L’or de la Dent de Vaulion

 Du sommet de la Dent de Vaulion, vue sur le lac de Joux (à gauche) et le lac Brenet. Du sommet de la Dent de Vaulion, vue sur le lac de Joux (à gauche) et le lac Brenet.

Y aurait-il de l’or dans la Vallée de Joux? Quoi qu’il en soit, la Dent de Vaulion a été, du 18e au 20e siècle, le théâtre d’une ruée vers le précieux métal. Pour en savoir plus, nous avons suivi les traces des orpailleurs. Mais gare au Grabelioux et à ses acolytes!

15A EM32Aurait-il passé un pacte avec le diable? En tout cas, Gérard Heiss, notre guide, a parcouru toutes les cavités du Jura vaudois – environ 800 – sans être inquiété par le Grabelioux et ses six acolytes qui, si l’on en croit la légende, gardent jalousement les mines d’or de la Dent de Vaulion (voir encadré). Il en a même tiré un livre écrit avec Maurice Audétat, Inventaire spéléologique de la Suisse IV. Jura vaudois partie ouest publié par la Commission de spéléologie de l’Académie suisse des sciences naturelles en 2002.

Nous avons rendez-vous à la buvette de la Dent de Vaulion, à une quinzaine de minutes du sommet, avec ce spéléologue passionné et confirmé: voilà plus de quarante ans qu’il explore les grottes et failles de Suisse romande. Pour le plaisir, mais aussi pour les recenser et les décrire. A la clé, des découvertes importantes comme celle de la grotte-gouffre du gnome en 1989 avec des collègues – une verticale de quinze mètres, puis une galerie artificielle de sept mètres de long et trois cavités en pleine paroi nord de la Dent. Ils y ont retrouvé des rondins de bois, des barres de fer, une poulie et une bouteille gravée d’une croix fédérale qui daterait de 1850 environ. Autant d’indices témoignant de la présence de chercheurs d’or sur les pentes de la Dent de Vaulion.

CREUSÉE DE TOUTES PARTS

Ce que l’on sait, c’est que cette montagne a été l’objet d’une ruée vers l’or du milieu du 18e au milieu du 20e siècle.

16A EM32Et que des légendes ont bien vite entretenu cette fièvre. On y recense, outre les cavités naturelles, de nombreuses galeries percées par des mineurs en quête du précieux métal. Pourquoi ici? Un vieil homme aurait trouvé des pépites dans le ruisseau des Epoisats, au pied du flanc nord de la Dent; par la suite, certains auraient fait fortune après quelques travaux de creusement. Il n’en fallait pas plus pour nourrir les convoitises. En 1870, le Dictionnaire historique, géographique et statistique du canton de Vaud de David Martignier et Aymon de Crousaz relève que «ces histoires, embellies encore par les narrateurs, excitaient les imaginations et recrutaient incessamment de nouveaux mineurs qui se formaient en associations souvent très nombreuses. Des villages presqu’entiers venaient y perdre leur temps et leur argent. La Dent a été entamée de tous les côtés par la 16B EM32pioche des mineurs. La base, du côté de Vallorbe, est sillonnée de galeries, souvent profondes, qui pénètrent jusqu’à la base des rochers». Il se racontait, dans les chaumières de la vallée, que les habitants du Pont remplissaient leurs caves de la terre de la Dent pour y chercher, l’hiver, des pépites d’or à l’abri du gel...mais aucun d’eux ne s’est enrichi. On sait aujourd’hui, grâce aux progrès de la géologie, que le terrain, calcaire, ne contient pas d’or; tout au plus y trouve-t-on de la pyrite, une sulfure de fer jaune parfois appelée «l’or des fous». De quoi entretenir la légende...

