Les portes de l’enfer se trouvent en Valais

«Cette vallée est le négatif d’une montagne, le lieu de sa disparition», écrivait Corinna Bille «Cette vallée est le négatif d’une montagne, le lieu de sa disparition», écrivait Corinna Bille Christine Mo Costabella

Entre Sierre et Loèche se dresse une montagne éventrée, l’Illgraben. Né d’un éboulement gigantesque, ce ravin a engendré plusieurs légendes. Il fascine aujourd’hui encore les scientifiques pour sa production abondante de laves torrentielles.

Sujets au vertige s’abstenir. D’abord parce que le car postal qui remonte le Val d’Anniviers au départ de Sierre surplombe des précipices si abrupts, entre deux lacets de la route étroite, que le voyage à lui seul mérite une légende – le chauffeur doit sans doute offrir l’âme de l’un des passagers au diable à chaque trajet. C’est en tout cas l’idée qui germe dans l’imagination impressionnable de la journaliste de la plaine; mais la conductrice, elle, en jupe et talons aiguilles, ne semble pas particulièrement émue par l’exploit qu’elle est en train d’accomplir.

Chandolin, terminus. Le village est perché à presque 2000 mètres d’altitude. Il est l’un des plus hauts d’Europe à être habité à l’année. C’est de là que part le chemin qui mène à l’Illagraben, ce gigantesque cirque rocheux qui abriterait rien moins, dit-on, que les portes de l’enfer. Ne se sont-elles pas ouvertes une nuit pour effrayer les troupeaux des Chandolinards qui utilisaient un pâturage sans en payer le prix (voir encadré ci-contre)?

1500 MÈTRES À PIC

Après une petite heure de marche à travers la forêt, un chemin grimpe entre les arbres sur une dizaine de mètres. A mesure qu’on s’élève apparaît un paysage fascinant, minéral, inhospitalier. La montagne est éventrée et sa déchirure jaunâtre s’arrête à nos pieds. Derrière le mince fil de fer et la pancarte en bois qui avertit: «Danger», la pente dévale 1500 mètres à pic. Tout au fond, en contre-bas, serpente une route de terre: c’est le lit de l’Illbach, un torrent fou asséché la plupart du temps. Mais, comme dans les contes, mieux vaut ne pas s’attarder dans le lit d’un ogre, même absent. Car il surgit tout à coup et sa colère est terrible.

L’Illbach se réveille au moindre orage. Si les pluies sont fortes, elles rameutent terre et cailloux en ruisselant sur les parois abruptes du ravin. L’Illbach se transforme alors en monstre de boue qui ravage tout sur son passage. Ses laves torrentielles (voir encadré page 12) peuvent charrier des blocs de plusieurs tonnes. Le torrent est tellement sauvage qu’il a repoussé le lit du Rhône vers l’autre versant de la vallée, rive droite, du côté de Loèche. Le fleuve valaisan n’a jamais pu être canalisé à cet endroit – pour la plus grande joie des plantes et des oiseaux qui y foisonnent.

Ce gouffre infernal connaît un taux d’érosion parmi les plus rapides jamais mesurés au monde. «Dans les zones les plus actives, il s’érode de quarante centimètres par an!», nous précise Brian McArdell, collaborateur scientifique à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL). «A l’Illgraben, les hommes assistent en direct et en accéléré au démantèlement d’une montagne », commente poétiquement Thierry Basset, géologue qui organise des excursions dans le plus grand cirque d’érosion des Alpes.

LE BÂTON PRIT FEU

12A EM30Pas étonnant qu’un tel endroit soit le berceau de plusieurs légendes. Un petit berger à la recherche de sa chèvre y croisa un jour un étranger qui le mit en garde: «Ici se trouve la porte du diable. Quoi qu’il se passe, n’accepte pas de coucher dans un lit!». Le chevrier poursuivit son chemin, arriva devant une porte et frappa. On l’accueillit, il mangea et but, puis on lui proposa de coucher pour la nuit. Mais au lieu de se glisser entre les draps, il y plaça son bâton. Celui-ci prit feu aussitôt! Le petit pâtre se réveilla à l’extérieur, avec sa chèvre, et redescendit sain et sauf dans la plaine.

