Cinéma en mutation

Depuis sa naissance en 1895, le septième art a affronté une multitude de crises: apparition de la télévision, puis des vidéos, récemment des plateformes de streaming. La fermeture des salles de cinéma en raison de la Covid-19 rebat les cartes d’une industrie dominée par Hollywood.

30C EM052020 a été l’annus horribilis du grand écran. Pour la première fois de leur histoire, les salles obscures ont été contraintes de clore leurs portes dans le monde entier. Ce phénomène inédit a causé une chute de fréquentation des cinémas de presque 70% du public et le report d’un nombre conséquent de films. Les répercussions sont douloureuses: AMC, numéro un de l’exploitation avec plus de 1’600 salles réparties sur la planète, pourrait ne pas survivre à la crise sanitaire. Autre symbole de la récession, le studio Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) et son célèbre logo au lion rugissant, à l’origine de franchises mythiques telles que James Bond, Rocky et Terminator, est à céder au plus offrant.

En Suisse, les écrans sont restés éteints pendant presque la moitié de l’année, avec comme corolaire une perte de 130 millions de francs sur la vente des billets. Si de nombreux acteurs de l’industrie cinématographique appellent à une réouverture rapide des salles, d’autres estiment qu’il ne s’agit là que d’une évolution naturelle, à l’image de Mathieu Kassovitz. «La réalité dépasse la fiction et le cinéma n’est donc plus essentiel. Les salles sont vouées à disparaître quoiqu’il se passe», a affirmé le réalisateur français sans sourciller sur les plateaux de LCI, prédisant au passage que Netflix et ses consorts représentent l’avenir.

NATURE SOCIALE DU CINÉMA

Est-il pour autant l’heure de sonner le glas du septième art? Poser cette question, c’est aller un peu vite en besogne et oublier que, depuis la naissance du cinéma, nombreux sont ceux qui ont joué les Cassandre en prédisant sa mort. Que ce soit l’avènement de la télévision, des cassettes vidéo, de la location de films, des DVD et dorénavant des plateformes de streaming, l’industrie cinématographique a traversé plusieurs crises. En réussissant toujours à s’en relever. En outre, l’année 2019, juste avant le déclenchement de la pandémie, s’est révélée être une cuvée record avec le nombre d’entrées le plus élevé depuis une cinquantaine d’années. «Le cinéma est une expérience ainsi qu’un lieu d’échange et de rencontre.»Alors? «Je ne pense pas du tout qu’il faille s’inquiéter de la disparition des salles de projection de films sur grand écran puisqu’elles proposent une offre complémentaire et non concurrente aux autres plateformes de diffusion de films», explique Mireille Berton, maître d’enseignement en histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne. Le désir d’aller au cinéma ne s’éteindra pas, car «les salles proposent une expérience sociale collective et multiforme qui n’a pas d’équivalent», ajoute l’historienne vaudoise. Un avis partagé par Pathé Suisse: «Le cinéma est une expérience ainsi qu’un lieu d’échange et de rencontre. La première réouverture a montré que nos clients reviennent et ont hâte de pouvoir revoir des films après un confinement».

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VASTE INDUSTRIE

29B EM05Seulement, la nature a horreur du vide. Avec la fermeture des salles, les plateformes de streaming et de vidéos à la demande (VoD) ont vu leur nombre de membres augmenter dans des proportions plus grandes qu’à l’ordinaire. Rien qu’à eux deux, Netflix et Disney + cumulent près de 290 millions de membres, soit le tiers du marché. Il ne s’agit pas pour autant d’opposer ces deux moyens de diffusion interdépendants. On ne peut en outre oublier que l’interruption des tournages signifie aussi un appauvrissement de l’offre proposée par les sites de streaming.

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Aujourd’hui, ce sont les blockbusters américains qui tirent encore l’industrie cinématographique vers le haut en occupant les premières places du box-office. Paradoxalement, ces superproductions permettent à d’autres formes de cinéma de se développer économiquement. En effet, les gros films drainent des millions de spectateurs et assurent ainsi la majorité du chiffre d’affaires des exploitants de salles, qui peuvent alors choisir de diffuser des oeuvres plus confidentielles.

29C EM05«En Suisse se rajoute aussi le besoin qu’un film comptabilise des entrées en salle pour que la société de production bénéficie de soutiens de la part de l’Office fédéral de la culture (OFC) ou de Cinéforomet donc de possibilités d’investissement dans de nouveaux projets», fait remarquer Gaspard Vignon, responsable de l’exploitation en VoD chez Bande à Part Films, une société de production helvétique.

