Série Années folles: Berlin Alexanderplatz

Scènes tirées de l’adaptation télévisée de Berlin Alexanderplatz par Rainer Werner Fassbinder (1980). Scènes tirées de l’adaptation télévisée de Berlin Alexanderplatz par Rainer Werner Fassbinder (1980).

Immense succès en Allemagne, Berlin Alexanderplatz retrace le parcours d’un ancien taulard, Franz Biberkopf, qui cherche sa place dans le Berlin chaotique de la fin de la république de Weimar (1918-1933). Sans succès.

«La punition commence. Il se secoua, déglutit. Il se marcha sur le pied. Puis il prit son élan et se retrouva assis dans le tram. Au milieu des gens. Parti.» Nous sommes en 1927. Franz Biberkopf, un homme «fruste, mal dégrossi et d’aspect bien repoussant», sort de prison décidé à être honnête. Il est immédiatement happé par la ville. Sa ville. Berlin, 4 millions d’habitants, centre de tous les courants politiques, culturels et scientifiques d’une république de Weimar bouillonnante et fragile, mais aussi capitale de la pègre, des trafics et combines en tous genres. C’est ce Berlin-là, celui de la rue et de l’indigence, que décrit Alfred Döblin dans Berlin Alexanderplatz. Publié en 1929, ce roman connaît un succès immédiat. En Allemagne, c’est l’événement: la première description littéraire de l’expérience moderne de la grande ville.

Dans Berlin Alexanderplatz, la ville s’immisce partout. Dans le déroulé de l’histoire, dans la tête de Franz Biberkopf et des autres protagonistes, dans le rythme des phrases, semant désordre et cacophonie. Le récit est haché par le bruit des véhicules, les cris des marchands ambulants, les paumés qui mendient, la musique du dialecte berlinois. Mais aussi par des bulletins météo, des extraits des actualités et journaux de l’époque, des citations de la Bible, de Goethe et d’autres poètes, des discours politiques. Tout ce qui crée le bruit et l’agitation de la grande ville se retrouve sens dessus dessous dans le récit d’Alfred Döblin – il a écrit ce livre au rythme du passage des tramways devant son bureau – et se mêle aux actions et aux pensées des personnages.

TRAHISONS DOULOUREUSES

C’en est trop pour Franz Biberkopf. Sa liberté retrouvée et les impressions de la ville le déstabilisent. La situation économique est catastrophique. Franz s’accroche vaillamment, vend d’abord des journaux dans la rue, puis de menus objets de porte à porte, lacets et fixe-cravates. Mais il est bientôt trahi par son associé. Ça le jette à terre.

Alfred Döblin avertit le lecteur dans sa courte introduction au livre: Biberkopf veut être honnête, mais «il est impliqué dans un combat en règle contre quelque chose qui vient du dehors, est imprévisible et ressemble à un destin. Trois fois ça lui rentre dedans et contrecarre ses plans. Ça le renverse et le trompe et le floue. (…) Pour finir, ça le torpille avec une crudité extrême, monstrueuse ».

Franz Biberkopf finit par se remettre de ce premier coup dur, mais il pose les pieds sur une pente dangereuse. Au bistrot, il se lie d’amitié avec Reinhold, un petit bonhomme bégayant et incapable de se débarrasser de ses nombreuses conquêtes féminines qui s’avère faire partie d’une bande de cambrioleurs. Il fera le malheur de Franz.

A partir de cette rencontre, le récit devient haletant. Impliqué malgré lui dans un cambriolage de la bande, Franz Biberkopf se fait expulser de la voiture par un Reinhold suspicieux et colérique. Il perd un bras. Puis, après avoir été recueilli et soigné par Eva, un amour de jeunesse, et le souteneur de celle-ci, Franz se lance dans une activité de receleur. Enfin, il rencontre celle qu’il baptise Mieze, une jeune fille dont il tombe amoureux. Elle se met à tapiner pour lui. Le couple n’a plus de problèmes d’argent. Mais Reinhold se mêle à la relation, incapable de supporter le bonheur de Franz, et finit par tuer Mieze.