Plus sérieusement, un gigantesque éboulement a-t-il vraiment eu lieu à la fin du Moyen Âge, comme le rapporte l’histoire du pâturage appartenant à Loèche que Chandolin s’est approprié? «Personne ne s’avance trop, répond au bout du fil Christen Armin, responsable de l’éducation à l’environnement au Parc naturel régional de Finges. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a toujours des parcelles qui appartiennent à Loèche sur le haut du cirque d’érosion. Il devait y avoir un chemin qui y menait. Mais s’estil érodé d’un coup ou en plusieurs fois?»

Le Haut-Valaisan souligne en tout cas que Chandolin était encore germanophone au 16e siècle. La limite linguistique s’est déplacée plus tard, peut-être suite à la coupure entre Loèche et le haut de la vallée due à l’effondrement de la route.

LE SIFFLET DES LOCOMOTIVES

De nombreuses autres légendes se rapportent à des éboulements ou à des disparitions de villages sous la glace, affirme Marie Trolliet dans Le Génie des Alpes valaisannes (1893). A la fin du 19e siècle, cette écrivaine s’était donné pour mission de sauver les traditions orales de l’oubli «avant que le sifflet des locomotives ait mis en fuite les derniers follatons (lutins serviteurs du foyer)». Pour nos ancêtres, le problème, en effet, n’était pas le recul des glaciers, mais leur avancée. Le Petit Âge glaciaire – entre le 14e et le 19e siècle – aurait repoussé la végétation, et bien des histoires affirment que de verdoyants vergers se trouvaient là où ne sont plus qu’éboulis et glaciers.

L’interprétation de ces phénomènes, alors, n’est pas climatique, mais morale. C’est parce que des villageois ont refusé d’accueillir un pauvre que la montagne s’est effondrée sur eux. Ou parce qu’ils ont fait preuve d’avarice qu’un alpage a disparu. Les glaciers étaient également des lieux où les âmes des défunts s’en allaient purger leurs fautes – et il devait y avoir de nombreux pécheurs en Valais, car on ne pouvait pas poser un pied sur le glacier d’Aletsch, dit-on, sans fouler la tête d’un trépassé! «

ALLEZ-VOUS-EN À L’ILLGRABEN!»

Quels vices envoyaient les Valaisans faire un séjour post mortem dans un glacier? L’un d’eux était l’amour immodéré de la danse, «car tout Valaisan, qu’il le veuille ou non, naît danseur, avec le goût et les aptitudes pour la danse», croit savoir Marie Trolliet. Les gens des montagnes en abusaient malgré l’interdiction du curé. Mais on ne trouve pas que des Valaisans dans ces lieux de pénitence: sur l’alpage de l’Er, dans la commune de Lens, on peut voir la nuit tombée trois Françaises condamnées à se baigner dans une marmite glaciaire pour s’être contemplées avec trop de complaisance dans leur miroir!13A EM30

La désolation de l’Illgraben est également un endroit très indiqué pour faire pénitence. En particulier pour les magistrats et les hommes d’Eglise, qu’on voit parfois en habit noir chevaucher des avalanches de limon rouge, raconte encore Marie Trolliet. Et si les âmes torturées, voyant de la lumière, viennent se coller le soir aux vitres d’un chalet, il faut se garder de prier pour elles, sans quoi on ne s’en défait plus! Mieux vaut leur crier sèchement: «Allez-vous-en à l’Illgraben! ».

Mais ce gouffre qui se creuse à vue d’oeil, qu’en restera-t-il dans mille ans? «Bonne question!», répond Christen Armin. « Le cirque aura certainement beaucoup reculé et la route d’accès actuelle n’existera probablement plus. Mais il pourrait aussi se produire un effondrement plus brutal suite à un gigantesque tremblement de terre, car l’Illgraben est situé sur une faille sismique», explique l’expert du Parc de Finges.

