Evolution des manuels scolaires

Réédité par Payot l’été dernier, Mon premier livre s’était vendu à des milliers d’exemplaires en quelques jours. A l’origine de ce succès éditorial romand? La nostalgie! Mais pas seulement, révèlent deux enseignantes vaudoises qui ont longuement étudié l’évolution des manuels scolaires.

«Regardez ça, c’est magnifiquement bien pensé, et conçu avec rigueur», commente Yvonne Cook en tournant les pages d’un manuel scolaire vieux de cent ans. Devant elle, des ouvrages d’apprentissage de vocabulaire et de conjugaison – l’indémodable Bescherelle – recouvrent presque entièrement la table.

«Prenez ces deux manuels de lecture de la première partie du 20e siècle. Pour introduire la lettre V, le mot ‘cave’ est utilisé dans les deux cas. Mais si vous êtes attentif, vous verrez que l’illustration de l’édition vaudoise montre une cave à vin tandis que l’édition bernoise francophone présente une cave remplie de patates. »

Un hasard? «Non! Les auteurs ont adapté le matériel à la région et aux coutumes locales.» «Les petits Vaudois apprennent le son ‘gn’ avec ‘vigne’ et les Bernois avec ‘montagne’»Tandis que les petits Bernois apprennent le son ‘gn’ avec ‘montagne’, leurs camarades vaudois s’exercent avec ‘vigne’. «Les auteurs voulaient coller avec l’environnement proche de l’enfant. Si l’écolier reconnaît les paysages et les objets, il peut facilement établir des liens et son apprentissage en est facilité. Regardez la lettre Y: les Vaudois apprennent que ‘Nyon est sur le lac Léman’ et ‘Lutry près d’Ouchy’ mais côté bernois, c’est ‘Lydie qui va à l’école de Courtelary’. Vous saisissez? »

MADELEINE DE PROUST NUMÉRIQUE

yvonne cookVous l’aurez compris, Yvonne Cook est une passionnée. Professeure de pédagogie à la retraite, elle a formé durant sa longue et riche carrière des dizaines d’enseignants et soutenu de nombreux écoliers dans l’apprentissage de la lecture. Présidente durant près de dix ans de la Fondation vaudoise du patrimoine scolaire (FVPS), qui occupe de modestes locaux au sein d’une ancienne caserne, à deux pas de la gare d’Yverdon-les-Bains, la Vaudoise ne semble pas affectée par la chaleur étouffante de ce mois d’août.

Sa mission? Faire vivre à travers des expositions, des conférences et des publications les précieuses collections de la FVPS. Avec les membres du conseil, Yvonne Cook alimente depuis 2014 un musée virtuel (www.musee-ecoles.ch) puisant sa matière dans les Archives cantonales vaudoises, la Bibliothèque cantonale et universitaire et le Musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne. Véritable madeleine de Proust numérique pour des générations de Romands, la plateforme offre quantité de photographies de classes vaudoises du siècle passé et nombre d’ouvrages utilisés pour enseigner il y a cent ans. Le tout daté, documenté et répertorié. Minutieusement.

«Avant, les enfants apprenaient à lire avec des abécédaires et la Bible: c’était indigeste, rappelle Yvonne Cook. Heureusement, les méthodes ont évolué au fil du temps, influencées notamment par Blaise Pascal qui a proposé, au 17e siècle déjà, d’enseigner non pas le nom, mais le son des lettres», une façon de faire qui entre à l’école dès le milieu du 19e siècle. Mon premier livre, d’où la spécialiste tire ses exemples, a été publié en 1908. Dans un premier temps destiné aux seuls enseignants, il a été testé durant trois ans par quinze institutrices et quinze instituteurs dans trente classes différentes. Conception, édition et évaluation: l’Etat se charge de tout. Une première pour l’époque.

Le Département de l’instruction publique et des cultes, l’ancêtre du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, voit les choses en grand. Son but? Offrir aux écoliers et aux enseignants du canton un seul et unique manuel officiel de qualité. Pour rédiger cet ouvrage de référence, deux institutrices et un enseignant sont nommés. «Pas des académiciens, précise Yvonne Cook, mais des gens de terrain, des enseignants dont le travail était connu et reconnu.» Ils sont rejoints par une peintre de Nyon, Julia Bonnard, et un calligraphe.

