Salvador: les gangs de la misère

La Mara Salvatrucha 13, responsable de délits et crimes transnationaux, est le seul gang inscrit sur la liste noire du département du Trésor américain. Ici, un membre de la bande rivale Barrio 18. La Mara Salvatrucha 13, responsable de délits et crimes transnationaux, est le seul gang inscrit sur la liste noire du département du Trésor américain. Ici, un membre de la bande rivale Barrio 18.

Oscar Martínez enquête depuis des années sur la violence qui ronge son pays. Son dernier livre, écrit avec son frère anthropologue, permet de comprendre pourquoi les Salvadoriens – à l’instar de leurs voisins honduriens et guatémaltèques – fuient vers les Etats-Unis.

Pourquoi tant de gens quittent-ils l’Amérique centrale pour se rendre aux Etats-Unis? Qui cherche à répondre à cette question doit interroger le journaliste Oscar Martínez. Et lire ses ouvrages. Le dernier, El niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde, résultat de plusieurs années d’enquête, montre comment le Salvador et les Etats-Unis ont engendré un monstre sanguinaire.

Une bête incontrôlable forte de 70’000 membres qui déstabilise depuis des années le triangle nord de l’Amérique centrale (Honduras, Salvador, Guatemala), forçant les habitants à quitter leurs foyers pour traverser clandestinement le Mexique avant de gagner illégalement les Etats-Unis. Plus que la pauvreté et le chômage, c’est une violence inouïe et endémique (voir encadré) qui vide le Salvador de sa population: près du tiers de ses 6,6 millions d’habitants vivent désormais à l’étranger. Le responsable de ce désastre se nomme MS-13. L’acronyme d’un gang auquel Oscar Martínez, joint par téléphone à San Salvador, a consacré des dizaines d’articles dans le premier journal digital d’Amérique latine, El Faro, référence du journalisme d’investigation latino-américain.

MADE IN LOS ANGELES

La Mara Salvatrucha 13 ou MS-13, rappelle l’écrivain-reporter, n’est pas née au Salvador, mais aux Etats-Unis. Les Salvadoriens ont débarqué en masse dans le sud de la Californie dès les années 1970. Ils fuyaient la guerre civile qui éclata en 1979. «Mais au lieu de trouver à Los Angeles la paix à laquelle ils aspiraient, ils ont été plongés dans une autre guerre: celle des gangs.»

17A EM43Les exilés, souvent très jeunes, avaient combattu du côté de la dictature militaire salvadorienne, soutenue par la CIA, ou de celui de la guérilla marxiste cachée dans les montagnes, le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN). «La guerre, écrit Oscar Martínez, est une bête qui a besoin de se nourrir de chair fraîche et jeune. Dans un pays composé de 60% d’enfants, le résultat était prévisible. Des milliers de mineurs ont été recrutés des deux côtés. Le Salvador, vingt fois plus petit que la Californie (ou deux fois plus petit que la Suisse, ndlr), s’est lancé avec ses armées adolescentes dans l’abîme dont il devait ressortir en 1992 avec plus de 75’000 morts et une immense quantité de personnes déplacées».

A peine arrivés dans les ghettos de Los Angeles, les réfugiés de guerre sont confrontés aux gangs d’immigrés mexicains. Mais les Salvadoriens se rebiffent. Ils se regroupent et imitent les autres bandes en formant leurs propres cliques, inventant leurs signes, leurs tatouages et leurs codes. Deux gangs émergent au fil des années: la MS-13 et Barrio 18. Le monstre à deux têtes qui s’apprête à ravager le Salvador est né. 

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ENFANTS RECRUTÉS

L’Amérique de Ronald Reagan, celle des années 1980, est en guerre contre la drogue. Et les gangs latinos spécialisés dans le deal au détail une cible prioritaire. Les autorités ne tardent pas à mettre en place un programme de déportation massif qui se poursuit au cours des années 1990.

Des dizaines, puis des centaines de membres de gangs sont ainsi renvoyés au Salvador. De retour de Los Angeles avec le MS-13 ou le 18 tatoué sur le corps, les vétérans de la guerre civile salvadorienne, endurcis et conditionnés par la vie dans les gangs californiens, reproduisent alors ce qu’ils ont appris durant leur exil.