On pourra alors raconter la légende d’une époque lointaine où de gros véhicules jaunes frappés d’un écusson à l’effigie d’un cor, conduits par des fées en talons aiguilles, surplombaient d’abyssaux précipices en sillonnant la route entre Sierre et le village mythique de Chandolin, depuis longtemps disparu.

 

Comment croula la montagne

lectrice

Si la montagne s’est effondrée à l’Illgraben, c’est la faute des gnomes. Ils étaient nombreux en Valais à cette époque. Et mettaient volontiers des bâtons dans les roues des humains. Irrités par la paix et la prospérité dont jouissaient les villages des environs grâce aux riches alpages où paissait tranquillement le bétail, les vilaines petites créatures sapèrent les bases de la montagne. Celle-ci s’écroula un jour en avalant hommes et bêtes dans un furieux fracas. L’alpage fit place à l’Illgraben, le «ravin de l’enfer». Un gouffre désolé où pas un brin d’herbe ne pousse.

Fin de l’histoire? Que nenni! Suite à cet effondrement que la tradition orale (et les sites d’offices du tourisme) situe au 14e siècle, la route fut coupée entre Loèche et le pâturage de Ponchet, en lisière du cratère. Or Ponchet appartenait à la cité haut-valaisanne, dépossédée par les caprices de la nature et des gnomes. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, les habitants de Chandolin, village situé à une heure de marche de Ponchet, en profitèrent pour mener paître leurs bêtes sur le pâturage sans rien payer à ses propriétaires légitimes. Mal leur en prit! Une nuit, la Chénagouga, horde de démons, de gnomes – encore eux – et de mauvaises fées, vint effrayer les troupeaux qui ruminaient dans l’illégalité. La danse infernale ne s’arrêta qu’au premier coup de l’angélus. Mais la Chénagouga (un terme qui passe mieux en patois que son équivalent français, «Synagogue») avait eu le temps de disperser le bétail. Les Chandolinards ne purent retrouver leurs bêtes, dit-on, que lorsqu’ils eurent payé une juste compensation à Loèche. Dans une autre version, c’est le fromage qui ne tournait plus jusqu’à ce que justice fût rendue. La légende dut assez mollement aiguillonner la mauvaise conscience de Chandolin qui n’acheta effectivement le pâturage de Ponchet qu’en... 1918!

CMC

 

Les Alpes aussi ont leurs coulées de lave

Il faut s’imaginer une vague d’eau boueuse qui déferle de la montagne à une vitesse pouvant atteindre 50 km/h, tellement dense qu’elle charrie d’énormes blocs de pierre. Les laves torrentielles sont ces phénomènes grandioses provoqués par de violents orages en montagne.

Le village de Chamoson en a fait l’amère expérience l’été dernier: dix minutes de pluie ont suffi à faire sortir la Losentze de son lit. La rivière a emporté une voiture dans laquelle s’étaient réfugiés une petite fille de 6 ans et un homme de 37 ans. On a exhumé la carcasse de la voiture en octobre, mais on n’a jamais retrouvé les corps. Ces épisodes, heureusement rares, sont très fréquents à l’Illgraben. Le ravin de l’enfer vomit trois à cinq laves torrentielles par an. Ses parois sont faites de cornieule, extrêmement friable, qui alimente la boue quand il pleut, et de quartzite, qui s’éboule en gros blocs. L’alliage parfait pour un maximum de dégâts!

PRÉVENIR LES ACCIDENTS

On connaît deux grandes coulées particulièrement spectaculaires. L’une, en 1961, a enseveli le pont de la route cantonale en contrebas, heureusement sans faire de victimes. Elle a charrié 3,5 millions de mètres cubes de matière – ce qui pourrait remplir 1400 piscines olympiques! L’autre aurait eu lieu il y a 3200 ans. Elle était presque trois fois plus grosse et a durablement marqué le paysage.

