Art brut: des dessins et des mots

Veste autocousue brodée de textes autobiographiques d’Agnes Richter (1895). Veste autocousue brodée de textes autobiographiques d’Agnes Richter (1895).

Ancienne directrice de la Collection de l’Art Brut de Lausanne, l’historienne de l’art Lucienne Peiry publie un ouvrage rassemblant les écrits de trente créateurs. La lettre et le dessin s’y conjuguent pour exprimer la solitude et la souffrance, le rêve et la résilience. Fascinant!

On vous sait très active dans le monde de l’art brut: recherche, livres, expositions, mise en valeur de créateurs qui, privés de voix, ont eu des existences particulièrement pénibles. Aujourd’hui, vous publiez Ecrits d’art brut. Pourquoi?

Lucienne Peiry: – Depuis une vingtaine d’années dirais-je, j’observe un intérêt croissant du public, notamment dans les grandes villes d’Europe, d’Amérique du Nord et du Japon, pour les auteurs d’art brut. Quelque chose a changé dans la perception de ces créations. Les publications, les expos et les articles semultiplient à ce sujet.

Mais... Mais quoi donc?

– Cet intérêt porte avant tout sur des travaux de peinture, de dessin, de sculpture, de broderie et des oeuvres textiles. Or, les écrits de créateurs d’art brut sont très souvent méconnus, voire inconnus, y compris des spécialistes. J’ai donc cherché à remédier à cette carence en présentant un éventail d’auteurs dont les sensibilités, les imaginaires, les inventions et les origines reflètent une très grande diversité. En somme, ce livre est une source destinée autant aux chercheurs qu’aux amateurs et aux néophytes. J’ouvre un chemin en espérant que d’autres l’emprunteront. Afin d’approfondir la connaissance, d’élargir la perception de l’art brut.26A EM08

La présentation de votre livre, avec des reproductions en pleine page, frappe d’emblée. On est fasciné par ces écritures fantasques, hiéroglyphiques, hachurées qui, même si on n’en comprend pas tout, aimantent le regard.

– Tout le monde écrit. Chaque jour. Même si, aujourd’hui, on se sert surtout d’un clavier et que l’on envoie plus d’e-mails que de lettres, l’écriture manuscrite nous est familière et permet une identification directe. On se projette aisément dans ce qu’on voit, dans ce qu’on lit, dans ce qui nous rappelle une part de nous-même.

Il y a là une forme de magie?

– Oui, certainement! La fantaisie, le caractère spontané ou élaboré d’un style, l’aspect singulier d’une écriture: personne n’écrit comme quelqu’un d’autre. Et puis, l’écriture manuscrite nous renvoie à la petite enfance. Cela marque chacune et chacun de nous...

Avez-vous rencontré une difficulté particulière dans cette présentation?

– Transcrire, c’est toujours courir le risque de dénaturer, car on s’éloigne de l’oeuvre originale. L’ouvrage Ecrits d’art brut bénéficie d’une présentation particulièrement soignée. Les Editions du Seuil à Paris, avec mon éditrice Nathalie Beaux, ont tout de suite été très enthousiastes et, avec l’aide des multiples sponsors mentionnés à la fin du livre, nous avons pu accomplir un travail qui parle aux yeux.

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Et au coeur...

– Traduire les écrits d’auteurs d’art brut est important: on peut ainsi lire mot à mot leurs angoisses, leurs visions, leurs fantasmes. Mais les mettre en regard de leurs oeuvres est tout aussi important. Une simple retranscription aurait fait perdre le caractère sensuel de ces créations. Leurs graphies ont une qualité sensorielle que l’on ne peut négliger. L’écriture a une valeurn matérielle, graphique, esthétique, formelle. Elle est riche et plurielle. Chez ces créateurs, le verbe va de pair avec l’image. Il n’y a pas de distinction possible, de ségrégation entre les mots et les dessins. Figures, motifs et écriture s’entremêlent. C’est essentiel.

Ce rapport intime est très touchant. On a la sensation qu’ici le caractère plastique rejoint l’émotion poétique.

– Tout à fait! On est au coeur de cet accord entre le dessin et la lettre. La séparation n’est pas envisageable. L’un ne va pas sans l’autre. La valeur pictographique devient alors poétique. C’est ce qui confère à chaque création le caractère d’une Gesamtkunstwerk, d’une oeuvre d’art totale.