BOÎTE DE PANDORE

Le véritable danger viendrait donc d’ailleurs. A commencer par Disney qui a annoncé son intention d’abandonner les cinémas. Une décision inattendue qui fait suite à «l’affaire Mulan ». Ce long-métrage, calibré pour être un des grands succès de 2020, a vu sa sortie en salle annulée avant d’atterrir sur la plateforme Disney +. Ce fut un coup de poignard pour les exploitants qui avaient investi des millions dans la promotion du film et qui comptaient sur lui pour survivre.

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ENJEUX D’AVENIR

Réalisant qu’il pouvait se passer des salles et des distributeurs, Bob Chapek, directeur général du groupe américain, tient un discours sans équivoque: «Officiellement, le studio ne se focalise plus sur le cinéma, mais sur le streaming». Les spectateurs sont désormais envisagés comme des consommateurs, un terme qui laisse songeur. «Cette transition accélérée par la pandémie allait de toute façon dans cette direction», affirme Disney, qui détient notamment Pixar et Fox (Avatar, Titanic, L’Age de glace, etc.). On peut mesurer la puissance de la décision du studio aux grandes oreilles quand on sait qu’il représente 30 % des parts de marché d’Hollywood. Si le principal participant quitte la table pour créer son propre système dépourvu d’intermédiaires, comment vont réagir les concurrents?

30B EM05Difficile de prédire de quoi sera fait le futur, et si le public reviendra dans les salles. Mais davantage que le septième art, c’est le modèle des blockbusters d’outre-Atlantique aux budgets pharaoniques qui semble menacé de disparition. Depuis 2018, la Chine est devenue le plus grand marché mondial du cinéma, que ce soit en nombre d’écrans ou de ventes de billets. Au point que les films américains génèrent désormais davantage de recettes dans l’Empire du Milieu qu’au pays de l’Oncle Sam.

Il est donc possible que le cinéma soit tout bonnement sur le point de changer de capitale, comme ce fut le cas en... 1920. Cette année-là, Hollywood supplanta New York, jusqu’alors centre névralgique de l’industrie cinématographique, car la Californie était moins touchée par la grippe espagnole! Ainsi, la pandémie du coronavirus n’aurait fait qu’accélérer des mutations déjà en cours.

Steven Wagner

 

Dépendance culturelle

Se sevrer d’Hollywood, bien capable d’abandonner le marché européen en un claquement de doigts, représente un défi majeur pour le monde du cinéma. Si 2019 a été une année record pour les salles, le box-office a été dominé par les productions américaines avec seulement quatre films européens présents dans le top 25 en Suisse. Mais cette dépendance économique pourrait être résolue politiquement. La France va par exemple exiger des plateformes de streaming qu’elles investissent de 20 à 25% du chiffre d’affaires réalisé dans l’Hexagone dans la production d’oeuvres françaises ou européennes destinées aux salles. en Suisse, le Conseil fédéral a plaidé en 2019 pour un financement du cinéma helvétique à hauteur de 4% des revenus générés par les géants de la VoD dans notre pays. Cette dépendance envers Hollywood est également culturelle. Avec comme enjeu celui de diversifier le cinéma et rendre plus visibles des oeuvres moins connues. En 2020, lorsque les blockbusters ont arrêté d’arriver sous nos latitudes, ce fut l’occasion pour les films européens, asiatiques ou encore latino-américains de se démarquer. Est-ce que le modèle des superproductions à 300 millions de francs a vécu? La balle est dans le camp du spectateur, qui dictera le futur. Quoi qu’il en soit, 2020 est d’ores et déjà une année charnière dans l’histoire du cinéma.

SW

 

Tenet, mission ratée

30A EM05L’été passé, Tenet était attendu comme un messie. A Hollywood, les espoirs de ramener les spectateurs dans les salles reposaient sur les épaules de ce blockbuster de science-fiction signé Christopher Nolan (Inception, The Dark Knight). Si le nombre d’entrées fut honorable, il ne fut pas suffisant pour être rentable. Peut-on toutefois parler de déception alors que toute comparaison est impossible en raison d’une année 2020 tronquée? Les studios Warner, eux, y ont vu un échec. En conséquence, toutes leurs productions prévues pour 2021 seront diffusées simultanément dans les salles et sur la plateforme de streaming HBO Max, disponible aux Etats-Unis uniquement. Dix-sept films sont concernés, dont Matrix 4, Godzilla et le très attendu Dune. Les réalisateurs concernés ont immédiatement dénoncé cette décision, craignant d’arriver à un point de non-retour désastreux dans les modes de diffusion de leurs films

SW

 

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