Élection américaine: enjeu religieux

Des leaders évangéliques prient avec Donald Trump lors d’un rassemblement à l’église King Jesus International Ministry à Miami en janvier 2020. Des leaders évangéliques prient avec Donald Trump lors d’un rassemblement à l’église King Jesus International Ministry à Miami en janvier 2020.

Aux Etats-Unis, les chrétiens charismatiques ont pris le dessus dans la communauté évangélique. Et leur soutien à Donald Trump a fait basculer le débat politique sur le plan religieux, analyse le chercheur André Gagné de l’Université Concordia, à Montréal.

Avec la lecture prophétique qu’ils font de la Bible, basée notamment sur l’Ancien Testament et focalisée sur des rapports de pouvoir et des hommes forts, les chrétiens charismatiques sont portés à croire au retour d’un nouveau Cyrus. Cette figure du roi qui, selon leurs croyances, permettra l’avènement d’un règne chrétien est aujourd’hui incarnée par Donald Trump.

Au fil des années, les charismatiques ont réussi à établir le concept d’une «guerre spirituelle» qui opposerait leur président, Donald Trump, à des forces maléfiques (esprits invisibles du mal, les médias, les démocrates, etc.), mobilisant largement autour de la figure du chef, toujours victimisé. Leur lecture millénariste des Ecritures influence jusqu’à la politique étrangère du président: ses décisions concernant Israël ou l’Iran font le jeu des évangéliques. Ils y voient, selon leur lecture de la fin des temps, les signes annonçant la victoire de l’Eglise chrétienne.

Dans un livre qui vient de paraître, Ces évangéliques derrière Trump, André Gagné, professeur au Département d’études théologiques de l’Université Concordia, à Montréal, analyse le phénomène.

Combien sont les charismatiques aux Etats-Unis et qu’est-ce qui les distingue sur le plan sociologique, religieux et spirituel?

33A EM37André Gagné: – On compte environ 100 millions d’évangéliques aux USA (sur 330 millions d’habitants, ndlr.). Parmi eux, un peu plus de 60 millions pourraient être qualifiés de néocharismatiques et de pentecôtistes. Mais attention, tous ne vont pas nécessairement voter pour Trump.

Les charismatiques émanent du pentecôtisme, mouvance dont le moment fondateur est aujourd’hui identifié comme étant le réveil d’Azusa Street, en 1906 en Californie. Selon leurs croyances, Dieu a donné des charismes spirituels aux membres de son Eglise pour les équiper en vue de la fin des temps, afin d’être efficaces dans l’évangélisation mondiale. Ces charismes sont des habiletés spirituelles: prophéties, capacités de guérison, miracles, paroles de sagesse,... En résumé, les charismatiques sont des croyants qui s’intéressent à la «restauration des dons de l’Esprit» et se laissent guider par lui.

En Amérique du Nord, certains chercheurs identifient trois vagues: la naissance du mouvement au début du 20e siècle, le renouveau charismatique dans les années 1960 et une troisième vague dans les années 1980 où toutes les Eglises évangéliques non pentecôtistes se sont progressivement identifiées à ce mouvement.

Comment expliquer que leur narratif et leur mode d’organisation apostolique aient réussi à s’imposer parmi les autres évangéliques?

– Les évangéliques ne sont pas nécessairement une grande famille très unie, mais il y a désormais plus de ponts entre les évangéliques traditionnels, les pentecôtistes et les charismatiques. Pendant des années, les néocharismatiques et les pentecôtistes s’identifiaient différemment. Avec la création de la National Association of Evangelicals dans les années 1940, une tentative de construction d’identité commune a eu lieu et, progressivement, les pentecôtistes et les charismatiques se sont identifiés à l’évangélisme. Il y a bien entendu des méfiances, mais il est difficile pour les évangéliques d’ignorer et de rejeter complètement la mouvance néo-charismatique-pentecôtiste, car elle reste celle qui affiche la plus grande croissance au monde: ils sont aujourd’hui 645 millions et devraient être plus d’un milliard en 2050!

Pour ce qui est de la politique, les convergences entre charismatiques et évangéliques traditionnels sont fortes. Paula White-Cain, conseillère spirituelle de Donald Trump à la Maison Blanche, a joué un rôle décisif en ce sens; elle a réussi à rapprocher des évangéliques de différentes croyances et à s’allier à Donald Trump dès 2015. Elle fut une des personnes clés associées au «rassemblement des évangéliques pour Trump» en janvier 2020.