Quel est le dénominateur commun des créateurs d’art brut?

27A EM08– Aucun d’entre eux n’a cherché à être publié ou applaudi. Nul n’a créé dans le but d’obtenir une reconnaissance artistique, une approbation officielle ou une rétribution économitque. Ces auteurs ont créé par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Ils l’ont fait dans des situations de marginalité et de privation de liberté bien pires que le confinement que nous traversons.

Leurs destins sont souvent terribles...

– En effet. Leur énergie centripète s’est déployée dans des huis clos souvent extrêmement étouffants, notamment dans les hôpitaux psychiatriques du 19e siècle ou du début du 20e siècle, où les gens étaient traités comme des prisonniers. Leur autre dénominateur commun est d’avoir créé en suivant audacieusement leur propre inventivité: une créativité féconde née d’une profonde liberté intérieure.

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Une liberté intérieure?

– Elle a joué un rôle capital. On le voit dans de multiples cas de figure, par exemple avec Samuel Daiber (1901- 1983), un Neuchâtelois interné pendant trente cinq ans à l’hôpital psychiatrique de Perreux. Il s’est emparé de la langue française, son seul moyen d’expression, lui appliquant des règles grammaticales de son goût, jouant avec les préfixes et les suffixes pour créer des mots-valises particulièrement savoureux. Lui-même se décrivait comme une «personnagité »!

Gaspard Corpataux, Heinrich Anton Müller, Justine Python, Adolf Wölfli...Un nombre important d’auteurs d’art brut d’origine suisse figurent dans votre anthologie. Estce un hasard?

27B EM08– Non. La Suisse a joué un rôle prédominant dans l’histoire de l’art brut. Tout commence avec le voyage de Jean Dubuffet en Suisse durant l’été 1945. Cet artiste visite Lausanne, Genève, Berne, Bâle. Il se rend dans des hôpitaux psychiatriques, des prisons, des musées d’ethnographie. Il noue des contacts avec des psychiatres et des personnes en contact avec son champ de recherche. Dubuffet revient vite dans notre pays, en décembre de la même année. Puis il ne cesse de déployer des énergies pour mettre en valeur et étudier l’art brut. Quand il envisage de faire don de sa collection, dans les années 1970, il pense à Lausanne. C’est donc un juste retour aux sources.

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Sans Dubuffet, l’art brut n’aurait pas été révélé comme il l’a été. Il ne l’aurait pas été non plus sans les médecins, infirmiers, voisins, amis et familles de ces créateurs. Soignants et parents ont joué le rôle de figures tutélaires. Leur sensibilité éveillée a eu valeur de sentinelle, de relais. Sans eux, la protection des auteurs et de leurs oeuvres n’aurait pas été possible. Moi-même, je neme perçois pas autrement que comme une messagère de ces créateurs.

Lucienne Peiry, Ecrits d’art brut.Graphomanes extravagants (Seuil, collection Beaux livres, 288 pages).

 

La règle des trois «s»

Art brut: le terme a été inventé par l’artiste français Jean Dubuffet. Il désigne les créations de personnes qui ne bénéficient pas d’une culture artistique à l’image de peintres et de sculpteurs ayant étudié dans des académies, des écoles d’art et travaillé dans des ateliers. en anglais, on le nomme outsider art, l’art des outsiders; en espagnol arte marginal, l’art des marginaux. L’art brut est-il celui des fous, des dérangés, des aliénés? La part de personnes souffrant de maladies psychiques y est présente, sinon conséquente, mais le réduire à cette dimension est erroné. Lucienne Peiry préfère évoquer les «trois mots-clés: silence, secret, solitude» pour le définir: c’est toujours dans le silence, voire le mutisme total, le secret d’une âme et la solitude et l’exclusion que ces auteurs ont créé. «L’art brut, c’est l’art pratiqué par des autodidactes, explique l’historienne de l’art, qui réalisent des oeuvres pour leur propre usage. Les matériaux et les supports sont souvent inhabituels, récupérés, des chutes de tissus, du rebut, ce qui leur tombe sous la main. Ces réfractaires sont ignorants des règles établies de l’art, mais ils font preuve d’une grande richesse symbolique et imaginative en exprimant leur for intérieur dans des contextes souvent très éprouvants.»

TK

 

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