Eglise: faire tomber les masques!

Dans son livre, Noël Ruffieux pose des questions pertinentes sur l’Eglise d’aujourd’hui. Dans son livre, Noël Ruffieux pose des questions pertinentes sur l’Eglise d’aujourd’hui.

C’est à l’indignation et à l’action résolue qu’appelle Noël Ruffieux dans son dernier livre, Réparer la maison de Dieu. Pour la communion dans l’Eglise, pour sortir de la crise actuelle. Une crise qui, dit-il, s’enracine dans l’effacement de la communion.

Noël Ruffieux, c’est une signature appréciée de longue date dans l’Echo Magazine. Et un observateur averti de la vie des Eglises. Né dans la catholique Gruyère et entré dans l’Eglise orthodoxe en 1981 il lance, dans Réparer la maison de Dieu. Pour la communion dans l’Eglise, un cri pour une Eglise plus fidèle à l’Evangile. Invitant les chrétiens à regarder à l’intérieur de la maison, car la crise qui l’ébranle jusque dans ses fondements est aussi, pour lui, le fait d’une déchirure dans le tissu de la communion: «Hiérarchie, clergé, cléricalisme deviennent de vilains mots, honnis et commodes, pour justifier des abandons médiatisés ou sur la pointe des pieds. Peut-être pourrait-on discerner une cause plus profonde dans l’effacement de la communion ecclésiale».

Pour sortir de la crise, l’Eglise doit faire tomber les masques, dites-vous. Lesquels?

Noël Ruffieux: – Dans l’Eglise catholique, des abuseurs ont trompé leurs victimes en portant le masque de la paternité spirituelle ou de l’amour d’amitié. Dans l’Eglise orthodoxe, des hiérarques ont allumé des conflits au nom du droit des Eglises nationales à avoir leur propre tête. Le pouvoir dissimule ses abus sous l’autorité sacramentelle et l’intérêt supérieur de l’Eglise. Le masque apparaît quand le service de l’autorité se transforme en gestion du pouvoir: alors que la véritable autorité fait grandir l’autre, le pouvoir s’honore lui-même. Le masque trahit la confiance. Ainsi meurt la communion.

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Une communion liée à la présence. Laquelle?

– Communier, ce n’est pas fusionner. Pour le couple comme pour toute communauté ecclésiale, vouloir la fusion et l’unanimité, c’est souvent phagocyter l’autre. Je préfère parler d’hospitalité. En français, le mot hôte signifie à la fois celui qui reçoit et celui qui est reçu: ils sont réunis dans un acte commun, l’hospitalité, tout en jouant des rôles différents, indispensables l’un à l’autre.

La liturgie est le lieu de la communion par excellence. En quoi?

– La liturgie est le creuset de la paroisse, le coeur qui bat et irrigue le corps de la communauté. Les baptisés sont invités à accueillir la Parole de Dieu et à partager son Corps. Invitant comme à la table d’Emmaüs ou invités par le Ressuscité: «Eh! Les enfants, venez déjeuner!». Dans la liturgie orthodoxe, au début de l’eucharistie, un chant demande aux fidèles de «déposer tous les soucis du monde». Ce n’est pas oublier le monde et ses soucis, mais les déposer aux pieds du roi de gloire, en humble offrande qui accompagne le pain et le vin apportés. La liturgie dominicale n’est pas une parenthèse dans notre vie quotidienne. La communion est un viatique pour les marcheurs que nous sommes. Elle est un engagement volontaire qui fait le vide en nous pour accueillir Dieu qui nous accueille.

Si tous sont invités, la table est refusée à certains. Entre légalisme et compassion, que faire pour recoudre le tissu ecclésial?

– Le Samaritain qui s’arrête pour soigner le blessé à moitié mort au bord de la route fait fi de tout légalisme alors que le prêtre et le lévite, respectueux de la loi, passent leur chemin. L’hérétique est ici le vrai prochain. Une Cananéenne indispose Jésus par sa demande d’aide réitérée; mais elle est prête, comme les petits chiens, à se contenter des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. «Ta foi est grande », dit Jésus à cette païenne. Chez Matthieu et chez Marc, cet épisode se trouve à faible distance des deux récits de multiplication des pains. Cette proximité devrait faire réfléchir ceux des catholiques et des orthodoxes qui sont plus prisonniers du légalisme qu’emportés par la compassion. Célébrer ne dispense pas de l’attention au frère: à la présence réelle du Fils de Dieu dans l’eucharistie répond la réelle présence des frères et des soeurs dans la communion de l’Eglise.

Beaucoup de chrétiens appellent de leurs voeux une Eglise qui se convertit à l’Evangile. Que faire pour la susciter?

– La première chose est de se débarrasser de l’idée que les abus sexuels, spirituels et financiers, les divisions entre Eglises, les prises de pouvoir, les tromperies masquées sont inévitables, donc normaux. Il nous faut crier notre indignation: c’est un acte salutaire s’il est suivi de la volonté de contribuer au changement.

Pas de «cité terrestre parfaite», mais le bon grain et l’ivraie mêlés en nos vies. Une chance?

