Ethique: des chiens clonés

Lee Byeong-chun (au centre) a collaboré avec Hwang Woo-suk jusqu’à ce que celui-ci soit exclu de l’Université nationale de Séoul. Il est le premier scientifique à avoir cloné une chienne. En trois exemplaires... Lee Byeong-chun (au centre) a collaboré avec Hwang Woo-suk jusqu’à ce que celui-ci soit exclu de l’Université nationale de Séoul. Il est le premier scientifique à avoir cloné une chienne. En trois exemplaires...

En Corée du Sud, 80% des chiens renifleurs dans les aéroports sont des clones. La production de chiens clonés, à usage policier ou commercial, se généralise dans le pays avec le soutien des autorités en dépit des protestations des associations de défense des animaux.

Aéroport international d’Incheon en Corée du Sud: son terminal flambant neuf, ses robots qui guident les voyageurs, ses écrans géants et... ses chiens clonés. Dans les aéroports coréens, 80% des chiens qui reniflent les bagages en quête de produits interdits, drogues ou autres sont des clones, c’est-à-dire des copies génétiquement identiques d’autres chiens, révèle l’agence de presse Yonhap. Selon des spécialistes cités par l’agence, dresser un clone coûterait deux fois moins cher qu’un animal non cloné: comme son ADN provient de chiens de détection qui ont déjà fait leurs preuves, les dresseurs ne perdent pas de temps à former des animaux qui feront de mauvais renifleurs.

PERSONNAGE SULFUREUX

Quarante-deux clones sont employés par l’agence coréenne de quarantaine. Ils ont été produits par Sooam Biotech. Fondée par le sulfureux professeur Hwang Woo-suk (lire en page 12), cette clinique privée de clonage basée à Séoul est l’une des très rares entreprises au monde à offrir un service commercial de clonage de chiens, les canidés étant réputés particulièrement difficiles à cloner.

De riches clients affluent du monde entier pour obtenir une copie de leur animal décédé.De riches clients affluent du monde entier pour obtenir une copie de leur animal décédé. Prix: 80’000 francs. Sooam Biotech assure produire entre 100 et 200 clones par an. «Je recommande à nos clients d’agir rapidement dès le décès de leur chien, parce que les cellules se détériorent vite, explique sa représentante Claire Arnaud. Le corps doit être préservé entre 2 et 5°C. Il ne doit surtout pas être congelé. Il faut ensuite prélever un morceau de peau ou de muscle.» Cet échantillon est envoyé à Séoul, où les chercheurs de Sooam Biotech extraient le noyau des cellules (qui contient l’ADN), puis l’injectent dans un ovocyte (une cellule sexuelle femelle). Ils obtiennent après traitement un embryon, lequel est inséré dans l’utérus d’une mère porteuse. C’est ainsi que peut naître deux mois plus tard un chiot, copie conforme de l’animal décédé.

À PARTIR DE L’URINE

«Nous pouvons même cloner un chien à partir de son urine; plus précisément à partir des cellules, comme celles des reins, retrouvées dans son urine », poursuit Claire Arnaud. «L’animal est physiquement le même,mais nous ne pouvons pas garantir au client que son chien cloné aura exactement la même personnalité que l’original, précise-t-elle. La personnalité est aussi déterminée par la façon dont le chien a été élevé. Mais les clients veulent voir leur animal décédé dans le clone.»

Sooam Biotech affirme que l’argent gagné grâce au clonage commercial est investi dans la recherche, notamment pour séquencer le génome humain et lutter contre la sclérose en plaques, le diabète et Alzheimer. Elle prétend également vouloir sauver des espèces en voie de disparition... voire les ressusciter. Ses chercheurs tentent ainsi de cloner un mammouth à partir d’ADN retrouvé dans la toundra russe.