DES CHERCHEURS CRÉDULES

17A EM32Mais où les orpailleurs, nombreux, creusaient-ils? Ils disposaient d’instruments vantés... et vendus à prix d’or par des charlatans qui abusaient de leur crédulité: la baguette de coudrier et le miroir de Salomon, qui permettait de voir les entrailles de la terre. Et de cartes établies par des faussaires avec des explications assez compréhensibles pour ne pas les décourager, mais assez obscures pour leur garantir un échec total. Celle qui semble être la plus ancienne, le «plan de Quazu» – elle daterait des environs de 1760 –, est surchargée d’inscriptions étranges parmi lesquelles on reconnaît les signes du zodiaque, les symboles alchimiques des sept métaux, une baguette de coudrier et des lignes de visée. Ce «chef-d’oeuvre d’escroquerie», selon lesmots de Stefan Ansermet dans son Guide des lieux mystérieux de Suisse romande, n’a fait la fortune que de son inventeur. On en a trouvé une version simplifiée datée du 20 juillet 1850. Les historiens ont aussi retrouvé des demandes faites aux autorités pour obtenir des permissions afin de prospecter le terrain – beaucoup ont été refusées. La gendarmerie veillait au grain!

18A EM32Et puis, le Grabelioux et ses acolytes retenaient beaucoup de chercheurs d’or à la surface. Ils avaient en effet élu domicile dans le sous-sol de la Dent. Celui qui les rencontrait la nuit de la Saint-Michel, le 29 septembre, était attiré dans un puits profond sans espoir d’en ressortir vivant. La peur tempérait ainsi l’avidité de beaucoup. Pour ne pas devenir la proie du diable, il fallait faire alliance avec lui au risque de perdre son âme.

LA FAILLE DU CHEVREUIL

Quelles traces reste-t-il de cette ruée vers l’or? Quelques cavités sont encore repérables: des sondages et des grottes accessibles aux seuls spéléologues – celles du gnome et des chercheurs d’or –, des trous et des failles près du sommet de la Dent de Vaulion visibles par les promeneurs. En route, d’autant que la pluie menace! Nous nous arrachons à la contemplation du paysage – du sommet, la vue porte du Léman au Jura français, de la Vallée de Joux à Morat, embrassant huit lacs – pour descendre de 200 mètres sur le flanc sud-ouest de la montagne. «Là! Vous voyez? », s’écrie notre guide. «Euh...» Sans l’oeil expert du spéléologue, nous n’aurions rien remarqué... Sur un replat, une tranchée de quelques mètres de profondeur et de huit mètres de long que prolonge un gros déblai; elle est recouverte d’une herbe sur laquelle s’élèvent des aroles vieux de deux cents ans. «C’est le monticule de terre qui indique l’emplacement de la mine, aujourd’hui bouchée. Au siècle dernier, on y jetait toutes sortes de détritus ainsi que des carcasses de bétail.»

L’endroit est calme: des vaches paissent à proximité et un peu plus bas, nous apercevrons même des chevreuils. Difficile de croire qu’il a vu passer des chercheurs d’or en nombre et que le Grabelioux en a fait sa demeure. Nous laissons vagabonder notre imagination. Un peu plus loin, un trou, le puits du chalet, témoin lui aussi d’une intense activité. Nous poursuivons notre descente vers la faille du chevreuil, «une faille tectonique, donc naturelle », nous précise Gérard Heiss, qui s’y faufile avec aisance... sur cinq mètres, car on ne peut pas descendre plus bas. Le sol est tapissé de feuilles mortes et les rochers semblent vouloir nous avaler. Pratique, à l’époque, pour pénétrer dans les entrailles de la terre! Il nous faut descendre encore plus bas et enjamber des fils de fer barbelés pour nous trouver en face de la paroi nord de la Dent et tenter d’apercevoir, derrière la végétation, l’entrée de la grotte des chercheurs d’or, redécouverte par les spéléologues dans les années 1920.

Il est temps de remonter. La bruine nous accompagne: le souffle du Grabelioux? Les autres cavités, réelles ou supposées, garderont jalousement leurs secrets avec le concours des gnomes, du diable et de ses acolytes. Mieux vaut les laisser en paix pour éviter de mauvaises surprises!

