Ajla Del Ponte: reine du sprint

Ajla Del Ponte est entrée dans une nouvelle dimension sportive en remportant le 100 mètres du meeting de Monaco, le 14 août. Ajla Del Ponte est entrée dans une nouvelle dimension sportive en remportant le 100 mètres du meeting de Monaco, le 14 août.

Révélation de la saison sur 100 mètres et meilleur chrono européen, la Tessinoise Ajla Del Ponte est aussi une brillante étudiante en lettres à l’Université de Lausanne. L’art de conjuguer deux défis au plus haut niveau.

Elle fonce, elle lit et elle pense. Révélation de la saison, le Tessinoise Ajla Del Ponte (24 ans) possède le meilleur chrono européen sur 100 mètres, soit le cinquième mondial. Parallèlement, elle poursuit à Lausanne son master en lettres sur un sujet pointu: la poésie italienne du 16e siècle. La tête et les jambes, dans son cas, est un doux euphémisme. Jointe au téléphone en Pologne avant une nouvelle victoire, elle en rigole. «L’athlétisme et les études: c’est ce qui rend ma vie homogène, équilibrée et heureuse ».

ÉLITE MONDIALE

Il n’empêche. A ce niveau il s’agit d’un cas exceptionnel, comme le souligne son entraîneur, le Fribourgeois Laurent Meuwly: «Ajla mène un double projet, ce qui nécessite une organisation exceptionnelle. Je pense que si elle mettait ses études de côté, ses performances en souffriraient. Elle affronte des adversaires qui, contrairement à elle, sont toutes des pros». Récemment, l’Université de Lausanne lui a décerné son prix de l’année qui récompense une personnalité ayant «grandement contribué au rayonnement de l’institution». Dans son éloge, Giorgio Zanetti, le vice-recteur, a souligné les mérites de la Tessinoise: «Comment faites-vous pour domestiquer le temps à ce point?». «Grâce à votre courage, vous menez deux défis très exigeants dans des domaines différents qui s’enrichissent mutuellement. » Ce prix a touché Ajla Del Ponte. «Je ne m’y attendais pas. C’est une forme de reconnaissance, de soutien, qui me motive encore plus.»

Le 14 août, la sprinteuse tessinoise a remporté sa première grande victoire internationale en s’adjugeant le 100 mètres de Monaco, qui appartient à la Diamond League, ces rendez-vous exclusifs de l’élite mondiale. Autre preuve qu’elle a franchi un palier décisif dans sa carrière: neuf jours plus tard, à Stockholm, dans cette même Ligue de diamant, elle remporte à nouveau la course!

«Je suis désormais capable de performer dans les plus grands meetings. C’était émouvant. Sur le moment, je n’ai pas réalisé la portée de cette victoire. » Laurent Meuwly voit dans ce succès au plus haut niveau un tournant: «En Suisse, Ajla l’emporte souvent sans problème, comme si elle courrait seule. Là, elle a réussi à le faire dans un contexte très différent».

LA BARRE DES 11 SECONDES

Un mois plus tôt, à Bulle, elle avait pulvérisé son record de 13 centièmes en signant un chrono de 11 secondes 8 centièmes, une progression fulgurante. Elle l’explique en partie par le confinement: «Pour la première fois depuis six ans, j’ai pu rester pratiquement deux mois dans ma famille au Tessin. J’ai pu m’entraîner avec Karim, mon frère, hockeyeur, qui joue avec les Ticino Rockets. Je pense que le travail que j’ai entrepris avec un coach mental depuis deux ans porte ses fruits. J’ai beaucoup travaillé sur la confiance, l’envie de gagner». De trop gentille, comme on lui disait souvent, elle est devenue «‘méchante’! », rit-elle.

Pour Ajla Del Ponte, la barre mythique des 11 secondes n’est plus très loin. «Je ne sais pas quand et où cela arrivera, mais j’y travaille.» Au fait, qu’aime-t-elle dans sa discipline explosive? «Les montées d’adrénaline, la quête permanente de ses limites. Il faut savoir écouter son corps, être attentif à tous les détails. » 19A EM37

Même si les compétitions et les stages d’entraînement l’obligent à suivre une bonne partie des cours par correspondance, la championne adore retourner sur les bancs de l’université. «Ne pas aller aux cours me manque. Les copines et les copains aussi. L’un d’eux m’a raconté que son cri de bonheur, quand j’ai gagné à Monaco, a retenti dans tout son village. Avant cette course, le vice- recteur m’a envoyé un message d’encouragement. C’est très touchant. »

Après un bachelor en italien, en anglais et en histoire, elle a entamé son master sur la poésie italienne à la Renaissance. «J’ai découvert ces poètes lors d’un séminaire. Un fascinant manuscrit regroupe les oeuvres de plusieurs d’entre eux. Je vais essayer de décrire le contexte dans lequel ils ont été écrits.»

TESSIN ET BOSNIE

Sa vie, Ajla Del Ponte la partage entre Lausanne, pour ses études, la Hollande de, où elle s’entraîne sous la conduite du coach national Laurent Meuwly, et Losone (près de Locarno) où vit sa famille. Outre la Suisse, elle a une autre patrie, la Bosnie, dont est originaire sa maman. Cette dernière a fui la guerre dans les années 1990, puis elle est devenue médecin au Tessin. «Ma langue maternelle, c’est le bosniaque, raconte Ajla. A cause de la guerre, ma famille maternelle s’est éparpillée. Ma grand-maman et des cousins vivent aux Etats-Unis, une tante a émigré en Australie. Je vais souvent en Bosnie. J’y suis encore retournée l’an dernier pour voir notre maison familiale en reconstruction.»

Quand on dit à Ajla qu’elle en est train de devenir une star, elle relativise, avec l’intelligence et le recul qui la caractérisent. «Je ne me considère pas du tout comme ça. Mais je trouve cool qu’autant de gens s’intéressent à ce que je fais même si je n’y suis pas habituée.»

Bertrand Monnard

 

L’horizon des JO de Tokyo

Superstar de l’athlétisme suisse, Mujinga Kambudji, médaillée de bronze sur 200 mètres aux derniers mondiaux à Doha, reste détentrice du record national du 100 mètres en 10 secondes 95 centièmes. Mais Ajla s’en approche. Quelles relations les deux jeunes femmes entretiennent-elles? «Par rapport à moi, estime la Tessinoise, Mujinga possède un autre statut avec ses succès internationaux. J’ai un caractère plus tranquille, mais on s’entend bien, surtout qu’on fait le relais ensemble.» Aux mondiaux de Doha en 2019, l’équipe suisse du 4x100, avec la Lausannoise Sarah Atcho et la Saint-Galloise Salomé Kora, a signé un exploit historique en décrochant la 4e place, à 8 centièmes du podium, talonnant les etats-Unis. Une médaille aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021 est tout à fait envisageable. C’est le grand objectif d’Ajla et de ses copines. «Cette médaille, on l’a titillée à Doha, alors pourquoi pas?»

BM

 

 

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