Vous parlez de leur domination comme d’une démarche rationnelle et stratégique pour la conquête du pouvoir: a-t-on la preuve que cela a été planifié chez ces leaders?

– Oui, car ils s’adonnent à une théologie du pouvoir déjà pensée par Rousas Rushdoony, presbytérien calviniste et fondateur du reconstructionnisme chrétien selon lequel la société américaine doit être reconstruite sur ses bases «judéo-chrétiennes». Il s’agit, pour les chrétiens, d’exercer une domination sur les sphères culturelles de la société telles que la famille, l’éducation, le gouvernement, etc. en vue de rétablir l’Amérique sur un fondement chrétien perdu. Dans les années 1970, certains charismatiques se sont emparés de cette idée et ont développé une stratégie qu’ils appellent les «sept montagnes de la culture », tactique par laquelle les chrétiens sont appelés à pénétrer la société en occupant des positions d’autorité dans les sept domaines d’influence pour réaliser cette hégémonie chrétienne, ce que l’on nomme «dominionisme ».

En quoi Trump est-il finalement leur «idiot utile»? Qui se sert de qui dans ce jeu?

– Ils s’instrumentalisent réciproquement. «Les évangéliques ont tellement obtenu sous sa présidence.»Paula White-Cain connaît Trump depuis une vingtaine d’années, avant même qu’il n’ait envisagé la politique. Elle a vu son influence grandir. Trump, pour sa part, a su capter l’attention des évangéliques, car il écoutait leurs préoccupations. Il était conscient de leurs griefs, il en a joué et il y répond aujourd’hui: la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême dans le but de renverser le droit à l’avortement, le soutien inconditionnel à Israël,... On constate une dimension transactionnelle des deux côtés: Trump ne se gêne pas pour aller parler dans les églises. C’est tout de même le premier président américain à se pointer à une marche anti-avortement! Il joue les bonnes notes. D’un autre côté, les évangéliques ont tellement obtenu sous sa présidence qu’ils sont effrayés par sa possible défaite.

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A vous lire, l’objectif de cette frange politique serait une hégémonie chrétienne. Une sorte de théocratie?

– C’est effectivement le but: faire advenir les valeurs du royaume de Dieu – le christianisme tel qu’ils le comprennent – dans la société américaine. Il faut donc décrypter leur langage: la «liberté religieuse», c’est en fait leur liberté religieuse. Le christianisme n’est à leurs yeux pas considéré comme une religion comme les autres. Ils jouent, d’ailleurs, sur le mythe des origines et de la construction identitaire de l’Amérique comme si ce pays avait été fondé entièrement sur des principes judéo-chrétiens. En réalité, il s’agit d’une interprétation idéalisée de la venue des puritains de la Nouvelle-Angleterre qui auraient eu pour objectif de bâtir une société chrétienne. Mais cette idée puritaine d’une nation chrétienne et supérieure qui éclaire les autres a largement imprégné l’imaginaire américain et marqué sa politique extérieure.

Justement, quels effets géopolitiques voyez-vous dans l’essor de cette communauté?

34B EM37– La pensée puritaine a conduit à l’exceptionnalisme américain, cette nation «choisie», porteuse d’un message salvifique et civilisationnel aux nations perdues! Par le passé, l’exceptionnalisme américain a été repris par de nombreux présidents, surtout en matière de politique étrangère. Or, il n’y a pas de rupture dans la politique internationale soutenue par les évangéliques et ce mythe fondateur national.

George Bush fils a bien réussi à instrumentaliser cette idéologie: le terme «axe du mal» a clairement une résonance eschatologique et apocalyptique pour légitimer des guerres. Le sionisme chrétien est aussi issu de cette lecture eschatologique qui voit tout en termes d’accomplissement des soidisant «prophéties bibliques». «Dans l’imaginaire évangélique, ceux qui bénissent Israël seront bénis.»Dans l’imaginaire évangélique, ceux qui bénissent Israël seront bénis: il est important d’être proche d’Israël, car ce pays fait partie du peuple de Dieu, mais en même temps, cette proximité n’est jamais désintéressée, le but étant toujours qu’Israël reconnaisse un jour le Messie. Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, adhère à ces croyances sur la fin des temps. Le vice-président Mike Pence est aussi très proche de cette vision. La Maison-Blanche compte un conseil évangélique, des études bibliques y sont organisées: plusieurs politiciens y assistent. Evidemment, cela façonne la manière de faire de la politique.

Camille Andres /Protestinfo

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