Mais, pour mener leur guerre, les deux gangs rivaux ont besoin de soldats. Leurs recrues sont des gamins déguenillés et mal nourris. En ville ou à la campagne, les «enfants de personne », comme les nomme Oscar Martínez, ces «rejetons de la guerre qui venait à peine de s’éteindre» et dont personne ne se soucie vont nourrir le conflit qui consume depuis le Salvador.

C’est la vie de l’un de ces enfants-soldats que documente El niño de Hollywood. Recruté en 1994 par un ancien membre de la police nationale salvadorienne passé par les Etats-Unis avant de devenir leader de la MS-13 et d’être expulsé, Miguel, surnommé «L’enfant d’Hollywood», a commis plus de cinquante assassinats. Au nom d’un gang et d’une guerre nés dans un pays lointain nommé Californie où Miguel ne posera pourtant jamais les pieds.

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Pourquoi le jeune tueur et ses petits frères soldats assassinent-ils? Pour l’argent? «Non, répond Oscar Martínez. A l’inverse des cartels mexicains qui passent un pacte financier avec leurs membres (je tue et je trafique en échange d’un salaire), au Salvador il s’agit d’un pacte identitaire: on ne tue pas pour conduire une grosse voiture, mais pour avoir une famille. On extorque et on rackette pour appartenir à un groupe.» Et échapper à sa condition. De pauvre, de nomade, de fils de parents alcooliques ou de frère de gamines violées.

La MS-13 serait donc une mafia de pauvres? «Tout à fait. Même si certains leaders s’enrichissent, la majorité n’en rêve pas. Ils veulent juste être quelqu’un.» Tuer pour exister. La mort et la haine du gang rival comme raisons de vivre: dans les années 1990, ce «mouvement culturel porté par les valeurs les plus néfastes» et empreint de mysticisme a déclenché un tourbillon sans fin d’hyperviolence. «De 4000 membres déportés de 1979 à 1994, résume Oscar Martínez, le contingent des gangs est passé à 70’000 aujourd’hui.»

ARENA, le parti de la droite au pouvoir de 1989 à 2009, n’est pas parvenu à casser cette spirale infernale malgré une politique ultra-répressive. La gauche, le FMLN, qui a gouverné de 2009 à 2018, y est arrivé par le dialogue: une trêve négociée avec les gangs et impliquant le nonce apostolique a permis, en 2012 et 2013, de faire redescendre à 40 le taux d’homicides pour 100’000 habitants (ce qui reste très élevé pour un pays en paix).

«Les gens refusent la stratégie qui les éloigne de la mort.»Ces tractations ont dû être menées secrètement. «Les dirigeants politiques salvadoriens comprenaient – et comprennent toujours – que leur peuple veut combattre le sang par le sang, affirme Oscar Martínez. Une population habituée aux coups de trique ne comprend que les coups de trique. Le pourcentage de ceux qui soutiennent la trêve est encore dramatiquement faible. Les gens refusent la stratégie qui les éloigne de la mort.»

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ULTIMES RÉVÉLATIONS

Quand El Faro a rendu l’accord public – le seul qui ait jamais réussi à contenir la folie meurtrière des gangs –, le gouvernement a préféré nier en bloc de peur de perdre les élections suivantes. Une fois celles-ci remportées, en 2014, il amis fin pour de bon à la trêve et déclenché un bain de sang transformant le Salvador en pays le plus meurtrier du monde.

Aujourd’hui, tout semble se répéter. La violence diminue depuis l’élection de 2019 et la victoire du plus jeune président de l’histoire du Salvador, Nayib Bukele, 37 ans à l’époque. Un miracle? Pas vraiment, selon Oscar Martínez. Issu d’un nouveau parti (Nuevas Ideas), qui a fait voler en éclats le bipartisme, l’ancien maire de San Salvador a mené sa campagne sur Facebook en promettant une militarisation de la lutte contre les gangs.

Pourtant, comme El Faro l’a révélé le 3 septembre, cette baisse n’est pas due aux opérations de police... mais à un nouvel accord secret passé avec les gangs pour faire diminuer le nombre d’assassinats! Et obtenir leur soutien aux élections législatives de février – ce que nie le président Bukele. Les Salvadoriens pourront-ils un jour s’habituer à autre chose que les coups de trique?

19A EM43Oscar et Juan JoséMartínez, El niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde (Métailié, 336 p.).

