Le zèle antiraciste interroge

Nettoyage de la statue vandalisée de Gandhi à Amsterdam. Nettoyage de la statue vandalisée de Gandhi à Amsterdam.

Déboulonner Gandhi, interdire aux Blancs de porter des dreadlocks et aux non-Mexicains de se coiffer d’un sombrero: la vague antiraciste actuelle révèle le jusqu’au-boutisme de certains militants.

En ce début d’été, plusieurs grands personnages ont piqué une tête dans l’eau, comme Edward Colston, marchand d’esclaves et bienfaiteur de Bristol, dont la statue a été précipitée dans l’Avon le 7 juin par des militants antiracistes. La mort de George Floyd, Afro-Américain assassiné par un policier blanc quelques jours plus tôt aux Etats-Unis, a donné le coup d’envoi à un vaste mouvement de déboulonnage de statues à travers le monde. En Suisse romande, c’est le négrier David de Pury ou le géologue aux théories racistes Louis Agassiz qui faisaient hier la gloire de Neuchâtel et aujourd’hui sa honte.

Mais les militants antiracistes ne s’en tiennent pas qu’aux marchands d’esclaves. Christophe Colomb a lui aussi plongé dans un lac à Richmond (Virginie) le 9 juin, accusé d’être à l’origine du génocide des Amérindiens. Dix jours plus tard, c’est Junipero Serra, franciscain espagnol canonisé par le pape François en 2015, qui est tombé de son socle à San Francisco: il avait protégé les indigènes contre la brutalité des colons espagnols en Californie, mais en les sédentarisant dans des missions et en les coupant de leur mode de vie traditionnel.

DE GAULLE ESCLAVAGISTE

Avoir combattu Hitler n’est pas non plus une excuse. Winston Churchill devrait débarrasser le plancher en raison de ses propos racistes envers les Indiens et les Arabes. Quant à de Gaulle, son buste vandalisé a été affublé du mot «esclavagiste» à Hautmont le 15 juin. «Il aurait eu un cousin dont le frère de la femme avait un ami qui a approuvé l’esclavage lors d’une soirée arrosée», raille un internaute sur le site de Franceinfo, visiblement peu convaincu par ce verdict. Mais la victime la plus surprenante de cette fièvre déboulonneuse est peut-être Gandhi: plus de 6000 personnes ont signé une pétition pour retirer sa statue à Leicester.

«Gandhi est un fasciste, un raciste et un prédateur sexuel», assène le texte. Jeune avocat en Afrique du Sud, le futur héros de l’indépendance indienne avait en effet exprimé à plusieurs reprises des opinions méprisantes envers les Noirs. «Les Européens veulent nous ravaler, nous Indiens, au rang des nègres dont la seule ambition est d’avoir assez de vaches pour s’acheter une femme et passer leur vie avec dans l’indolence et la nudité», avait-il dit lors d’une conférence à Bombay en 1896. Mais le jeune homme de 27 ans n’est pas encore le Mahatma («la grande âme») qui inspirera Martin Luther King et Nelson Mandela. Celui-ci avait d’ailleurs pardonné à Gandhi ses préjugés, qu’il attribuait au contexte de l’époque.

Ce purisme antiraciste tend à gommer la complexité des personnes et de l’histoire et donne parfois l’impression de se tirer une balle dans le pied. Aux Etats-Unis, l’égérie de la gauche Bernie Sanders a ainsi été accusé en 2016 de défendre «la suprématie du mâle blanc» pour avoir dit que le fait d’être femme ou latino comptait moins que le programme politique du candidat. Nancy Pelosi, autre grande opposante démocrate à Donald Trump, est régulièrement la cible de l’avocate d’origine indienne Saira Rao: «Nancy Pelosi est le féminisme blanc. Le féminisme blanc est le suprémacisme blanc. Nancy Pelosi est une suprématiste blanche», assène la militante sur Twitter.

Pour aider les femmes blanches à prendre conscience de leur racisme inconscient – les hommes sont pour elle des cas désespérés –, Saira Rao organise des soupers au cours desquels de riches femmes progressistes (liberals) s’accusent de leur vision tronquée du monde. Comme cette mère qui avoue ne pas avoir protesté quand quelqu’un l’a complimentée pour avoir adopté deux enfants noirs, laissant entendre qu’elle était leur sauveuse, rapporte le Guardian. L’avocate et une autre militante noire facturent leur présence à ces soupers 2500 dollars.

LE YOGA INTERDIT

L’antiracisme se focalise parfois tellement sur l’identité des uns et des autres qu’il peut paraître… raciste. Ainsi les Blancs sont interdits dans des ateliers antiracistes en France. En Amérique du Nord, c’est le débat sur l’appropriation culturelle qui fait rage. Le yoga a été banni de l’Université d’Ottawa suite à des protestations d’étudiants estimant que cette pratique dépouillait l’Inde de son patrimoine sacré. Le musée des beaux-arts de Boston a dû annuler une exposition sur les kimonos en 2015, des Asiatico-Américains jugeant cette initiative folklorisante. Des étudiants non-mexicains ont risqué d’être exclus de l’Université de Bowdoin en 2016 pour avoir organisé une fête en utilisant le mot fiesta et en acceptant des personnes venues coiffées de sombreros. Quant aux dreadlocks, elles ne sont bien vues que sur des têtes noires.

La littérature n’est pas épargnée. Défendant le droit, pour un auteur, d’écrire sur un peuple qui n’est pas le sien, le journaliste canadien Hal Niedzviecki a dû démissionner de la revue Write en 2017 après avoir présenté des excuses. Et ce printemps, Timothée de Fombelle a vu son dernier livre refusé par son éditeur anglophone: Alma, le vent se lève raconte l’histoire d’une petite Africaine au temps de l’esclavage. L’écrivain français s’est documenté pendant des années pour écrire ce récit qui lui tenait à coeur, mais il n’a pas été jugé légitime pour le faire, car il n’est pas noir. 

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