Les années folles: Une Parisienne au Tibet

Alexandra David-Néel et son fils adoptif, le lama tibétain Aphur Yongden. Le duo entra à Lhassa, capitale sacrée du Tibet, en 1924. La nouvelle arriva en France un an après. Alexandra David-Néel et son fils adoptif, le lama tibétain Aphur Yongden. Le duo entra à Lhassa, capitale sacrée du Tibet, en 1924. La nouvelle arriva en France un an après.

En 1924, l’orientaliste française Alexandra David-Néel (1868-1969) est le premier étranger à pénétrer dans Lhassa, la capitale interdite du Tibet. Cet exploit d’une exploratrice féministe témoigne, en ces temps d’apogée coloniale, de la fascination des intellectuels occidentaux pour le bouddhisme, déjà…

En ce temps-là, les cartes des colonies sont en rose. L’outre-mer fait rêver. «La plus grande France» atteint son apogée d’Alger à Saïgon et de Dakar à Djibouti. La confiance règne même s’il y a des questionnements, des révoltes parfois. Dans l’entre-deux-guerres, le mouvement de l’humanisme colonial envisage des réformes. L’administrateur colonial guyanais René Maran est le premier auteur de couleur à gagner le prix Goncourt (1921): Batouala critique les injustices du colonialisme en Afrique équatoriale sans remettre en cause la présence coloniale civilisatrice. La pensée de la négritude est en voie de constitution. Paris adule Joséphine Baker!

UNE FEMME DE 56 ANS

26 27C ADN retour de Lhassa 1925 si besoin estOn croit en la paix avec la Société des Nations, à la guerre hors la loi, au pacte Briand-Streseman, signé à Locarno. Le franc Poincaré brille d’optimisme et de prospérité. Les communications ont la saveur du télégraphe. Sur les paquebots transocéaniques, on peut croiser l’écrivain Paul Morand qui vogue de palaces cosmopolites en hôtels ouverts ou fermés la nuit. Heureuse, stable, presque insouciante, la France croit que «la der des der» est derrière elle. Le réveil sera brutal quand la crise se fera sentir; pour elle, ce sera vers 1932.

Avant ça, l’Hexagone des années folles aime l’évasion, les faits divers, la mode, y compris aéronautique, les exploits en tous genres. Il est servi avec Alexandra David-Néel.Cette «moderniste bouddhiste» a marqué l’Occident attiré par la religion tibétaine. L’exploratrice orientaliste est accueillie en héroïne au Havre en mai 1925. Son périple de huit mois de marche harassante, 2’000 kilomètres dans l’Asie himalayenne, fait d’elle le premier étranger, a fortiori la première femme occidentale – à l’âge de 56 ans! –, à visiter Lhassa, la capitale interdite du Tibet (sous peine de mort), qu’elle écrit «Thibet».

Couv livre PRINCIPALEntrer incognito dans «la Rome lamaïste» de 1924, auréolée de mystères et de dangers, relève de l’exploit. Alexandra David-Néel n’est pas seule à s’aventurer dans le «Pays des Neiges». Elle est accompagnée de son fils adoptif, Aphur Yongden, un lama enseignant le bouddhisme tibétain rencontré dans un monastère himalayen et qui la suit toute sa vie comme son ombre bienveillante. Avant de revenir en Europe, elle évoluait dans les cercles d’érudits orientalistes. Désormais elle acquiert une célébrité internationale en racontant son expédition dans Voyage d’une Parisienne à Lhassa, publié en 1927.

MYSTÈRES ET DANGERS

Comment s’y est-elle prise? En se travestissant en homme: visage barbouillé de cendres, cheveux teints avec de l’encre de Chine, nattes en poils de yack et toque en fourrure. En emportant le strict nécessaire, dont de l’argent en cas de rançon et deux revolvers, Alexandra David-Néel s’est glissée dans la peau d’un mendiant pèlerin en chemin vers les lieux sacrés du Tibet.

Au fil d’un récit rondement mené, on ressent une dernière fois les frissons des explorateurs du 19e siècle découvrant ce qui reste de «terres vierges». Il y a la faim, le froid, des brigands, des cartes rudimentaires, une chute dans une rivière glacée, la marche nocturne afin de ne pas être démasqué comme un philing (étranger), une tempête de neige, un refuge dans une grotte où il faut se nourrir du cuir de ses bottes, des cols à 7’000 mètres, le corps qui maigrit… Quoi d’autre?