LES ÉMOTIONS DES PETITS

Franz sombre dans le désespoir, est arrêté pour meurtre, se retrouve dans un asile d’aliénés, refuse de s’alimenter et entretient de longs dialogues avec la mort avant de retrouver ses esprits, transformé. «Désormais tout est accompli. Franz pleure et pleure, je suis coupable, je ne suis pas un homme, je suis une bête, un monstre. Mort à cette heure du soir Franz Biberkopf, anciennement débardeur, cambrioleur, maquereau, meurtrier. Un autre est couché dans le lit, cet autre a les mêmes papiers que Franz, ressemble à Franz, mais dans un autre monde il porte un nouveau nom.» Franz Biberkopf est déclaré non coupable du meurtre de Mieze. Il sort, retourne dans la ville qui lui apparaît fade. Rien de particulier. Il devient concierge auxiliaire dans une modeste fabrique.

«Quiconque n’a pas encore lu Berlin Alexanderplatz se demandera maintenant ce qu’elle peut bien avoir de si extraordinaire, cette histoire qu’Alfred Döblin nous raconte là (…)», a écrit le réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder, qui a été profondément marqué par ce roman et l’a adapté en une série en 14 épisodes diffusée à la télévision allemande en 1980.

«Ma foi, il faudrait répondre en toute honnêteté que l’histoire en elle-même n’a rien d’extraordinaire, poursuit Fassbinder. Plutôt le contraire. L’essentiel dans Berlin Alexanderplatz n’est donc pas son histoire, l’essentiel, tout simplement, c’est la façon dont l’immensément banal et/ou invraisemblable est raconté ici. (…) Dans Berlin Alexanderplatz on rend justice des émotions, sentiments, bonheurs, désirs, jouissances, douleurs, angoisses, inconséquences les plus objectivement infimes et médiocres d’individus en apparence effacés, banals, insignifiants, on accorde aux ‘petits’ cette grandeur qui, d’ordinaire, ne revient en art qu’aux ‘grands’.»

MIROIR FROID

Couv à choix 1Par sa profession de neurologue dans les quartiers populaires de Berlin, Alfred Döblin côtoyait toutes les classes sociales, pègre comprise. Outre le style du récit, qu’on compare volontiers à celui d’Ulysse de James Joyce ou des livres de John Dos Passos, c’est effectivement cette intrusion dans le ressenti de la ville comme dans les pensées intimes des plus humbles personnages qui rend Berlin Alexanderplatz unique à l’époque et profondément moderne. On peut y discerner l’influence de Sigmund Freud d’une part, de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité) d’autre part, ce courant pictural qui tendait à la société d’après-guerre un miroir froid en s’attachant à décrire le réel dans ce qu’il avait de plus fruste. Ce faisant, dans un style râpeux, Alfred Döblin fait ressortir toute la rudesse de Berlin et de ceux qui y survivent dans des années 1920 plus glauques que folles. 

 

La culture de Weimar

lectrice

L’héritage culturel de la république de Weimar est inversement proportionnel à sa brève existence (1918-1933). Avant les saccages nazis, le Berlin «rouge» des années 1920 est un pôle artistique d’exception qui influence Vienne et les villes germanophones. Le théâtre se renouvelle avec Brecht et Ernst Toller. Nuits enfiévrées, interlopes: le cabaret vit ses meilleures années. La littérature se désenchante avec Erich Maria Remarque (A l’Ouest, rien de nouveau) et atteint les sommets de La Montagne magique de Thomas Mann. En musique, Arnold Schönberg, Alban Berg et Kurt Weill lancent le dodécaphonisme. La danse contemporaine prend son envol avec Mary Wigman et Rudolf von Laban. Au cinéma, le noir et blanc de l’expressionnisme est cauchemardesque (Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene), vampirique (Nosferatu de Murnau), dystopique (Metropolis) ou corrompu (Docteur Mabuse le joueur) avec Fritz Lang. Weimar, Dessau, Berlin: grâce à l’école du Bauhaus de Gropius, le design se réinvente. L’architecture se modernise avec Erich Mendelsohn, Mies van der Rohe et les frères Taut. Le dadaïsme zurichois marque l’Allemagne de Jean Arp. En peinture, la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) redécouvre le réalisme et la figuration; aux pinceaux: Otto Dix, George Grosz et Christian Schad entre autres. La science fait des bonds en avant à Göttingen et ailleurs. Einstein est nobélisé en 1921. Heidegger domine la philosophie. D’autres penseurs maturent tels Leo Strauss et Hannah Arendt. La sociologie donne naissance à l’Ecole de Francfort d’Adorno et Habermas. Les écoles Steiner osent d’autres pédagogies. Enfin, cette Allemagne en ébullition met en avant l’importance de la santé (alimentation) et du corps (naturisme, sexualité) dans le sillage de la Lebensreform, un «retour à la nature» avant l’heure.

