La passion du théâtre

Après avoir travaillé au théâtre de l’Usine, au Festival de La Bâtie et à l’Arsenic, Sandrine Kuster dirige le Théâtre Saint-Gervais à Genève. Après avoir travaillé au théâtre de l’Usine, au Festival de La Bâtie et à l’Arsenic, Sandrine Kuster dirige le Théâtre Saint-Gervais à Genève.

A la tête du Théâtre Saint-Gervais à Genève depuis plus de deux ans, Sandrine Kuster préfère mettre en avant les comédiens plutôt que sa fonction. Portrait d’une directrice à l’énergie débordante qui tient à favoriser la création et la pluridisciplinarité.

Suite à la fermeture des lieux culturels, près d’un tiers des représentations prévues au Théâtre Saint- Gervais ont été annulées en 2020. Cette année, plus de la moitié d’entre elles ont été reportées. «Cette crise se révèle difficile surtout pour les artistes», avoue Sandrine Kuster, qui dirige ce théâtre genevois depuis 2018. Elle y voit l’occasion d’améliorer les conditions de travail sur le long terme: «Nous devons repenser le travail d’accompagnement des comédiens en leur donnant davantage de temps de répétition et de moyens financiers».

La pandémie a également obligé Sandrine Kuster à se questionner sur la place de l’art dans notre quotidien. Comment s’adresser au public à l’avenir? Verra-t-on des habitudes modifiées?

PARCOURS ROCK AND ROLL

«Le théâtre joue un rôle essentiel en tant que lieu de partage et de rencontre. A nous de nous adapter pour que cela ne change pas», fait remarquer celle qui a participé à la création du Théâtre de l’Usine, important centre culturel alternatif de Genève. Dans une carrière qui ne comporte aucun temps mort, la crise de la Covid-19 l’a aussi forcée à se poser, car Sandrine Kuster assiste à environ 200 spectacles par an pour son travail.

Avant d’en arriver là, la pétillante quinquagénaire genevoise ne s’est pas économisée. A la maison, pas d’éducation artistique. Issue d’une famille ouvrière, Sandrine Kuster découvre le théâtre de manière fortuite. Après un parcours scolaire qui ne l’encourage guère à poursuivre des études, elle tombe par hasard sur une affiche annonçant l’ouverture de l’école de théâtre Serge Martin à Genève. «Comme j’aimais faire le pitre en cours, jenme suis dit: ‘pourquoi pas!’», rit-elle. Elle intègre la première volée d’élèves, en ressort diplômée.

Puis, malgré quelques contrats de comédienne, elle préfère passer dans les coulisses. «Pour durer, il faut être très bon. Je n’étais pas mauvaise, mais pas dingue non plus», affirmet-elle, lucide. C’est avec la création du Théâtre de l’Usine en 1989 qu’elle met les mains dans le cambouis, touchant un peu à tout: tenue du bar, comptabilité, accueil, billetterie, etc. «On n’avait pas de moyens et on apprenait sur le tas, c’était une époque rock and roll!» Dix ans plus tard, Sandrine Kuster assure la programmation du festival de La Bâtie à Genève. Un coup de foudre. Ce sera la partie la plus intense et enrichissante de son travail. Mais aussi la plus difficile à gérer: «Lorsque l’on monte un spectacle, l’artiste vient avec un sujet qui le touche au plus profond de son être. On pénètre sa vie intime, c’est un processus sensible ». La Genevoise se souvient de ce metteur en scène pétrifié qui voulait tout annuler une heure avant la première. «J’ai dû le secouer en lui expliquant qu’il n’avait pas le choix.»

EXPÉRIENCES FORMATRICES

C’est en rejoignant en 2003 l’Arsenic, le centre d’art scénique contemporain à Lausanne, que Sandrine Kuster gagne ses galons de directrice. Un vrai «coup de bol» alors qu’elle était obligée de jongler entre plusieurs petits boulots. «Je connaissais la scène théâtrale romande, mais j’ignorais tout de la gestion d’une telle structure. » Un jour, en pleine représentation, un élément du décor prend feu plus longtemps que prévu, racontet- elle: «Tout le monde pensait que c’était voulu jusqu’à ce que le plancher brûle à son tour. On a attendu presque quinze minutes avant d’agir. On a frisé la catastrophe!».

Autre souvenir de cette période lausannoise: l’effet inattendu du spectacle Dire la vie d’Alexandre Doublet sur la gent masculine. Au moment où une actrice parlait d’IVG, un spectateur s’évanouissait dans les gradins. Cet incident se reproduisait tous les soirs. «Il fallait chaque fois évacuer ces pauvres hommes qui perdaient connaissance dans l’audience. » Ces expériences formatrices lui font dire que le théâtre contemporain est avant tout un art vivant et direct.

En quête de nouveaux défis, Sandrine Kuster prend la direction du Théâtre Saint-Gervais en 2018. «J’ai démissionné de l’Arsenic, car j’y étais depuis quatorze ans: c’est beaucoup!» Inauguré en 1963, le bâtiment de la rue du Temple, juste en face du temple protestant de Saint-Gervais, abritait au départ une maison des jeunes et de la culture. «

31A EM11

Je veux changer l’aura qui pèse sur ce lieu. Cet esprit militant de 1968, c’est dépassé», clame-t-elle sans détour. Son objectif: dépoussiérer l’endroit et faire évoluer son image tout en renouant avec la pluridisciplinarité qui y régnait à l’époque. Des transformations sont prévues afin d’optimiser les sept étages que compte l’édifice et ainsi accueillir des vidéastes, des plasticiens et d’autres artistes.

ENTRE GESTION ET PASSION

«Je me considère essentiellement comme une gestionnaire culturelle.»Si la programmation est toujours aussi centrale dans son existence, Sandrine Kuster souligne toutefois que cet aspect est de plus en plus minoritaire: «Je me considère essentiellement comme une gestionnaire culturelle». Ce métier intense, elle le compare à la conduite d’une petite entreprise. «Les gens s’imaginent que l’on passe toute la journée dans une salle de théâtre à donner son avis. Mais il s’agit avant tout de gérer une équipe, des budgets et de vendre les spectacles comme des produits.» D’autant que beaucoup de créations doivent être refusées, car trop onéreuses ou trop compliquées à produire.

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Quels critères dictent le choix d’une pièce? Des coups de coeur? Le bouche-à-oreille? Un acteur ou un réalisateur que l’on souhaite présenter? «Un peu de tout. L’essentiel de notre programmation repose sur des créations, ce qui implique souvent une collaboration sur le long terme à travers plusieurs spectacles», répond-elle après réflexion. «Je vois beaucoup de pièces et si je m’ennuie, ce n’est pas grave, car j’ai toujours peur de manquer quelque chose d’extraordinaire. C’est la passion qui me guide », conclut-elle.

Steven Wagner

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