Les observations ethnologiques et spirituelles. Un intérêt constant pour l’altérité. Les rencontres avec les petites gens. Les us et coutumes éloignées des manières européennes. Les villages très haut perchés. Et puis les inévitables étrangetés. La lévitation stupéfie ou laisse incrédule le lecteur des années 1920. De même que la pratique tantrique du toumo qui permet de résister à des températures extrêmes en augmentant la chaleur corporelle. Grâce à Alexandra David-Néel, le fascinant Tibet se laisse plus qu’entrevoir. Avec à l’horizon, en apogée, le palais du Potala, la résidence fortifiée des dalaï-lamas.

PARMI LES PÈLERINS

Lha gyalo!, «les dieux ont triomphé!», clame l’exploratrice grimée en pénétrant enfin dans Lhassa. Avec Aphur Yongden, elle se mêle à la foule des pèlerins venus célébrer le Mönlam, la fête de la grande prière. Durant deux mois, ils visitent la ville sainte et les grands monastères avant d’être démasqués. En se lavant chaque matin à la rivière, Alexandra David-Néel se révèle trop propre. Mais le duo peut quitter la cité interdite sans endurer la peine capitale. Ouf…

Avant cette folle aventure aux répercussions mondiales, l’Asie n’était pas inconnue à Alexandra David-Néel. Louise Eugénie Alexandrine Marie David passe sa jeunesse en Belgique. Née catholique, convertie au protestantisme, cette Française éduquée est finalement conquise par le bouddhisme après avoir goûté à l’ésotérisme fin de siècle. Sa vocation d’orientaliste naît à Paris, dans les allées du musée Guimet, spécialisé dans les arts asiatiques. Elle étudie le sanskrit et le tibétain. Pleine de talents, elle est aussi une cantatrice lyrique qui se produit à l’opéra à Hanoï, Athènes et Tunis.

Elle crée son nom de plume en épousant un lointain cousin, Philippe Néel, ingénieur en chef des chemins de fer en Tunisie. Elle a 36 ans: un mariage très tardif pour une femme de 1904. C’est qu’Alexandra David-Néel est une féministe dans l’âme (pas vraiment une suffragette) qui ne veut pas d’enfants. Décidée à vouer sa vie au savoir et à la spiritualité, elle est séduite par l’anarchisme du fameux géographe Elisée Reclus, un ami de son père.

TROPISME ASIATIQUE

Alors qu’elle s’est déjà rendue en Asie à deux reprises pour de courts séjours, elle largue les amarres pour l’Inde en 1911. Elle a 43 ans. Elle est censée partir pour dix-huit mois afin d’approfondir sa connaissance du bouddhisme; elle restera finalement quatorze ans en Asie…

Elle séjourne d’abord au Sikkim, fréquente le fils aîné du souverain local, puis prend la route, dialogue avec des érudits, étudie sans cesse, rencontre le 13e dalaï-lama (le prédécesseur de l’actuel) et le panchen-lama (le n°2 du bouddhisme tibétain), fait des retraites dans plusieurs monastères. Ne pouvant rentrer en Europe en raison de la Première Guerre mondiale, elle se rend au Japon, en Corée, en Chine et en Mongolie. Son Voyage d’une Parisienne à Lhassa n’est qu’une portion de ses nombreux déplacements dans la vaste Asie bouddhiste.

C’est sur la base de cette très riche matière qu’elle élabore son oeuvre une fois installée dans sa maison de Digne-les-Bains. Dans cette ville provençale, elle crée ce qui est pour ainsi dire le premier sanctuaire tibétain en France. Elle vit encore un long périple chinois de 1937 à 1946. Avant de décéder à l’âge de 101 ans. Telle une Dame vénérable, une «lampe de sagesse» qui donnait des conférences et publiait des livres à succès. C’était en 1969. Une année où, ce n’est pas un hasard, le bouddhisme entame sa popularisation en Occident. Alexandra David-Néel aura pavé cette voie-là.