Les autorités font aussi appel aux services de Sooam Biotech. Outre l’agence de quarantaine, la police nationale lui a commandé des dizaines de clones, au grand dam des associations de défense des animaux qui s’inquiètent des souffrances infligées aux chiens. «Ils subissent des opérations chirurgicales, des prélèvements d’ovocytes, des injections d’hormones, des implantations d’embryons. Les mères porteuses vivent dans des lieux confinés où elles produisent à intervalles réguliers des chiots clonés», critique Borami Seo, directrice de la branche coréenne de l’ONG Human Society International.

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UN PUBLIC PEU SENSIBLE

«Les clients doivent savoir que cloner un chien signifie en sacrifier des dizaines d’autres. Pour un clone, entre 50 et 60 ovocytes sont nécessaires», renchérit Jay, directeur de l’association Beagle Rescue Network. Son ONG a révélé qu’un beagle cloné appelé Mei, mis à la retraite par l’agence de quarantaine, était mort après avoir subi des expériences dans un laboratoire de l’Université nationale de Séoul. Les photos du chien, amaigri et blessé, ont soulevé un début de débat public dans une société jusqu’ici peu sensible à la question.

Mais le regard sur le chien change. Il devient un animal de compagnie de plus en plus apprécié en Corée du Sud et la consommation de sa viande se raréfie. Une pétition mise en ligne sur le site de la présidence coréenne a reçu 217’000 signatures. Face aux critiques, l’université a cessé les expériences financées par le ministère de l’agriculture.

«En matière de clonage humain, la loi coréenne est devenue très stricte après le scandale des travaux frauduleux de Hwang Woo-Suk. En revanche, il n’existe aucune réglementation concernant le clonage animal. La loi de protection animale est muette sur le sujet», regrette Borami Seo.

FERMES À CHIENS

«Ce n’est pas par leurs gènes que les humains et les chiens nouent des liens entre eux.»Une autre ONG, Kara (Korea Animal Rights Advocates), accuse Sooam Biotech d’exploiter les animaux qui sont élevés pour leur viande, dans de terribles conditions, dans de nombreuses fermes à chiens. «Si le bien-être des animaux était respecté, alors cloner un chien de détection coûterait beaucoup plus cher que de recourir à des chiens nés naturellement, assure Jeon Jin-Kyoung, sa représentante. Ce désir d’échapper à la mort par le clonage provient d’une vision erronée de la vie. Ce n’est pas par leurs gènes que les humains et les chiens nouent des liens entre eux.»

Sooam Biotech réfute ces accusations. Ses chercheurs «ont un vrai amour des animaux, sont très conscients des enjeux éthiques et font beaucoup d’efforts pour minimiser la souffrance animale», assure Claire Arnaud. Selon elle, aucun chien ne meurt pendant le processus de clonage, les malformations à la naissance sont rarissimes, et les clones ne sont pas atteints de maladie ou d’espérance de vie plus courte.

Les associations pointent toutefois un manque de transparence. Jeon Jin-Kyoung redoute en outre que ces expériences animales n’ouvrent la voie au clonage humain: «N’est-ce pas l’objectif final? Tout ce qui arrive aux animaux finira par arriver aux humains. Hwang Woo-Suk avait d’ailleurs eu recours à des méthodes controversées pour récolter des ovocytes de femmes.» Mais jusqu’ici rien ne semble entamer la confiance des autorités coréennes dans le clonage. Et celles-ci continuent de financer les activités de Sooam Biotech et d’autres laboratoires. 

Frédéric Ojardias/La Croix

 

Quinze ans de clonage en Corée

12A EM40Controversé, le chercheur et fondateur de l’entreprise Sooam Biotech est connu pour avoir régulièrement manqué à l’éthique.

2004. L’équipe de Hwang Woosuk, de l’Université nationale de Séoul, annonce l’obtention d’une lignée de cellules souches à partir de clones d’embryons humains.

2005. La même équipe annonce la naissance de Snuppy, le premier chien cloné au monde.

2006. Accusé de fraude scientifique et de manquements à l’éthique, Hwang Woosuk est exclu de l’université. Il fonde la clinique Sooam Biotech. 2008. Sooam clone Trakr, un chien sauveteur qui s’est illustré lors des attentats du 11 septembre 2001 à New York.