TK

 

Une décennie d’effervescence à tout crin

lectrice

A Zurich, le Kunsthaus creuse les années 1920 dans leur versant germanique. En six thèmes. Et en engageant un dialogue avec des artistes contemporains. Il y a encore beaucoup à dire sur cette époque! En allemand, l’exposition s’intitule Schall und Rauch. Die wilden Zwanziger. Littéralement, cela signifie Du bruit et de la fumée. Les années sauvages, «sauvages» étant le qualificatif que les germanophones accolent à cette dizaine d’années. Mais l’affiche zurichoise ne se limite pas à une traduction mot pour mot. En français, elle annonce «Semer à tout vent». Heureuse expression. Et juste manière, évasée, d’envisager une époque marquée par les largesses créatives: mode, mobilier, photographie, nouvelles manières de voir, de produire, de vivre…

Quel domaine n’a pas été touché? C’est la question jubilatoire que l’on se pose en visitant cette exposition riche, assez complète dans la mesure où il reste beaucoup à dire sur une ère de nouveautés en tous genres – le mot «nouveauté» est caractéristique de cette poignée d’années entre la fin de la Grande Guerre et la crise de 1929.

TOUT S’ACCÉLÈRE

En comparaison avec la décennie suivante, bien étudiée et surinvestie émotionnellement et idéologiquement, les années 1920 sont restreintes à de plaisantes d’images d’Epinal. Il est vrai qu’il est plus agréable d’admirer la mode portée par des élégantes plutôt que les uniformes ayant essaimé par la suite. Mieux vaut un dos nu suggestif qu’un complet Hugo Boss de SS!

Le Kunsthaus va au-delà d’inévitables clichés. Il le fait de façon thématique. En six sections communiquant entre elles. Avec des interventions d’artistes contemporains plutôt réussies à défaut d’être persuasives. Et en mettant l’accent sur l’aire germanophone, Berlin, Vienne et Zurich, Paris trouvant sa place sans que le surréalisme n’occupe trop d’espace.

Tout «commence» avec la fin de la Première Guerre mondiale sur laquelle plane encore la Grande Faucheuse à cause de la grippe espagnole: 27 millions de cadavres; on l’a assez répété quand le Covid a fait irruption, alors stop. Pour s’extraire de ce double trauma, on va de l’avant, on ne lèche pas ses plaies. Même si tout n’est pas rose, les années 1920 sont optimistes et guère nostalgiques. On a confiance en un certain avenir – l’utopie berce plus d’un créateur – en étant conscients de l’incertitude, dont le physicien Heisenberg découvre le fameux principe, qui pave le futur.

RÉVOLUTION AU QUOTIDIEN

28 29B EM30 2020 VallottonLe monde se fragmente en restant assez solide. Il devient plus complexe, moins compassé. On aime la vitesse, mais les futuristes italiens sont absents de l’accrochage. On se console avec un beau choix de peintures de la Nouvelle Objectivité, dont le Portrait du Dr Haustein de Christian Schad dans lequel on perçoit à égalité la considération des femmes et les ombres de l’expressionisme.

Les années folles sont trop larges pour pouvoir être complètement embrassées. Certains de leurs phénomènes démarrent juste avant la guerre. Mais ils prennent leur ampleur une fois la paix (mal) signée. L’accélération, la vitesse encore, joue son rôle tandis que la nouveauté se charge d’enrober le tout à son avantage. D’abord par une redistribution des rôles: l’émancipation féminine permet par contrecoup aux hommes de ne plus porter le chapeau haut de forme.

Ça n’a l’air de rien? Au contraire, c’est capital! L’expo suggère à raison que les grandes révolutions sont silencieuses. Elle se déroulent au quotidien. Les modes de vie sont déterminants, les vêtements révélateurs. La mode se charge d’habiller des corps réclamant leur part d’expressivité. Coupes, couleurs, corps: tout s’imbrique pour la liberté!

Ces mutations de fond sont aussi conditionnées par la puissance technique et économique. L’industrie des loisirs se développe massivement. De même que la production industrielle dans le sillage du fordisme et du taylorisme. Ce n’est pas innocent. Rien ne l’est, d’ailleurs, dans ces années folles, germaniques ou non.

Thibaut Kaeser

Semer à tout vent. Les années folles. Kunsthaus Zurich, Heimplatz 1, ven.- dim./mar.: 10 h-18 h, mer.-jeu.: 10 h-20 h (lundi fermé). Jusqu’au 11 octobre. L’exposition ira ensuite au Musée Guggenheim de Bilbao.

TK

 

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