 

Chez les chasseurs de têtes

lectrice

Alexandra David-Néel n’est pas la seule Française à voyager dans le vaste monde. Titaÿna est une reporter fameuse des années folles. Elle devrait son pseudo à une légende catalane de sa région d’origine, le Roussillon. Sur le passeport, elle s’appelait Elisabeth Sauvy (1897-1966). Elle était la soeur de l’économiste Alfred Sauvy, l’inventeur de l’expression «tiers-monde», et de Pierre, dont elle pleura amèrement la mort suite à l’attaque britannique sur Mers-el-Kébir en juillet 1940.

DE LA GLOIRE À L’OPPROBRE

Dès le milieu des années 1920, Titaÿna se signale par des articles sensationnels rapportés de «raids» journalistiques lointains. Cette aventureuse (un terme qu’elle préfère à aventurière) voyage vite, saute de cales en cockpits, écrit des romans, réalise des documentaires, est comparée à Kessel, Cendrars, Albert Londres. Bourlingueuse mondaine, elle rencontre les grands de ce monde, Atatürk et Mussolini. Elle est la seule Française à interviewer Hitler. Elle est «la reine du Tout-Paris», dit-on. Mais elle va tomber dans l’oubli et l’opprobre. Sous l’Occupation, elle se retrouve dans le camp de la Collaboration, écrit des articles antisémites. A la Libération, elle perd sa nationalité. Ses biens sont confisqués. TitaÿnaElle s’en va à San Francisco où elle refait sa vie en épousant un libraire sans piper mot de sa vie d’avant. Cette édition en poche d’Une femme chez les chasseurs de tête (Points Aventure, 288 pages) la remet en lumière avec trois reportages bien dans sa veine: une expédition au fond de la jungle indonésienne parmi les indigènes Torajas; une virée en Perse entre Ispahan et les oasis; le survol des Etats-Unis de la Prohibition à bord d’avions qui transportent de l’alcool. Ce n’est pas du Ella Maillart, mais ça a du chien et cela mérite amplement d’être lu par les amoureux du grand reportage à l’ancienne.

TK

 

lectrice

La fascination du bouddhisme

La rencontre du bouddhisme et de l’Occident a bien plus qu’un demi- siècle d’âge. Elle n’a pas que l’odeur persistante du patchouli des années hippies. Cette fascination a des antécédents dont Alexandra David-Néel est un jalon fameux. Longtemps l’Europe s’est peu intéressée au Bouddha. A partir de la Renaissance, elle le fait dans le cadre de l’étude balbutiante des religions asiatiques, où le sanskrit et l’hindouisme ont plus la cote, et avec une attitude courante de réfutation théologique.

PLUS D’UN MALENTENDU

Cela change avec le romantisme. Au 19e siècle, les âmes éplorées voient dans le bouddhisme une religion antimatérialiste opposée à la rationalité asséchante des Lumières. L’Europe, qui se conçoit comme de moins en moins chrétienne, commence à regarder les disciples de Bouddha comme les fidèles d’une religion pacifique et tolérante; deux qualificatifs éminemment positifs (les préjugés peuvent aussi l’être) promis à un grand succès.

30A Poster Lost Horizon 1937 30D’autres esprits, comme Schopenhauer, croient percevoir dans le bouddhisme un reflet visionnaire de leur pessimisme. Malgré les travaux d’universitaires scrutant les textes, c’est le début des malentendus; ainsi de la méditation, qui n’a pas pour but la paix intérieure et l’éveil spirituel, mais cherche à mettre à nu la réalité sans fuir la souffrance. Les approches erronées et les interprétations partielles facilitent néanmoins la séduction du bouddhisme, «religion sans Dieu» supposée plus rationnelle et ouverte à la science, voire «doctrine du néant»: c’est le cas de Nietzsche qui finit par le qualifier de nihilisme. A partir de la décennie 1880, avec la théosophie, cet intérêt est plus marqué même s’il ne touche encore que des cercles d’intellectuels. Animé par Helena Blavatsky, ce mouvement religieux cherche des traces divines dans les religions et les philosophies. Les théosophes sont des syncrétistes dans l’âme: le bouddhisme trouve une place de choix dans leur approche ésotérique, nombre de ses concepts se diffusant dans le lexique de la spiritualité attrape-tout (réincarnation, karma, yoga, corps astral, etc.).