UN JEU D’ENFANT

Sorte de version améliorée des syllabaires illustrés d’avant, le manuel reprend une méthode existante et l’adapte au contexte suisse. On va du simple au complexe. Après les voyelles graphiques (i – a – o – u), l’élève découvre les premières consonnes (l – m – r – p – t), ce qui lui permet, en les assemblant, de former des syllabes (li, la, lo, lu). De manière progressive et intuitive, l’enfant forme ses premiers mots («lili») et ses premières phrases («lili a lu»). Un jeu d’enfant!

classeA tel point que les parents, pourtant dépourvus de formation pédagogique et théorique, sont capables d’accompagner la lecture à la maison. Un avantage qui explique en partie la grande popularité de l’ouvrage. Entre 1908 et 1940, pas moins de sept éditions voient le jour. Chaque fois avec des adaptations apportées sur la base de commentaires et critiques des enseignants du canton. Mais aussi dans le but de suivre l’évolution de la société: l’élève doit se sentir concerné et reconnaître au premier coup d’oeil les dessins présentés; les mots choisis font tous partie du langage courant. «Le mot maman, en 1908, signale Yvonne Cook en pointant la page 28 du manuel, montre une femme et sa fille vêtues d’une robe bleu foncé allant jusqu’à la cheville. Regardez l’édition de 1940: les vêtements ont perdu leur couleur et sont devenus beaucoup plus courts.» La conséquence des guerres et des années folles – dont l’Echo vous a parlé cet été – qui ont influencé la mode! Peut-être aussi du krach boursier de 1929 qui a réduit le budget des familles.

ON RETIRE LA CAPOTE

sylvianne tinembartSylviane Tinembart, qui a enseigné durant 22 ans en primaire et au secondaire, a publié des ouvrages sur le sujet avec Yvonne Cook. Formatrice à la HEP Vaud, elle a repris ses recherches il y a quelques années pour obtenir un doctorat. Sa spécialité? L’étude de la transformation des savoirs et de l’évolution des manuels scolaires. «Dans le texte qui accompagne l’illustration du mot ‘maman’, relève-telle en complément des observations de sa collègue, on parle en 1908 de la ‘capote de bébé’, un grand manteau qui protège les nouveau-nés du froid. En revanche, l’édition de 1940 remplace ce vêtement par une ‘brassière’. » Pourquoi? «Dans le langage courant, le mot capote a pris à cette époque un sens différent: celui de préservatif.»

Les sept éditions de Mon premier livre (1908-1940) ne contiennent aucune référence raciste.Autre information intéressante: les sept éditions de Mon premier livre (de 1908 à 1940) ne contiennent aucune référence raciste. Et le fameux «N comme nègre» dont ont abondamment parlé les médias (voir encadré)? «Il n’apparaît qu’à partir de 1949 et dans un autre livre, qui est en réalité une nouvelle version », répond Sylviane Tinembart. La présence du mot dans cette formule postérieure à la Seconde Guerre mondiale pourrait s’expliquer par le contexte de l’époque où les nouvelles autour des indépendances africaines circulaient beaucoup.

Le mot nègre, rappelle en passant l’historienne, n’a pas toujours été connoté négativement en français: dans les années 1930, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor (premier président de la République du Sénégal) et l’anticolonialiste français Léon-Gontran Damas, de grands intellectuels francophones noirs, défendaient en effet la culture africaine à travers le mouvement littéraire de la négritude…

LA BOULETTE DE PAYOT

premier livreCela pour dire qu’il existerait deux Mon premier livre? «Exactement, répondent les deux spécialistes. Payot, dans la feuille d’avertissement jointe aux exemplaires réimprimés l’an dernier, a malheureusement fait l’amalgame entre celui édité en 1908 et celui que tout le monde connaît désormais, paru en 1949, avec les dessins du célèbre Marcel Vidoudez (voir encadré).»

premier livre2En quoi ces ouvrages, qui partagent la même structure, se distinguent-ils? «D’abord, expliquent Sylvianne Tinembart et Yvonne Cook, les auteurs ne sont pas les mêmes. Les deux enseignantes et l’instituteur de la première version ont été remplacés par trois femmes et une autre collaboratrice. Quant à la femme peintre de Nyon, elle a laissé sa place à Marcel Vidoudez.»

«Le travail pédagogique remarquable de ces femmes a été éclipsé par la polémique.» Autre différence de taille: alors que les éditions d’avant 1939-1945 s’adaptent à leur époque – le piano à queue, trop élitiste, devient droit; le U de ‘Hue!’ pour le cheval devient le U de ‘usine’… –, la deuxième version n’évolue pratiquement pas entre 1949 et 1969. Résultat: l’ambiance très champêtre dépeinte par les dessins de Marcel Vidoudez est de moins en moins familière aux enfants qui apprennent la lecture dans les années 1960 et 1970, leur environnement étant plus urbain.

enfant gareParadoxalement, ajoutent en conclusion les deux expertes, «en se focalisant sur le côté sexiste de ces ouvrages, reflets d’une organisation familiale d’un autre temps, la polémique qui a entouré la réédition de Mon premier livre a ignoré le travail pédagogique remarquable réalisé en majorité par… des femmes».

