Années folles: Elmer Gantry

Burt Lancaster reçut l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation du pasteur. Richard Brooks celui du meilleur scénario adapté. Burt Lancaster reçut l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation du pasteur. Richard Brooks celui du meilleur scénario adapté.

Poignée de main virile, belle gueule et prestance de sénateur, Elmer Gantry fait carrière dans l’Evangile. Cette vision assassine du rêve américain, entre ferveur mystique et fièvre du dollar, valut à Sinclair Lewis le prix Nobel de littérature en 1930.

26A EM32Son premier Nobel de littérature, l’Amérique s’en serait bien passée. En 1930, l’Académie suédoise adoubait Sinclair Lewis pour une trilogie brossant le portrait au vitriol du matérialisme bien-pensant des petites villes américaines. Le dernier opus, Elmer Gantry, raconte l’ascension sociale d’un prédicateur baptiste qui vend le bon Dieu comme on vend des savons. Il a provoqué un scandale à la mesure de son succès. «Un bon pasteur californien, à la lecture de mon Elmer Gantry, a désiré prendre la tête de la foule qui me lyncherait, affirma Lewis lors de son discours de réception à Stockholm. Tandis qu’un autre saint homme de l’Etat du Maine s’est demandé s’il n’y avait pas de manière plus respectable et vertueuse de me mettre en prison.» De fait, le livre fut interdit à Boston et dans plusieurs villes américaines à sa parution en 1927. Billy Sunday, célèbre prédicateur qui dut se sentir visé, aurait affirmé qu’il casserait lui-même la figure à l’écrivain.

L’objet de tant de ressentiment? Un gredin superficiel et presque attachant à la carrure de Ken et au sourire ravageur, Elmer Gantry, héros du roman qui porte son nom. Footballeur talentueux, grande gueule, davantage craint qu’aimé par ses camarades d’université, «il était né pour faire un sénateur. Il ne disait jamais rien d’important, mais il le disait d’une voix sonore». Elmer aime sa maman et Jim Lafferts, son unique copain, compagnon de beuverie, intelligence froide et athée convaincu. Ces deux êtres mis à part, le garçon ne doute pas d’être le centre de l’univers.

L’étudiant se verrait bien dans les affaires; mais ses plans sont ébranlés lorsque Judson, jeune cadre dynamique de la YMCA (Young Men’s Christian Association, l’Union chrétienne de jeunes gens) vient raviver la foi des étudiants de son université. Jud est un as du football, un beau mec qui en impose et n’hésite pas à boxer les plaisantins venus troubler ses meetings. Un soir qu’Elmer est dans sa chambre avec Jim, «la porte céda sous un poing puissant et héroïque et livra passage à Judson Roberts, grand comme un ours, aimable comme un épagneul et reluisant comme dix soleils».

Qu’est-ce qu’Elmer voudrait être populaire comme lui! Impossible de refuser quand Jud l’invite à l’écouter prêcher. Pendant cette soirée de prière, Elmer s’abandonne à la ferveur mystique et au rôle qu’on attend de lui: celui du pécheur touché par la grâce.

TRAHIR SON AMI JIM

«A peine savait-il ce qu’il disait. C’était la foule qui voulait pour lui. Les paroles qu’il prononçait n’étaient pas de lui. Il répétait les mots des prêcheurs inspirés, des fidèles hystériques qu’il avait entendus depuis son enfance: Mon Dieu, j’ai péché! Ah que le sang répandu pour moi soit mon salut!» Renoncer à la bouteille et aux jupons? Trahir son ami Jim? Certes, mais «il connaissait désormais les ravissements de la rédemption, ainsi que la joie d’être le centre d’intérêt de toute une foule». D’ailleurs, Elmer ne fait pas de grands sacrifices en entrant au séminaire baptiste. Prôner la vertu en chaire ne l’empêche nullement de séduire Lulu, la fille du diacre de sa première paroisse. Mais cette jolie oie blanche pas très fute-fute finit par le lasser. Quand la carabine du père de Lulu pointée entre ses deux yeux convainc Elmer de faire sa demande en mariage, le prédicateur parvient à rompre ses fiançailles en faisant passer la jeune femme pour infidèle. Qu’importe s’il condamne la pauvre fille à un mariage malheureux.

Il ne faut pourtant pas pousser le bouchon de la bouteille de gin trop loin. Surpris dans un bar enfumé à se soûler avec une blonde sur les genoux alors qu’il est attendu pour prononcer le sermon de Pâques, Elmer est renvoyé du ministère. Qu’à cela ne tienne: il se reconvertit dans le commerce où il «excelle dans la poignée de main». Les affaires marchent, mais il s’ennuie. Les feux de la rampe lui manquent. Jusqu’à ce qu’il rencontre Sharon Falconer...

Une affiche en ville l’invite un soir au show – à la prédication, s’entend – de Miss Sharon Falconer, prédicatrice évangélique itinérante qui s’avère être également une redoutable femme d’affaires et une fort jolie fille. Soeur Falconer lui donne plus de fil à retordre que ses conquêtes habituelles, mais Elmer parvient à se faire embaucher dans son équipe – une véritable troupe de circassiens au service de l’Evangile avec choeur et musiciens passés maîtres dans l’art d’arracher des larmes et quelques dollars aux pécheurs repentis.