30BCes ancêtres du New Age – rien de nouveau sous le soleil… – ne craignent pas les insolations occultistes. En un temps où certains croient encore à l’Eldorado, ils rêvent de contrées lointaines enrobées de secrets exotico-spirituels. Ils vivent un grand trip cérébral et para-millénariste avant que le LSD devienne la drogue du psychédélisme et des disciples des gourous, des Krishnamurti et autres qui populariseront le bouddhisme comme jamais autour de 1968. Sur la base de bribes de témoignages, d’emprunts légendaires et de bricolages ésotériques, les théosophes croient avoir trouvé un pays mythique: le Shambala!

SHAMBALA, AGARTHA, SHANGRI-LA…

En sanskirt, cela signifie «lieu du bonheur paisible». Dans la tradition bouddhiste tibétaine, c’est un royaume mythique accessible aux karmas d’exception. Dans l’esprit de ceux qui croient que la vérité est ailleurs et réservée à une élite, c’est une terre pure, enchantée, asiatique, de haut niveau spirituel où les survivants du continent imaginaire de Lémurie vivraient heureux, les autres se terrant dans l’Atlantide (les petits hommes verts viendront plus tard). Cela fait le miel d’occultistes comme Alice Bailey, d’explorateurs plus ou moins farfelus et de nazis en quête de l’île de Thulé sur un autre continent mythique, l’Hyperborée, pas dans le lointain Orient, mais au pôle Nord. Si on ne spécule pas trop, ce qui est difficile en la matière, Shambala se cacherait dans le désert de Gobi. Bêtes, Hommes et DieuxSelon Alexandra David-Néel, son accès se trouverait plutôt près de la cité de Balkh, en Afghanistan; comme quoi la quête spirituelle de l’Orient bouddhiste fait déjà tourner bien des têtes, scientifiques ou candides... Shambala est aussi censé être un monde souterrain. Il embrasse alors le mythe d’Agartha, qui apparaît au fil d’un 19e siècle où on se passionne pour l’Himalaya à travers une littérature très romancée; le 20e siècle en reprendra plus d’une divagation. Agartha est une cité, un royaume ou un monde souterrain idéal, sans violence,Siddharta dépositaire d’un savoir mirifique sur lequel règnerait un souverain quasi divin.L’écrivain et aventurier polonais Ferdinand Ossendowski dit avoir appris son existence grâce à des Mongols suite à son périple décrit dans Bêtes, Hommes et Dieux, paru en 1922. La même année que Siddharta de Herman Hesse, sur un héros qui ressemble furieusement au Bouddha, un roman «philosophico-bouddhaphile» qui devint un livre de chevet pour les beatniks et les hippies.

UTOPIE HIMALAYENNE

Les révélations d’Ossendowski amènent par contrecoup le métaphysicien René Guénon, penseur musulman inclassable (qui condamna la théosophie), à présenter Le roi du monde (1927): un livre d’initiés où il expose sa thèse de la Tradition primordiale et de l’existence d’une invisible autorité spirituelle symboliquement au centre de toutes choses et en laquelle les grandes traditions religieuses convergeraient.

La quête du paradis terrestre projeté dans un Orient de mystères bouddhistes. Le mythe d’Agartha rejoint enfin les théories pseudo-scientifiques de «la Terre creuse» (bonjour Jules Verne!). En somme, c’est la réactualisation ésotérique de la quête du paradis terrestre projeté dans un Orient de mystères bouddhistes tant il est vrai que le divin est forcément très haut et inaccessible, quelque part dans l’Himalaya...

En rencontrant le bouddhisme, plus d’un Occidental (et autres) a ainsi espéré une religion parfaite épargnée par les «erreurs» des autres traditions; un souhait récurrent sur lequel capitalise le marché du développement personnel où le bouddhisme light, cool et plastique prospère sans vergogne en se présentant comme la recette du bonheur.

Dans cette optique, la félicité ne pourrait se trouver que dans une sorte de lamaserie utopique. C’est aussi la croyance en un Shangri-la, ce lieu de paix hors du temps inventé par le romancier James Hilton et adapté au cinéma par Frank Capra en 1937 dans Les Horizons perdus. A toutes ces élucubrations, on peut préférer le groupe pop des Shangri-las. Avec un s. Quatre filles qui chantaient super bien dans les années 1960. Sans une once de spéculation hermétique.

Thibaut Kaeser

 

 

 

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