34A EM36– La paroisse accueille le tout-venant: hôpital de campagne ou refuge pour les uns, petit palais du Royaume futur pour les autres, salle du festin pour tous. Elle ne trie pas, ne choisit pas, n’exclut pas; elle accueille ceux qu’elle trouve à la croisée des chemins – car ce n’est pas à la paroisse de juger, de séparer les bons des méchants, les orthodoxe des hétérodoxes. Le Semeur de la parabole sème à tout vent. Et quand pousse le blé, il interdit d’arracher les zizanies du champ, renvoyant le tri à la récolte, au jugement final. Si nous anticipons ce jugement en excluant les mauvaises herbes, nous étouffons les graines d’espérance, les chances de communion dont le Semeur parsème le champ.

Des pistes pour réparer l’Eglise?

– Il n’y aura pas de réparation, de conversion de l’Eglise, sans la conversion de chacun de ses membres. Ni sans une réponse audacieuse à l’appel à la sainteté. Et l’Eglise ne répare pas sa communion si fidèles, clergé, moines et moniales, communautés et paroisses ne tissent pas un lien étroit avec l’évêque. Car lorsqu’il préside l’eucharistie de l’Eglise locale, il est signe et artisan de la communion. Il faut donc redimensionner l’Eglise locale, le diocèse, de sorte que fidèles et évêque se sentent plus proches, puissent se rendre visite, que l’évêque soit un visage, que le berger sente l’odeur de ses brebis, comme dit le pape François. Mais aussi pour que les fidèles et les paroisses soient plus proches les uns des autres et puissent collaborer.

Et la synodalité?

– C’est la quatrième piste. Synode veut dire marche commune. Il faut avancer ensemble en se concertant, en élaborant une vision commune de l’Eglise. La synodalité est un mode d’être ensemble à tous les niveaux. Un synode est une convergence patiente autour de la Parole de Dieu où personne ne cherche à prendre le pouvoir. Enfin, et c’est la cinquième piste, l’Eglise doit renoncer à sa puissance, à son influence sur les rites et les usages sociaux. Mais elle peut faire confiance aux communautés, aux paroisses, là où vivent des croyants à qui cette confiance rendra leur dignité de baptisés. Beaucoup sont prêts à retrousser leurs manches pour réparer la maison de Dieu.

La paroisse, vous y croyez encore, en témoigne votre plaidoyer final. Comment voyez-vous la paroisse de demain?

– C’est le seul lieu où le tout de l’Eglise peut être donné à tous et célébré par tous. La paroisse est ouverte sur le village ou la ville. Elle réunit ceux qui sont proches et ceux qui étaient loin. Elle ne fait acception de personne. Elle supporte le fidèle régulier et le visiteur occasionnel. N’importe qui peut franchir sa porte. Elle est capable de faire l’unité du tout-venant lorsqu’elle célèbre. Elle a tout pour être un endroit de paix et d’affection mutuelle. En outre, par le lieu et la célébration, elle témoigne de la beauté de Dieu et ajoute à la beauté du monde.

 

Deux défis

lectrice


Noël Ruffieux pointe deux défis pour l’Eglise: l’ordination d’hommes mariés et les ministères pour les femmes. «Dans l’Eglise orthodoxe, la majorité des prêtres de paroisse sont mariés et pères de famille. Dans les communautés catholiques orientales, il y a un clergémarié.Une paroisse pourrait proposer à l’évêque un homme de la communauté, apte et disposé à assumer ce service, avec l’accord de sa femme, peut-être à côté d’une activité professionnelle. Cette solution partielle à la pénurie de prêtres serait d’abord une manière naturelle pour la communauté d’assumer ses responsabilités. Aujourd’hui, bien des femmes croyantes s’interrogent: comment briser le plafond de verre qui les empêche d’accéder aux fonctions hiérarchiques? On peut se demander non pas pourquoi une femme ne peut pas être prêtre, mais plutôt pourquoi le prêtre ne serait pas une femme; non pas pourquoi une femme ne peut accéder à ce pouvoir, mais plutôt pourquoi ce service ne serait pas assuré aussi par une femme. Il faut pour cela réinterroger la nature et la fonction du sacerdoce ministériel. A ses débuts, l’Eglise a créé des ministères quand les besoins apparaissaient, comme le diaconat, qui fut sans aucun doute aussi féminin. L’Eglise orthodoxe d’Alexandrie et de toute l’Afrique l’a compris, il y a quelques années, lorsqu’elle a rétabli le diaconat féminin et ordonné des femmes diacres. Les besoins actuels des paroisses pourraient, par exemple, donner vie aux ministères de la prédication, de l’enseignement, de l’accueil des étrangers, du soutien des familles et des malades.»

GdSC

Noël Ruffieux, Réparer la maison de Dieu. Pour la communion dans l’Eglise, Editions Médiaspaul, 177 pages.

 

Un croyant engagé 

 

Né en Gruyère en 1937, Noël Ruffieux a 4 enfants et 15 petits-enfants. Il a été professeur de lettres et actif en politique. Entré dans l’Eglise orthodoxe en 1981, il a cofondé en 1982 la première paroisse orthodoxe à Fribourg, dont il a été responsable. Il a présidé la Commission oecuménique de Fribourg et environs. Il a donné un cours sur la diaspora orthodoxe à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. Il collabore à l’Echo Magazine depuis 2005, travaille pour Radio Fribourg, anime des groupes bibliques et collabore avec la paroisse catholique de son village, Barberêche- Courtepin (FR). Avec Claude Ducarroz et Shafique Keshavjee, il a écrit Pour que plus rien ne nous sépare. Trois voix pour l’unité (Cabédita, 2017).

GdSC

 

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