29A EM32Aristocratique, sûre d’elle-même, Sharon le fascine. C’est la première véritable passion d’Elmer depuis Jim Lefferts. Il la demande en mariage; l’envie lui prendrait presque de devenir honnête... Mais Sharon refuse, le célibat seyant mieux à son rôle de prêtresse magnétique. Elle le prend néanmoins pour amant. On ne sait si c’est une pure manipulatrice ou si elle est sincère: cyniquement affairiste par moments, elle laisse entendre à d’autres qu’elle croit vraiment être une prophétesse, voire le messie.

Cette hubris lui sera fatale. Sharon opère des guérisons; les dollars pleuvent. Elle achète un casino sur la côte dans le New Jersey pour en faire une église géante avec croix lumineuse tournante sur le toit – la religion spectacle dans tout son kitch. Mais le soir de l’inauguration, le feu prend. Sharon se croit invulnérable et refuse de s’enfuir. Elmer ne parvient pas à la convaincre de le suivre et l’abandonne aux flammes.

LA FILLE DE L’ÉPICIER

Sans amour, sans amis, rongé par l’ambition, Elmer Gantry flaire une bonne occasion en rejoignant l’Eglise méthodiste, plus respectable – et aux paroissiens plus opulents. Il épouse la fille d’un riche épicier qu’il trompera abondamment, retourne sa veste au moindre changement politique et s’arrange pour faire parler de lui dans la presse grâce à ses sermons musclés contre le vice.

Il se hisse même à la tête d’un escadron de police qui fait des descentes chez des filles de mauvaise vie et des bistrotiers qui distillent en douce dans leurs caves. Pas chez les vrais caïds, ça non, Elmer n’est pas fou! Mais en cette période de prohibition, la pègre de seconde zone lui permet de se camper sans trop de risques en Eliot Ness en clergyman devant les flashs des journalistes.

29E EM32Jamais rassasié, Frère Gantry se rêve en chef de l’union de toutes les ligues puritaines luttant contre l’alcool, la prostitution et le base-ball le dimanche. Il veut être l’homme qui murmure à l’oreille du président des Etats-Unis, le démiurge qui tire les ficelles en coulisse. «Non, personne, pas même Napoléon ni Alexandre, n’avait jamais osé décréter ce qu’une nation entière devait porter, manger, boire et penser. Cela, Elmer Gantry l’osait.»

Y parviendra-t-il ou pas, on laisse le lecteur le découvrir. Le succès couronna en tout cas Elmer Gantry. Le roman se vendit à 600’000 exemplaires rien que pour l’édition cartonnée. Un choc pour celui qui, bien malgré lui, avait inspiré cette histoire à Sinclair Lewis! Le pasteur méthodiste William Stidger était en effet venu trouver l’écrivain en 1922 pour lui reprocher un personnage d’ecclésiastique dans son précédent roman, Babbit. Il lui suggéra de consacrer un nouveau livre exclusivement au clergé. Et lui proposa même de l’héberger chez lui pour qu’il puisse rencontrer d’autres pasteurs... C’est ce que fait Lewis en 1925 et 1926 à Kansas City. Il assiste à plusieurs offices par dimanche et réunit tous les mercredis midi «l’école du dimanche de Sinclair Lewis»: une dizaine d’ecclésiastiques dont un prêtre catholique, un rabb29C EM32in et un unitarien agnostique.

Lewis se familiarise avec les querelles théologiques, les éléments de langage, les ambiances. Il monte trois fois en chaire pour se mettre dans la peau de son personnage. Mais il n’est guère tenté par la conversion à une religion que personne, dit-il, ne pratique vraiment: «Qui accepterait d’abandonner femme, enfants, compte en banque, pour imiter Jésus dans sa solitude, son ridicule, sa mort?», lance-t-il à ses catéchistes. Son athéisme ne le rend pas plus indulgent envers la superficialité de son pays. Dans son discours à Stockholm, Lewis regrette que des footballeurs tiennent lieu de héros de sa nation, que les écrivains soient perçus comme des amuseurs et que pour être aimés, ils doivent écrire «que les Américains sont tous grands, beaux, riches, honnêtes et bons golfeurs». L’Amérique, dit-il, malgré sa puissance et sa richesse, «n’a pas encore produit une civilisation capable de satisfaire les désirs les plus profonds des êtres humains».

LES ÂMES MORTES AMÉRICAINES

29D EM32Pour sa part, c’est en décrivant par le menu la médiocrité morale de ses compatriotes, en leur présentant le miroir dérangeant de leur inconsistance, comme l’a fait Nicolas Gogol dans Les Âmes mortes, que Lewis a voulu donner à son pays une littérature réellement «digne de son immensité». Gogol avait l’ambition d’écrire rien moins qu’une version russe de La Divine comédie. Elmer en a donné la version américaine, bien que tous deux se soient arrêtés à L’Enfer.

