Littérature: Elisa Shua Dusapin

Etablie à Porrentruy, Elisa Shua Dusapin a déjà publié Hiver à Sokcho (prix Robert Walser 2016) et Les Billes du Pachinko aux Editions Zoé. Etablie à Porrentruy, Elisa Shua Dusapin a déjà publié Hiver à Sokcho (prix Robert Walser 2016) et Les Billes du Pachinko aux Editions Zoé.

Dans son troisième roman, Vladivostok Circus, la Jurassienne Elisa Shua Dusapin s’immisce dans l’intimité d’un trio qui prépare un grand concours de cirque. Aux confins de l’Extrême-Orient russe, ce labeur de perfectionnistes est aussi subtil que périlleux.

Certains écrivains – peu, à vrai dire – ressemblent à leur style d’écriture. C’est le cas d’Elisa Shua Dusapin. Sa rareté gracile n’est pas légère et son goût de l’épure n’a rien d’évanescent; attention à ne pas se méprendre. Au café du Lausanne Palace, quelques heures avant la soirée d’ouverture du Livre sur les Quais à Morges, elle s’exprime avec la politesse de ceux que retiennent le mot juste. «Justesse», dit-elle parfois sans s’appesantir. Pas une phrase plus haute que l’autre. Un français clair qui frémit par moments avant de se reprendre. Un ton sotto voce comme si elle était en train de saisir les émotions sourdes, voire la violence caverneuse, qu’elle ne craint pas de faire affleurer chez ses personnages.

MISE EN SCÈNE

Elisa Shua Dusapin a un père normand et une mère sud-coréenne. Ils ont fondé leur famille à Porrentruy; le reste de sa parenté est disséminée aux quatre coins de la planète, ce qui renforce chez elle un cosmopolitisme naturel qui n’en rajoute pas. France, Corée, Suisse: cette triangulation identitaire, plus d’un journaliste la lui ressasse. Barbant, n’est-ce pas? «L’exotisme est accrocheur mais superficiel, et finalement réducteur»: l’écrivaine bruntrutaine en est consciente. Elle ferme la bouche comme si elle soupirait, hoche la tête, qu’elle a bien faite, pas trop pleine. Elle préfère mettre en scène une poignée d’humains. Leurs émois tus. Leur fond – et tréfonds pas forcément lumineux. Sous la surface des épidermes, ça remue beaucoup dans ses romans. La mise en scène. Dans les trois ouvrages d’Elisa Shua Dusapin, qui est aussi comédienne, cette dimension est plus présente qu’elle n’en a l’air. Non pas que l’auteure construise ses fictions comme ces romans interminables ayant nécessité une préparation indigeste. Mais, quand elle parle de son rapport à l’écriture, c’est le théâtre contemporain qu’elle évoque d’abord. Pourquoi?

LE TRAVAIL DU CORPS

«Ils portent les stigmates de leur travail», admire Elisa Shua Dusapin.«Le rapport au corps y est important. L’expressivité. Les gestes comptent. Les mouvements priment.» Ils donnent. Ils finissent par révéler. Ils mettent les personnages à nu avec la pudeur de la subtilité et l’exigence de l’art. Ce corps humain, il est bien présent, sans être disséqué, dans les romans d’Elisa Shua Dusapin. «Dans le premier il y avait une cicatrice. Dans le second une anorexique. Dans celui-ci des acrobates», énumère- t-elle. Ce n’est pas un hasard. Ce trio de cirque, Anton, Nino et Anna, pratique une activité très rare, extrêmement dure et ultra méticuleuse – la barre russe – en prévision du prestigieux concours international d’Oulan-Oude. Ils meurtrissent leur corps. Leurs nerfs sont à rude épreuve. Leur labeur inlassable s’accomplit sur des années. Il les soude d’une extraordinaire manière. C’est une quête de la perfection en vue de quatre triples sauts périlleux, le Graal! «Ils portent les stigmates de leur travail», glisse l’écrivaine avec la fermeté de l’affirmation. Avec admiration aussi.

CONFIANCE ESSENTIELLE

Dusapin 140x210 102Pour inventer Anton, Nino et Anna, Elisa Shua Dusapin s’est basée sur une rencontre à Moscou, lors d’un voyage de quatre mois en 2018, en train et en bateau, de Porrentruy au Japon. Elle y a vu un trio de barre russe se produire. Un bouleversement. «Cette confiance entre eux…» Deux qui soutiennent, l’autre qui s’envole: une confiance absolue entre trois paires de jambes et de bras qui ne font plus qu’un. L’auteure s’est aussi inspirée de Johnny Gasser, un artiste de crique bruntrutain, un Monsieur à la classe mondiale. Son trio de fiction, dont on pressent qu’il n’est guère éloigné de la réalité, a aussi un lien à la nourriture qui frappe l’esprit et l’estomac. Pourquoi les dissocier? Non, justement: «Cela tient aussi à mon héritage de la culture extrême-orientale. La nourriture y est importante. Et il n’y a pas de nourriture sans corps. Cet aspect transparaît fortement dans la littérature japonaise, coréenne et chinoise».

ADMIRATIONS LITTÉRAIRES

Dusapin Billes 140x210 112Elisa Shua Dusapin en dévore à «petites » doses, car elle affectionne la forme courte de là-bas. Elle avoue son admiration pour Yoko Ogawa, une folle de minutie, parfois inquiétante. Puis, dans une oscillation spontanée, retour vers l’Europe pour évoquer Marie NDiaye, une voix qui prend des risques. Et puis Marguerite Duras. Lire L’Amant à 14 ans marque au fer rouge d’une écriture blanche. «En écriture, je suis une lente. Je travaille énormément, je réfléchis beaucoup, je lis, je vais ensuite courir pour faire circuler les idées, m’aérer l’esprit dans les forêts du Jura. Ce n’est pas que je prenne mon temps, mais…» Le temps travaille de toute manière pour ses romans. Le temps qui aime le travail bien fait, c’est-à-dire bien cerné. Surtout lorsqu’il s’agit de littérature.

Elisa Shua Dusapin, Vladivostock Circus (Zoé, 176 pages).

 

Dans le ventre d’un cirque

Nathalie est costumière. Généralement, elle travaille pour le théâtre et le cinéma. Son nouvel employeur se trouve à Vladivostok, la grande ville portuaire de l’Extrême- Orient russe qui fait face au Japon. C’est un cirque. L’odeur des fauves y plane encore. Mais on dirait un désert tamisé, silencieux, avec un air poussiéreux d’abandon, tandis qu’au-dehors le gel et la neige figent le monde. Qu’importe: Anton, Nino et Anna doivent répéter le numéro époustouflant qu’ils préparent en vue du prochain grand concours de cirque à Oulan-Oude, en Bouriatie. Le caractère périlleux des quatre triples sauts prend tout son sens. Plus encore ce qui relie souterrainement le trio. Sueur. Confiance. Corps éprouvés. Distance et rapprochement. Difficulté d’une communication jamais évidente. Lâcher-prise culminant dans la grâce. Vladivostock Circus exprime ces émotions à la pointe précise d’une plume épurée qui cerne subtilement ses personnages, leurs tensions, leurs interactions. C’est une réussite pleine de finesse.

TK

 

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