 

Comment s'y rendre?

Le site n’est accessible qu’à la belle saison. En voiture: sortir de l’autoroute à Cossonay et prendre la direction de la Vallée de Joux, traverser Vaulion et monter jusqu’à la buvette. Le sommet est à 15 minutes à pied. En transports publics: de la gare de Croy-Romain môtier, prendre le bus postal pour Vaulion. De là, il vous faudra deux heures de marche.

 

Fascinantes entrailles

lectriceLa spéléologie? «J’ai commencé en 1975 et n’ai plus arrêté. Depuis petit, j’aime explorer, découvrir, et le sous-sol de notre pays regorge de merveilles», nous confie Gérard Heiss au détour d’un chemin. Ce qu’il aime, c’est aller toujours plus loin dans les profondeurs de la terre pour voir ce que personne n’a encore vu. «Il m’est arrivé de passer la nuit dans une grotte parce que le chemin parcouru ne me permettait pas de revenir en arrière le même jour, explique ce passionné. Et puis, lorsque se présentent des boyaux très étroits, il faut parfois retenir sa respiration pour passer. » Ouf!

Gérard Heiss, à la tête d’une entreprise forestière à Bassins, au-dessus de Nyon, pratique la spéléologie pour le plaisir au Spéléo Club de la Vallée de Joux (079 305 58 40, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.).

Mais pas que. Les spéléologues établissent des relevés topographiques; ils nettoient aussi grottes et failles. Et ces fins connaisseurs du sous-sol sont régulièrement appelés par la Garde aérienne suisse de sauvetage, la Rega, sur des lieux d’intervention: «Il y a huit colonnes de secours en Suisse. Moi-même, j’ai été chef d’une colonne. Une fois, nous avons passé une semaine à secourir une jeune fille tombée dans un trou à Leysin. Elle était blessée et pour la sortir de là, nous avions dû agrandir les galeries afin de pouvoir faire passer la civière».

GdSC

 

Le Grabelioux

lectrice

La première mention de la légende du Grabelioux et de ses acolytes date de 1837. On la trouve dans Le Sauvage du lac d’Arnon, du pasteur Philippe- Sirice Bridel, dit le doyen Bridel. Le héros de ce roman parcourt le Pays de Vaud et ses environs au Moyen Âge; traversant la Vallée de Joux, il en profite pour grimper sur la Dent de Vaulion. L’occasion, pour l’auteur, de raconter ce qu’il sait des mines d’or, du Grabelioux, nom donné au diable, et de ses acolytes, des créatures maléfiques. En 1881, Lucien Reymond évoque à son tour cette légende dans une nouvelle intitulée Les mineurs de la Dent de Vaulion. Enfin, une pièce en vers inédite plus récente décrit la chasse des grabelioux autour du lac de Joux.

MONTÉS SUR DES SANGLIERS

Voici le texte du doyen Bridel: «En sortant du couvent, nous montâmes sur la Dent qui passe pour une des plus hautes cimes de la chaîne, et qui domine un vaste paysage sur les deux flancs du Jura. Près de la petite esplanade du sommet, est une espèce de puits taillé dans le roc; on y descend par des boucles de fer scellées dans la paroi: peu de personnes osent s’y hasarder, crainte des esprits qui gardent cette mine. Le peuple croit que chaque nuit de St.-Michel, sept fantômes, dont le chef s’appelle Grabelioux, montés à rebours sur des sangliers, dont la queue leur sert de bride, grimpent la montagne et disparaissent dans le puits: c’est probablement un bruit inventé et accrédité par les mineurs afin d’écarter les concurrents et de garder la mine pour eux».

