Tombée dans la boue

C’est l’histoire d’un clerc qui prône en chaire la morale la plus stricte et mène par-derrière une vie dissolue. Toute ressemblance avec les prêtres du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg est fortuite: je parle ici d’Elmer Gantry, ce filou de pasteur, ce personnage d’escroc qui valut à Sinclair Lewis le prix Nobel de littérature en 1930 – notre série d’été sur les années folles lui consacre un épisode.

Demandez à Charles Morerod si c’est une bonne situation, en ce moment, évêque? Le roman évoque ce temps où l’Eglise (ici protestante) offrait l’opportunité de gravir les échelons de la société, quitte à attirer les coquins. Une époque lointaine, sans doute: demandez à Charles Morerod si c’est une bonne situation, en ce moment, évêque?

Reste que le prestige de l’état clérical, s’il jette ses derniers feux, n’a pas fini de projeter son ombre. L’ancien cardinal Theodore McCarrick, puissant archevêque de Washington entre 2000 et 2006, n’est tombé que l’an dernier pour abus sexuels commis sur des mineurs. Le 22 juillet, une nouvelle plainte l’a accusé de viols organisés dans sa maison du bord de mer. Huit garçons et jeunes hommes auraient été «rabattus» et «préparés» par d’autres prêtres, puis invités à passer régulièrement la nuit chez le prélat dans les années 1970 et 1980.

Impossible d’imaginer histoire aussi sordide sans l’aveuglement – des familles, de l’entourage, des enfants eux-mêmes – provoqué par la figure sacralisée du prêtre. Aujourd’hui, des femmes essaient de casser le monopole masculin du pouvoir dans l’Eglise. Elles postulent à des postes à responsabilité réservés à des hommes ordonnés (lire l'article complet); reste à savoir si elles ne seront pas tout aussi cléricales une fois aux manettes. Et si leur méthode n’est pas humaine, trop humaine pour provoquer le sursaut mystique dont l’Eglise a besoin. Du moins la présence de femmes ordonnées ou non dans la hiérarchie permettrait-elle de fissurer le corporatisme qui a permis de dissimuler tant d’abus.

Les révélations concernant McCarrick et ses semblables blessent profondément les croyants. Mais peut-être contribuent- elles à sortir l’Eglise du piège dans lequel elle est tombée voilà des siècles en se faisant le garde-chiourme de la société. Quand elle aura perdu toute superbe, toute influence, elle ne sera plus un repère pour les Elmer Gantry de tout poil qui cherchent autre chose que de servir le Crucifié. Touchant est à cet égard le témoignage du prêtre qui devait reprendre la cathédrale de Fribourg. D’allure très «droit dans son col romain», il fréquentait un site de rencontre gay, a révélé l’Illustré. Sa misère et son incohérence ont été données en pâture à toute la Suisse romande. «Alors tout le monde saura. Mais ce sera pour moi l’occasion d’être aidé», écrit-il. L’Eglise aussi, à force de tomber dans la boue, apprendra peut-être à davantage mendier le salut qu’à régenter, d’en haut, la vie des gens.

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