 

 

L’endroit rêvé pour tuer

Quand on demande à Oscar Martínez s’il connaît le taux d’homicides volontaires en Suisse, sa réponse est: «Aucune idée... 1 ou 2 pour 100’000 habitants?». A demi-étonné en apprenant que celui-ci oscille entre 0,4 et 0,7 selon les années, le Salvadorien soupire: «Ça devrait être comme ça partout». Les Etats-Unis, avec leurs fusillades, leurs attaques dans les écoles et leur violence policière, tournent autour de 5. Oscar Martínez rappelle que les Nations unies parlent d’épidémie à partir de 10 morts pour 100’000 habitants. «En 2015, explique-t-il, le Mexique ultraviolent d’El Chapo Guzmán et du cartel des Zetas enregistrait 18 homicides pour 100’000 personnes.» Une «épidémie de morts violentes » en rien comparable avec l’hécatombe salvadorienne. «La même année, nous avons atteint le taux inouï de 103 homicides pour 100’000 habitants. C’est plus que dans n’importe quel Etat en guerre ouverte.» Le niveau de violence dans ce pays d’Amérique centrale coincé entre le Nicaragua, le Honduras et le Guatemala est resté au moins deux fois plus élevé qu’au Mexique au cours des vingt dernières années. «Le Salvador, résume Oscar Martínez, est l’endroit rêvé pour tuer. Pratiquement aucun meurtre n’y est condamné.»

CeR

 

L’histoire de Miguel

Miguel Angel Tobar (1983-2014), alias «El niño de Hollywood», a tué 56 personnes. La quasi-totalité exécutées sur ordre de son gang, la Mara Salvatrucha 13. Né dans un coin poussiéreux de la campagne salvadorienne proche de la frontière nord du Guatemala, Miguel rôde avec d’autres gosses délaissés dans les collines et sur les chemins, vole des poules, arrache des casquettes et fume de la marijuana. Rejetons de la guerre civile qui s’est conclue par des accords de paix boiteux en 1992, ces gosses «modelés par les balles et le sang» alternent entre «bêtises et barbarie», écrit Oscar Martínez. Accompagné de son frère anthropologue Juan José, le journaliste d’investigation a réalisé des centaines d’heures d’interview entre 2012 et 2014 avec Miguel l’assassin. Mais également auprès de prisonniers, de victimes, de policiers, de juges et de médecins légistes. Son but: mettre en lumière les mécanismes de la violence qui ravage le Salvador.

A 11 ANS DÉJÀ

Miguel est caché derrière des plants de café. Son père «offre» régulièrement sa fille de 15 ans au contremaître de la plantation avec qui il se soûle. Ne supportant plus de voir sa soeur souffrir, le jeune garçon attend que le contremaître soit ivre, le suit et l’assomme d’un coup de gourdin. Avant de faire tomber sur sa tête des «pierres aussi grosses qu’un enfant de 11 ans mal nourri peut en soulever». Puis c’est le tour d’un vieux gardien de chèvre pédophile qui tente de s’en prendre à lui... A 12 ans, Miguel Angel Tobar est prêt à entrer au service de la MS-13, sa «nouvelle famille». Pendant dix ans, il tue sans pitié pour elle. Jusqu’à ce que des doutes l’assaillent et qu’il devienne un témoin protégé par l’Etat. Le tueur repenti enverra 46 membres de son gang en prison. Pendant les années que dure le procès, il vit cloîtré avec sa femme et son bébé malnutris dans une cahute au sol terreux, recevant des autorités un panier de vivres par mois. Lâché par l’Etat alors qu’il s’apprête à témoigner contre des policiers corrompus, le «traître» est finalement assassiné, le 23 novembre 2014.

«POURQUOI MOI?»

«Nous avons vérifié ses récits encore et encore en les confrontant à d’autres sources et ils correspondaient toujours», révèle Oscar Martínez. Miguel a une mémoire hors du commun et ne ment pas: deux qualités qui font de lui une source exceptionnelle. «Il ne nous a jamais demandé de faveurs, assurent les auteurs, et il a parfois pris d’énormes risques pour nous rencontrer. » L’assassin a demandé aux deux frères pourquoi ils voulaient raconter sa vie. Ils lui ont répondu avec franchise: «Parce que, malheureusement, nous croyons que ton histoire est plus importante que ta vie». Les explications – pas les justifications – sur les causes de la violence au Salvador et dans le reste de l’Amérique centrale manquent. Alliant les vertus du journalisme au long cours et de l’ethnographie contemporaine, El Niño de Hollywood aide à combler un immense vide.

CeR

  

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