Sport: légaliser le dopage?

Lance Armstrong et son directeur sportif Johan Bruyneel en 2008: à l’avantgarde du sport contemporain (dopé à la biomédecine) ou simples tricheurs? Lance Armstrong et son directeur sportif Johan Bruyneel en 2008: à l’avantgarde du sport contemporain (dopé à la biomédecine) ou simples tricheurs?

Faut-il autoriser les athlètes à se doper? La question peut sembler absurde. Pas forcément, dit un médecin et philosophe de Bruxelles. Tout dépend les lunettes idéologiques que l’on porte: «bioconservatrices», libérales ou transhumanistes.

Le dopage est-il éthique? La question peut paraître saugrenue. Pourtant, dans un livre récent de l’Académie royale de Belgique, le philosophe et médecin Jean-Noël Missa, professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB), explique que la réponse dépend du cadre philosophique auquel on se réfère.

La volonté d’interdire le dopage, avec pour arguments la sauvegarde de la santé des sportifs et celle de l’équité sportive, relève selon lui d’une philosophie naturaliste du sport, qu’il qualifie de bioconservatrice. Dans cette approche, les épreuves sportives doivent couronner le talent intrinsèque et le «travail» mis en oeuvre pour le faire fructifier. Le dopage y est donc considéré comme une faute majeure justifiant la lutte antidopage.

16A EM38Pour Jean-Noël Missa, il existe pourtant deux autres approches: celle des penseurs libéraux, qui considèrent que l’emploi de biotechnologies d’amélioration de la performance doit relever de la liberté individuelle, et celle, plus extrême, des partisans du transhumanisme, qui revendiquent le droit et la possibilité pour chaque être humain d’accéder à un usage rationnel de ces biotechnologies afin d’augmenter ses capacités et son bonheur. Si, dans la vision naturaliste, se doper tient de la tricherie, il n’en est rien lorsqu’on adopte une perspective libérale ou transhumaniste!

DOPAGE AVEC DEUX ‘P’

Le professeur Missa souligne la faillite absolue de l’action menée par l’Agence mondiale antidopage (AMA) et les fédérations sportives. Un constat qu’il n’est pas seul à dresser. Bien que radicalement opposé à la libéralisation du dopage et à la philosophie libérale appliquée au monde sportif, le docteur Jean-Pierre de Mondenard, auteur de livres sur les aspects médicaux du cyclisme et sur le dopage dans différentes disciplines, considère aussi que la lutte antidopage a échoué. Toutefois, contrairement à Jean-Noël Missa, il ne remet pas en cause la nécessité de la mener, mais la manière dont elle l’est et par qui. Il pointe les fédérations sportives, juges et parties dans le combat contre le dopage: affaires étouffées, instances plus soucieuses de l’image de leur sport et de rentabilité que d’éthique...

Jean-Pierre de Mondenard voit l’AMA, créée en 1999 pour promouvoir et coordonner la lutte contre le dopage dans le sport sur le plan international, comme un réceptacle d’incompétence. «La veille de leur nomination, certains de ses quatre présidents successifs ne savaient pas si le mot ‘dopage’ s’écrit avec un ou deux ‘p’», dit-il ironiquement.

Jean-Noël Missa insiste sur le fait que les grandes affaires de dopage qui ont défrayé la chronique ces dernières années n’ont pas eu pour origine les contrôles antidopage, mais des révélations ou des enquêtes policières. Ainsi, l’affaire Armstrong est née à la suite d’une dénonciation du coureur Floyd Landis et de témoignages d’autres anciens équipiers. «Dans l’affaire Balco, c’est Trevor Graham, un ancien entraîneur de Marion Jones, qui a envoyé une seringue contenant de la TGH (un stéroïde) au laboratoire antidopage du Comité international olympique», rappelle le professeur Missa.

EFFETS PERVERS DE LA LUTTE

Le combat semble un peu plus voué à l’échec avec l’arrivée de médicaments dits biosimilaires et l’émergence de la thérapie cellulaire et génétique. Surtout: il entraîne des effets pervers, telles des atteintes à la vie privée des athlètes, la criminalisation et la diabolisation de ces derniers, la réécriture continuelle des palmarès sportifs, la suspicion généralisée ou encore l’hypocrisie d’un système antidopage inefficace qui conduit à un dopage quasi généralisé, les victoires étant pratiquement inaccessibles aux sportifs non dopés.

L’hypocrisie qui conduit à un dopage quasi généralisé.La question est alors: est-il souhaitable d’autoriser le dopage? Jean-Noël Missa défend l’éthique libérale, bâtie sur la notion d’acceptation du risque. Au sportif de décider s’il est prêt à se doper et dans quelles limites. Le philosophe belge juge absurde d’interdire l’utilisation de produits artificiels d’augmentation de la performance à une époque où l’on essaie de ralentir le vieillissement, où des femmes et des hommes se livrent à des opérations de chirurgie esthétique. Où, plus largement, émerge la médecine non thérapeutique d’amélioration de l’humain: «Le couple diabolique formé par Lance Armstrong et son directeur sportif Johan Bruyneel était à l’avant-garde du sport contemporain où des athlètes doués utilisent la biomédecine pour maximiser la performance ».

Dans son esprit, cette approche nouvelle doit s’effectuer sous contrôle médical afin de préserver la santé des sportifs. Ce qui suppose la définition et le respect d’une déontologie qui s’appliquerait à la médecine d’amélioration. Malheureusement, ainsi que le souligne le docteur de Mondenard, les faits sont là pour nous rappeler que la tricherie est probablement consubstantielle à l’espèce humaine et que la déontologie a été régulièrement écornée par des médecins gravitant dans le milieu sportif. Par exemple les docteurs Fuentes (affaire Puerto), Ferrari (les scandales avec Armstrong, Jalabert, Moser...) et autres Conconi (Indurain, Pantani...). La liste est longue.

La vision libérale autorisant des formes de bioamélioration sous contrôle médical serait-elle supérieure à la vision bioconservatrice (se doper constitue une faute majeure)? Jean-Noël Missa le pense, bien qu’il ne s’aventure pas à l’affirmer de manière péremptoire et met directement le doigt sur le principal écueil de la philosophie libérale: «En libéralisant le dopage, on oblige les athlètes qui n’ont pas envie de se doper à s’y convertir ou à renoncer à la compétition».

Philippe Lambert

 

Mille et une questions...

16B EM38Dans l’éventualité d’une libéralisation du dopage sous contrôle médical, le docteur de Mondenard soulève différentes questions: qui va former les médecins dopeurs? Quels médecins pour les sportifs «pauvres»? A partir de quel âge autoriser des drogues et qui décidera? Quelle sera l’indépendance du médecin vis-à-vis de son employeur, des sponsors ou de l’organisateur d’une compétition? Et d’évoquer aussi les «docteurs pygmalions qui recherchent l’exposition médiatique grâce aux performances de leurs ‘poulains’».

PhL

 

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