Etats-Unis: racisme au quotidien

New York, 2 juin, des citoyens rejouent la scène de la mort de George Floyd, finalement requalifiée en «meurtre non prémédité». Les quatre policiers ayant participé ont été inculpés. New York, 2 juin, des citoyens rejouent la scène de la mort de George Floyd, finalement requalifiée en «meurtre non prémédité». Les quatre policiers ayant participé ont été inculpés.

La mort filmée de George Floyd le 25 mai n’est que la pointe de l’iceberg de racisme qui hante l’Amérique, dénoncent les manifestants interviewés à New York. Parmi eux, des Blancs. De quoi espérer un avenir meilleur pour les Noirs américains?

«Je n’ai pas pu dormir pendant deux nuits»: Boysie Dikabe se tient à l’écart des milliers de manifestants réunis sur une place publique de Harlem, le quartier afro-américain historique de New York. Ce Noir originaire d’Afrique du Sud est choqué par la mort, lundi 25 mai, de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans décédé après qu’un officier de police blanc de Minneapolis s’est agenouillé sur son cou lors d’une interpellation filmée par une passante. «Cette mort montre ce qui se produit depuis des années, voire des siècles, aux Etats-Unis et dans le monde. Avec la pandémie, nous avons le temps de réfléchir et d’agir. Nous sommes exaspérés. »

«Colère», «tristesse», «ras-le-bol»: avec ce nouveau cas de violence policière, la communauté noire américaine est à bout. Depuis la mort de George Floyd, les manifestations qui tournent parfois à l’émeute se sont étendues à une trentaine de grandes villes américaines et à l’étranger. New York, pourtant sous confinement, en a accueilli plusieurs chaque jour dans ses rues largement vides. Ici comme ailleurs, des portes de la Maison-Blanche à Los Angeles en passant par Chicago, il n’y a pas que George Floyd que l’on pleure.

TUÉE CHEZ ELLE

Depuis trois mois, les Etats-Unis connaissent une triste succession de meurtres de Noirs commis par des Blancs. En mars, Breonna Taylor, une professionnelle de santé vivant dans le Kentucky, a été tuée chez elle lors d’une intervention de police menée sur la base d’informations erronées. En février, Ahmaud Arbery, un Noir de 25 ans, a été abattu en Géorgie par deux Blancs alors qu’il faisait son jogging. Sa mort n’a fait la «une» des médias qu’en mai, quand une vidéo le montrant pourchassé par ses tueurs présumés, un père et son fils qui le suspectaient de cambriolage, est apparue sur les réseaux sociaux.

Incident moins tragique mais révélateur du racisme ordinaire que subissent les Noirs américains, une autre vidéo, celle d’une femme blanche menaçant un homme noir à Central Park d’appeler la police alors que celui-ci lui avait calmement demandé de mettre son chien en laisse, a également suscité une vive émotion, quelques heures seulement avant la mort de George Floyd. «Le niveau d’engagement dans les manifestations n’a pas été aussi élevé depuis 2014 et les morts de Michael Brown et d’Eric Garner», deux Noirs tués respectivement à Ferguson (Missouri) et New York par des officiers de police blancs, résume Khalil Muhammad, professeur d’histoire à Harvard.

LAMINÉS PAR LA CRISE

L’expert n’est pas surpris par l’intensité de la colère actuelle, survenue après plusieurs mois douloureux pour la communauté noire qui souffre toujours de l’héritage social et économique de l’esclavage et de la ségrégation. Représentée de manière disproportionnée dans les décès liés à la Covid-19 à cause de comorbidités (diabète, pression artérielle, obésité...), la population noire a été renvoyée durant la pandémie aux disparités de santé dont elle souffre depuis longtemps. Plombée par des salaires stagnants, elle doit maintenant faire face à la perspective d’une crise économique qui promet d’être destructrice pour elle, comme l’ont été la récession de 2008 et la Grande Dépression de 1929.

«Depuis l’esclavage, péché originel des Etats-Unis, on n’a jamais su trouver notre place dans cette société», analyse Karen Moore, une Afro-Américaine rencontrée lors de la manifestation de Harlem, au pied de la statue d’Adam Clayton Powell Jr., premier député noir de New York. Ici comme ailleurs dans le pays, les mots «oppression », «nouvel esclavagisme» ou encore «réparations» (forme de compensation pour les descendants d’esclaves) reviennent souvent. «Si j’ai fait les mêmes études qu’un Blanc, je veux être payée comme lui. Si je suis arrêtée par la police, je veux être traitée de manière équitable», continue Karen.

IMPUNITÉ POLICIÈRE

«Depuis que je suis enfant, on nous répète à l’école que la situation des Noirs s’est améliorée, mais on voit bien que les discriminations persistent », souligne Kevin Blackwood, un autre manifestant. Lui aussi a eu son lot d’interpellations «abusives » de la part de la police: «Ça ne s’arrête jamais. Nous sommes fatigués».

A New York comme ailleurs dans le pays, les Blancs, en particulier les jeunes, sont bien représentés dans les rassemblements antiracistes. «Nous devons reconnaître le fait que notre couleur de peau nous donne certains privilèges dans cette société», signale Jessica Moore, une jeune femme présente, dimanche 31 mai, à Union Square, point de ralliement de nombreuses manifestations. Elle a perdu son père dans les attentats du 11 septembre. «Quand on n’obtient pas justice pour la mort d’un proche, c’est du terrorisme. C’est ce qu’il s’est passé avec George Floyd». Elle aimerait que les quatre policiers impliqués dans sa mort soient arrêtés (ils ont été inculpés le 3 juin), et pas seulement Derek Chauvin, l’officier qui s’est agenouillé sur son cou.

Plusieurs figures de la communauté noire et des militants antiracistes ont appelé les mairies et les Etats fédérés, responsables de financer les forces de l’ordre, à couper les vivres aux départements de police au profit de programmes sociaux destinés à aider les plus fragiles.

Selon une étude du Cato Institute, seul un tiers des affaires criminelles visant la police fait l’objet de poursuites. «Ils sont protégés par des syndicats très influents. Tout candidat politique à un siège local ou national veut pouvoir dire, comme Donald Trump, qu’il est le candidat de l’ordre et de la loi», pointe l’universitaire Khalil Muhammad.

«Il faut que la police recrute plus de non-Blancs et que les bons flics dénoncent les mauvais», avance Anthony Ortiz, 23 ans. Ce Portoricain est réconforté par la présence de jeunes Noirs et Blancs dans les rangs des manifestants. «Notre génération voit des choses sur les réseaux sociaux que nos parents ne voyaient pas, ajoutet- il. On est très motivés et enthousiastes. Heureusement, car nous avons beaucoup de travail à faire.»

Alexis Buisson/La Croix

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