 

«P» comme polémique

lectrice

La réédition par Payot en 2019 de Mon premier livre a fait des heureux. Cinq mille exactement, qui se sont rués sur les exemplaires désormais épuisés. Mais il a aussi échauffé quelques esprits, comme ceux de l’écrivaine genevoise féministe Huguette Genod et de l’historien lausannois Dominique Dirlewanger, choqués à l’idée de voir réimprimé un ouvrage présentant une vision genrée et raciste du monde.

lettres2Le partage des tâches ménagères n’était, il est vrai, pas à la mode dans les années 1950. Le M de maman montre une mère tricotant et prenant soin de ses enfants… et le P de papa un mari fumant sa pipe au balcon, lisant le journal au salon et répondant au téléphone à son travail. La vision des Blancs se croyant supérieurs aux Noirs ressort dans «N comme nègre» (première partie) et dans l’Histoire du nègre Zo’hio, conte tiré des albums du Père Castor (chez Flammarion) qui clôt le manuel scolaire.

Fallait-il pour autant dénoncer Payot à la Commission fédérale contre le racisme, comme l’a fait l’Ordre des avocats de Genève? «Toute source historique doit être replacée dans son contexte, répond l’historienne Sylviane Tinembart. Je défends l’égalité des sexes et ne cautionne aucune forme de racisme. Mais il y a quelque chose d’anachronique dans ces critiques: on ne peut pas, sous prétexte que Mon premier livre contient des pages qui ne correspondent plus à nos valeurs, refuser de le rééditer, de l’étudier et d’en discuter. J’utilise mes vieux exemplaires pour montrer aux enseignants que je forme comment les mentalités évoluent. Mais je remarque que très peu réagissent aux clichés. Les visions stéréotypées n’ont pas disparu dans les jeunes générations et le partage des tâches ménagères reste souvent inégalitaire dans les couples. C’est dans le développement de l’esprit critique des jeunes – plus conscients des stéréotypes et des inégalités – qu’il faudrait mettre nos forces et notre créativité. Pas dans des plaintes contre un libraire qui, finalement, répond à une très forte demande du marché.» 

CeR

 

Fritz Payot, un visionnaire

Le Lausannois Fritz Payot, éditeur de Mon premier livre, a compris très tôt le potentiel des éditions scolaires. Comme Louis Hachette, qui se consacra exclusivement à l’édition scolaire et universitaire jusqu’en 1850, le libraire et instituteur a assuré la pérennité de son entreprise en s’associant avec l’Etat.

«Il a flairé le bon filon, commente Sylviane Tinembart, mais il était aussi un maître d’école et un pédagogue convaincu. La correspondance de l’époque montre qu’il a travaillé dur pour que Mon premier livre soit le meilleur possible. Garantir un prix de vente très bas lui tenait aussi à coeur: chacun devait pouvoir apprendre à lire indépendamment de sa condition sociale.» Plusieurs grands noms de l’édition se sont développés grâce à ce marché. Aujourd’hui, des best-sellers tels que le Bescherelle d’Hatier (devenu une filiale d’Hachette) maintiennent encore à flot certains éditeurs, leur permettant de publier des ouvrages peu rentables. Publiée en 1906, la méthode de lecture Boscher, désormais éditée par Belin, se vend chaque année en France à 50’000 exemplaires. «Mon premier livre est aussi un best-seller, signale l’historienne. Il fait partie du patrimoine familial. Trois ou quatre générations de Vaudois ont appris à lire avec cet ouvrage. Ils s’en souviennent et certains l’utilisent pour initier leurs petits-enfants à la lecture.» La méthode reste efficace et sa longévité surprend face aux manuels modernes à l’obsolescence programmée (5 à 7 ans). Le phénomène ne se limite donc pas à la recherche d’un bref moment de nostalgie. «Les gens ne veulent pas le PDF du livre, ils aiment le tenir entre leurs mains et le transmettre.»

CeR

  

Polisson pédagogue

«Pédagogue le jour, pornographe la nuit», titrait en 2013 Le Temps dans un article consacré à une exposition du Musée historique de Lausanne sur la double vie du fameux illustrateur de Mon premier livre (version 1949-1969). Marcel Vidoudez (1900-1968), né à Bex, a exercé son art dans des livres pour enfants, des fables de La Fontaine et des manuels religieux. Pourtant, rappelle l’article, il fournissait secrètement les amateurs de dessins érotiques! A sa mort, Nicole Vidoudez, sa fille, tomba sur des dizaines d’aquarelles et des centaines d’esquisses cochonnes relevant, selon le journaliste Antoine Duplan, plus de la friponnerie et de la paillardise que de la pornographie. «On y retrouve la rondeur et la fraîcheur des dessins officiels et parfois même au loin le lac Léman, les syndics joufflus, les cavistes au nez rouge, souvent empourprés par les instants torrides qu’ils vivent et prolongés de vits écarlates.»

CeR

 

 

 

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