 

Une plume acerbe

lectriceEnfant solitaire perdu dans ses bouquins, Sinclair Lewis deviendra à l’adolescence un grand chat maigre pas très doué avec les filles. L’anti-Elmer Gantry, en somme. Ce fils de médecin de campagne naît en 1885 à Sauk Centre, un village du Minnesota à peine plus vieux que lui. Ainsi deviendra-t-il un observateur sarcastique du provincialisme américain, qui lui fournira le sujet de son premier roman à succès, Main Street (1920).

Diplômé de Yale, Lewis fréquente écrivains et journalistes de gauche – Jack London, John Reed. Il vivote de sa plume avant que ses romans ne le rendent millionnaire: les années 1920 sont celles de la gloire. Babbit, en 1922, raconte l’émergence d’une classe moyenne qui court derrière les voitures et les frigidaires avant la grande claque de 1929. Arrowsmith (1925) a pour héros un médecin idéaliste confronté au monde réel. Deux ans plus tard, Elmer Gantry défraie la chronique; en 1930, c’est la consécration.

Lewis écrira encore onze romans moins marquants, à part It Can’t Happen Here (Cela ne peut se passer ici, en 1935), qui raconte l’arrivée d’un fasciste à la Maison-Blanche – le livre s’est arraché sur Amazon au moment de l’élection de Donald Trump. Après deux mariages ratés et un fils tué au front en 1944, Sinclair Lewis s’éteint à Rome en 1951, rongé par l’alcoolisme.

CMC

 

L'âge des prophètes

lectriceUne moto vrombissante remonte la rampe et s’arrête devant la scène dans un dérapage contrôlé. Sur la selle, la prédicatrice fait hurler un sifflet de police et tend une main gantée vers l’assemblée: «Stop! Vous roulez à toute allure vers l’enfer!». Il ne s’agit pas d’un personnage d’Elmer Gantry, mais bien d’une vraie prédicatrice itinérante, Aimee McPherson. Véritable phénomène des années 1920, elle parcourait les Etats-Unis à bord d’une voiture portant l’inscription: «Jésus revient – soyez prêts».

Sinclair Lewis nie s’être inspiré d’elle pour son personnage de Sharon Falconer. Mais la ressemblance est troublante. Experte en mise en scène, louant les services de musiciens, de maquilleurs et d’éclairagistes professionnels, Aimee McPherson invente le mariage de Jésus et d’Hollywood. Elle parvient à lever 250’000 dollars (3,5 millions de dollars actuels) pour construire l’une des premières megachurchs au monde, l’Angelus Temple, pouvant accueillir 5300 personnes à Los Angeles.

UNE ÉTRANGE DISPARITION

Immensément populaire, Aimee McPherson voit son étoile pâlir suite à un épisode étonnant: elle disparaît en 1926 après avoir nagé dans l’océan. On la croit morte. Elle réapparaît un mois plus tard au Mexique, prétendant avoir échappé à ses ravisseurs. Elle est pourtant glamour et mise comme à son habitude. La prédicatrice est soupçonnée d’avoir fait une escapade avec son amant, un homme marié travaillant pour sa radio privée et qui, bizarrement, a disparu en même temps qu’elle. McPherson finira par se retirer dans un manoir à tours crénelées qu’elle s’est bâti près de Los Angeles. Une overdose de somnifères la ramène vers le Père en 1944 – elle a 53 ans.

La prédicatrice était perçue comme le «Billy Sunday féminin». Baseballeur professionnel converti, Billy Sunday (1862-1935) a inventé la prédication spectacle encore en vogue chez les évangéliqbilly sundayues américains: mots simples, formules chocs, présence scénique. Il saute, sue, monte sur la table, casse des chaises,... Chantre de la prohibition – «Chicago, Chicago, the town that Billy Sunday couldn’t shut down», «la ville que Billy Sunday n’a pu éteindre», chantait Frank Sinatra –, il est avec Aimee McPherson un des premiers représentants de cette religiosité, étrange pour les Européens, qui mêle conservatisme doctrinal et show-business.

CMC

 

 

Articles en relation


Littérature: Elisa Shua Dusapin

Dans son troisième roman, Vladivostok Circus, la Jurassienne Elisa Shua Dusapin s’immisce dans l’intimité d’un trio qui prépare un grand concours de cirque. Aux confins de l’Extrême-Orient russe, ce labeur de perfectionnistes est aussi subtil que périlleux.


Années folles: Politique-fiction en URSS

Avant 1984 de George Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, Nous autres d’Eugène Zamiatine (1884-1937) est un roman dystopique qui, en épinglant le totalitarisme naissant en Russie, dénonce d’abord la mainmise de la machinerie technoscientifique.


Big Brother toujours

«C’était une journée d’avril, froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures.» L’histoire de Winston Smith commence de manière anodine, mais on s’aperçoit rapidement qu’il vit dans un monde totalitaire, inamical et étrange.

Abonnez-vous à l'Epaper!

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!