L’intense activité de l’Illgraben offrant un merveilleux terrain de jeu aux scientifiques, l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) a installé une balance en 2003 dans le lit de l’Illbach pour mesurer le débit des laves torrentielles et la masse des blocs transportés. Il s’agit de prévenir les accidents – une série de capteurs (laser, caméra, sismographe) donnent l’alarme – et de modéliser ces coulées pour prévoir leur comportement dans d’autres sites. Mais l’Illgraben n’aime pas qu’on tente de le domestiquer: en 2016, une forte coulée a détruit la balance, qui a dû être reconstruite.

Le réchauffement climatique joue-t-il un rôle? Pas directement, la fonte du permafrost n’étant pas en cause audessous de 3000 mètres. Mais ces phénomènes pourraient se produire à l’avenir plus en altitude. Et si les étés deviennent plus secs, les laves torrentielles pourraient être moins fréquentes, mais plus violentes.

CMC

 

 

Que faire dans la région?

 

ARRIVER À L’ILLGRABEN

15A EM30De Chandolin, on part de l’office du tourisme, au terminus du car postal. On suit d’abord «Observatoire de la faune», puis «Ponchet» par un chemin forestier. La route est relativement plate et le parcours sans difficulté. Après une petite heure demarche, au moment où la route tourne à gauche pour descendre sur l’alpage de Ponchet (celui qui valut aux bêtes des Chandolinards d’être houspillées par des créatures infernales), prendre un petit chemin sur la droite. Il n’indique pas «Illgraben»,mais montre un petit bonhomme vert sur fond blanc. Le chemin monte, très raide, à travers les arbres, et débouche après quelques mètres au bord du cratère de l’Illgraben. Attention, seules deux ou trois personnes peuvent se tenir sur le point de vue, et il est fortement déconseillé de s’y rendre par temps de pluie!

ESPACE ELLA MAILLART

15B EM30L’aventurière et écrivaine genevoise EllaMaillart (1903-1997), ici en photo lors de son voyage vers l’Afghanistan avec Anne-Marie Schwarzenbach, a posé ses valises pendant près d’un demi-siècle à Chandolin. Un petit musée lui est dédié dans l’ancienne chapelle du village. On peut y voir des photographies, des dessins, des articles et des objets ramenés de ses voyages. Des entretiens filmés sont également projetés. En période de COVID-19, il faut demander la clé à l’office du tourisme. Attention, il est fermé entre midi et deux! Renseignements: 027 476 17 15.

PONT BHOUTANAIS

15C EM30Pour une petite randonnée à faire avec les enfants, on peut viser le pont bhoutanais, à 2,5 kilomètres de la gare de Loèche. On y accède en longeant le sentier forestier qui remonte le long du lit de l’Illbach. Le pont, construit en 2005 en collaboration avec le Bhoutan pour manifester les liens qui unissent les régions demontagne, mesure 137 mètres de long et fait le trait d’union entre le Haut-Valais et le Valais central.

COMPRENDRE L’ILLGRABEN

15D EM30Un espace est dédié à l’explication des phénomènes de l’Illgraben à l’office du tourisme de Loèche. On y découvre notamment une maquette du relief et une borne interactive proposant des contenus multimédias et des jeux. Des jumelles panoramiques permettent d’admirer le ravin. Et l’on peut se faire une idée de la puissance des laves torrentielles devant un bloc de quartzite pesant près de cinq tonnes!

LA FORÊT DE FINGES

15E EM30Réserve naturelle, le bois de Finges est l’une des plus grandes pinèdes d’Europe. Il s’étend au pied de l’Illgraben; on y trouve 450 kilomètres de chemins de randonnée pour tous les niveaux. Le Parc naturel de Finges organise de nombreuses visites et ateliers. Renseignements: 027 452 60 60 ou Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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