Lucien Reymond raconte que les mineurs croyaient voir des farfadets danser au clair de lune sur la Dent. Ils taquinaient les chercheurs d’or pendant les orages et les nuits sombres. Parfois, des sorcières les rejoignaient avec une troupe de démons et un grand bouc noir pour des «sabbats infernaux » auxquels participaient aussi les gnomes.

GdSC

 

Que faire dans la région?

Ne descendez pas trop vite de la Dent de Vaulion: la route est jalonnée de merveilles et d’invitations à découvrir la région. Et il y en a pour tous les goûts.

 

LES 7 BALADES DE VAULION

19B EM32De la place de la Cantine à Vaulion, 7 balades sont proposées pour découvrir le vallon du Nozon. Elles vont de 45 minutes à plus de quatre heures de marche avec des parcours faciles ou plus exigeants: au pays des essences, au fil de l’eau, au balcon du village, au fond des bois, au souvenir des carriers, au paradis des chamois, au sommet de la Dent. Elaborées par les bénévoles du Groupe de réflexion sur l’avenir de Vaulion avec le soutien de la commune, ces balades peuvent être parcourues dans les deux sens. Chacune a sa couleur qui se retrouve tout au long du parcours. Une carte est disponible auprès des offices du tourisme d’Yverdon-les-Bains et de la région.

L’ABBATIALE DE ROMAINMÔTIER

Construite entre 990 et 1028 par Odilon de Cluny, l’ancienne abbatiale Saint-Pierre-et-saint-Paul de Romainmôtier est un des plus anciens édifices de l’art roman en Suisse. Elle a subi plusieurs modifications avant sa transformation en temple réformé en 1536. La dernière restauration date de la fin du 20e siècle. Le monastère, lui, est le plus ancien de notre pays: fondé au milieu du 5e siècle par saint Romain et son frère saint Lupicin, il a été restauré au 7e siècle sous l’influence du mouvement monastique irlandais de saint Colomban avant d’être repris par l’abbaye de Cluny.

Une application gratuite vous offre une visite guidée numérique pour découvrir la longue et tumultueuse histoire de l’abbatiale. Vous pouvez aussi y écouter des concerts. Et rejoindre pour un office la fraternité de prière oecuménique qui anime ce lieu. Peut-être, comme nous, trouverez-vous Frère Martin à l’accueil. Luthérien, il est membre de la fraternité. Composée de chrétiens de différentes confessions, elle prie pour l’unité des Eglises et assure les offices quotidiens à l’abbatiale. Elle offre des accompagnements spirituels sur demande et se rassemble régulièrement pour des temps de partage, de chant et de travail en lien avec sa mission ainsi que pour une retraite annuelle. Elle organise des conférences, des séminaires et des retraites.

Ceux qui le désirent peuvent s’y engager après un temps de cheminement, de formation et de discernement personnel et communautaire. Renseignements: pasteur Nicolas Charrière, 1323 Romaimôtier. Tél. 021 331 58 33. Courriel: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

JURAPARC

Idéal pour une sortie en famille, le parc animalier au Mont-d’Orzeires, à deux pas de la Vallée de Joux. Vous pourrez y observer, d’une passerelle, une meute de loups, une famille d’ours et un troupeau de bisons dans un milieu naturel conçu dans le respect des exigences écologiques de chaque espèce. Restaurant et place de jeux sécurisée. Il y a aussi, pour les enfants, des chèvres, des poneys, un âne et des alpagas.

Juraparc propose de nouvelles attractions ludiques et éducatives: un zoo quiz qui révèle les petits secrets des animaux du parc et des formules anniversaire originales. Les ingrédients? Une visite guidée du parc avec un gardien agrémentée d’une séance de nourrissage, un château gonflable, un gâteau d’anniversaire avec boissons et l’encadrement par une animatrice. Renseignements: Juraparc SA, Route de la Vallée de Joux 3, 1337 Vallorbe. Tél. 021 843 17 35. Couriel: juraparc @juraparc.ch. Ouvert de 9h à la tombée de la nuit.

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