2009. Hwang Woo-suk est condamné à deux ans de prison pour avoir obtenu illégalement des ovocytes humains, condamnation confirmée en 2014 par la Cour suprême (peine réduite à dix-huit mois).

2012. Coopération entre Sooam Biotech et la police coréenne pour cloner des chiens policiers.

 

 

La recherche sur le clonage se poursuit

 

13A EM40Depuis 1997, date de l’annonce de la naissance de la brebis Dolly, les chercheurs ont cloné 23 espèces de mammifères.

En 1997, l’annonce avait fait l’effet d’une bombe. Une équipe écossaise pilotée par le chercheur Ian Wilmut était parvenue à faire naître Dolly après avoir remplacé le noyau de l’ovocyte de sa mère par un noyau d’une cellule adulte. Une manipulation qui a fait de cette brebis le premier animal cloné à naître en bonne santé.

Si Dolly a été euthanasiée en 2003 en raison d’une infection pulmonaire généralement contractée par ses congénères à l’âge de 12 ou 13 ans, les chercheurs du monde entier se sont emparés de la méthode de Ian Wilmut pour cloner d’autres animaux.

DES CLONES DE CLONES

En novembre 2017, des scientifiques sud-coréens ont même annoncé la naissance de lévriers afghans eux-mêmes clonés sur des clones. En tout, 23 espèces de mammifères ont ainsi été clonées, du chat au dromadaire en passant par les lapins ou les chevaux. En janvier 2018, une équipe chinoise a également annoncé la naissance des premiers primates clonés.

Une manière, parfois, de mieux tester des médicaments ou d’étudier le développement de pathologies, mais pas seulement: parmi tous les travaux de recherche répertoriés, une grande partie d’entre eux a d’abord pour but de développer des clones à des fins alimentaires. Et d’ainsi reproduire à l’identique des espèces réputées pour la qualité de la vitesse de production de leur viande ou les qualités de leur lait.

En Argentine, au Brésil ou encore aux Etats-Unis, plusieurs entreprises travaillent sur la production de viande ou de lait issus de vaches transgéniques. Près de 500 bovins, ainsi que des porcs, seraient produits chaque année pour le marché américain.

INTERDIT EN EUROPE

En Europe, si certains chercheurs français ont travaillé dans cette optique dans les années 2000, ce n’est plus le cas depuis 2010, date à laquelle la Commission européenne a proposé d’interdire le clonage animal destiné à l’alimentation humaine. «De fait, la recherche dans le domaine alimentaire est totalement arrêtée en Europe », explique Pascale Chavatte-Palmer, chercheuse de l’Inra, en France, qui a longtemps travaillé sur les clones bovins. Elle déplore que ces expérimentations aient été interrompues pour «des raisons d’acceptabilité sociétale».

Autre catégorie, particulièrement populaire aux Etats-Unis: le clonage d’animaux de compagnie. Une société installée au Texas, ViaGen, offre la possibilité de cloner son chien ou son chat, moyennant 50’000 dollars pour l’un et 25’000 dollars pour l’autre. Et depuis l’annonce par la chanteuse Barbra Streisand du clonage de son chien Samantha, mort en 2017 et «modèle» génétique de deux chiots, la presse américaine regorge d’articles sur la question.

«Il est probable que le clonage des animaux connaisse un regain d’activité en raison de la diffusion de nouvelles technologies facilitant la modification du génome», prédit Pascale Chavatte-Palmer, qui préside aussi l’International Embryo Technology Society, une organisation qui réunit des chercheurs du monde entier travaillant sur le clonage animal. En Amérique du Nord, des entreprises travaillent déjà à la mise au point d’animaux sans cornes, développant plus de muscles ou résistant à des maladies.

Loup Besmond de Senneville/La Croix

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