésil (11 morts). La fédération anglaise, la plus puissante, a osé manifester son mécontentement il y a quelques années. Mais elle n’a pas été suivie si ne c’est au sujet du changement de calendrier qui a permis d’éviter aux footballeurs de jouer en plein été au Qatar par des températures dépassant 50 degrés. Les fédérations nationales ne prendront jamais le risque d’être exclues de la FIFA: si elles refusaient que l’équipe nationale participe, elles perdraient bien trop de prérogatives et d’argent. Les seuls qui ont le pouvoir de faire bouger les choses sont les joueurs. Si la star d’une équipe importante comme le Brésil refuse de disputer la Coupe du monde au Qatar, suivie d’une autre vedette, et pourquoi pas de toute son équipe, cela pourrait avoir un effet domino. Peut-être pas au point de provoquer l’annulation du tournoi, durant lequel s’affrontent 32 sélections nationales. Mais cela pourrait clairement ternir l’événement.

13A EM17

 

La billetterie ne compte plus

Quelle part des recettes des grands clubs de football comme le Real Madrid e tManchester City la billetterie représente-t-elle? «Dans les ‘Big Five’, soit la Premier League anglaise, La Liga espagnole, la Serie A italienne, la Bundesliga allemande et la Ligue 1 française, la part de la billetterie est tombée à 10%-20%, répond Wladimir Andreff, alors que les droits TV correspondent à près de la moitié des recettes. Et si les plateformes de streaming, qui permettent à des millions de téléspectateurs de visionner des matchs frauduleusement, finissaient par être obligées de passer à la caisse, cette manne serait encore plus grande.»

Sachant cela, valait-il la peine de construire de si grands stades au Qatar – l’un d’eux compte 86’000 places? «La question se pose, surtout si l’on prend en compte les coûts humain et écologique. Sans compter que ces douze enceintes ne serviront plus après le Mondial: il n’y a pas suffisamment d’équipes de football dans l’émirat pour les utiliser et encore moins de spectateurs... Il faudra alors faire venir des gens de loin – ce qui semble fantaisiste avec les problèmes viraux que nous risquons de connaître à l’avenir. C’est, du point de vue économique, une folie rendue possible par la rente gazière.»

A l’avenir, disait dans les années 1970 un économiste du sport américain cité par Wladimir Andreff, le stade n’aura plus d’utilité: il sera devenu un studio d’enregistrement, car assister sur place à un évènement sportif sera devenu moins important que de regarder le spectacle à la télévision. Pourquoi? Parce ce que, répondait déjà ce visionnaire, le petit écran rapportera beaucoup plus.

CeR

  

Les JO coûtent (toujours) plus que prévu

12A EM17Wladimir Andreff doit sa notoriété à une thèse sur l’olympisme aussi solide qu’explosive. Malgré les réactions outrées de certains milieux économiques et politiques se sentant menacés dans leurs intérêts, le professeur émérite de la Sorbonne a démontré que les villes olympiques sous-estiment systématiquement leurs dépenses depuis cinquante ans!

En cause? Le mode d’attribution des Jeux: un appel à candidature qui s’apparente tous les quatre ans à une mise aux enchères. En général, les membres du Comité international olympique (CIO), qui peuvent se décharger des coûts sur la ville organisatrice (le CIO ne finance pas le les infrastructures non sportives), votent pour le projet le plus onéreux. Si vous ajoutez à cela le fait que chaque candidat est incité à «tricher» en sous-estimant sciemment les coûts et en surestimant les retombées positives attendues, vous obtenez ce que Wladimir Andreff nomme la winners’curse, la malédiction du vainqueur de l’enchère. Los Angeles est l’exception qui confirme sa théorie. Unique candidate pour les Jeux d’été de 1984 après le désastre financier de Montréal en 1976 – que ses citoyens remboursèrent par une taxe sur le tabac jusqu’en 2004! –, la capitale de la Californie n’a pas eu à «tricher» sur son budget pour décrocher les Jeux. Elle est depuis la seule ville à avoir bouclé les Jeux sans avoir dépassé son coût financier.

Malgré certaines réformes au sein du CIO, une récente étude de Wladimir Andreff et Holger Preuss couvrant les Jeux d’été comme d’hiver de 2000 à 2018 montre que le mal demeure. Toutes les villes sans exception dépassent les coûts budgétés. Les JO de Tokyo de cet été devraient, eux aussi, coûter deux fois plus cher que prévu.

Pourtant, les temps changent. Les candidats se bousculent moins qu’avant au portillon pour héberger la flamme olympique, ce qui atténue la winner’s curse. Et la résistance citoyenne grandit: le mouvement No Games Chicago a par exemple obligé la ville américaine à retirer sa candidature pour les JO 2016. Les référendums se sont multipliés à Munich contre les JO d’hiver 2022; en Suisse avec les refus répétés des Grisons, de Lausanne et plus récemment, de Sion en 2018 (pour les Jeux de 2026). Signe révélateur d’une prise de conscience: l’organisation des Jeux d’été de Paris 2024 est, depuis 2018, scrutée par la Cour des comptes – une première – qui a alerté la capitale du dépassement des coûts! Conséquence: un projet de piscine dont la facture avait augmenté de 100 millions de francs vient de tomber à l’eau. Au grand dam du maire de Saint-Denis et des entreprises concernées.

CeR

 

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«Ils n’oseront pas»: il y a quelques années, cette pensée traversa l’esprit de l’économiste du sport Wladimir Andreff (lire notre interview) lorsque le Qatar, émirat gazier ayant autant de liens avec le football que le Nicaragua avec le ski de haute montagne, rejoignait la liste des nations susceptibles d’organiser la prochaine Coupe du monde.

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