Entre mauvaises nouvelles et Bonne Nouvelle

Pour Louis Ruffieux (ici dans les bureaux de La Liberté en 2012), le problème se situe du côté des «millions de personnes qui, sur les réseaux sociaux, érigent leur vérité en vérité absolue». Pour Louis Ruffieux (ici dans les bureaux de La Liberté en 2012), le problème se situe du côté des «millions de personnes qui, sur les réseaux sociaux, érigent leur vérité en vérité absolue». Keystone

Le pape François demande aux médias des récits qui soient beaux, bons et vrais. Le journalisme chrétien existe-t-il? Et les médias chrétiens devraient-ils publier des bonnes nouvelles?

L’Eglise catholique a célébré le 24 mai le dimanche des médias, consacrant sa quête en premier lieu aux centres de médias catholiques (dont cath.ch en Suisse romande). Mais s’il existe des médias catholiques, peut-on aussi parler d’un journalisme catholique ou chrétien? Le jésuite et chroniqueur Etienne Perrot s’interroge: «En quoi les journaux chrétiens sont-ils chrétiens? Ce n’est pas en parlant un peu plus des choses internes de la vie des Eglises; un journaliste d’un autre journal pourrait tout aussi bien le faire. Cela va plus loin». D’autant qu’un journaliste d’un média catholique n’est pas forcément catholique. Ancien rédacteur en chef de cath.ch devenu journaliste indépendant, Pierre Pistoletti a apprécié la variété des profils de ses collègues au cours de ses différentes expériences professionnelles: «Certains sont clairement pratiquants, d’autres plutôt agnostiques. Cela permet un dialogue sur les sujets, sur l’emploi de certains mots. Ces médias n’ont pas vocation à être repliés sur eux-mêmes, à parler à une seule communauté. S’il y a déjà une diversité dans la rédaction, ça aide à être ouvert».

Quant à la différence entre un journaliste chrétien et un autre, elle semble inexistante. Parce qu’on «peut être chrétien et journaliste sans forcément être un journaliste chrétien», explique Louis Ruffieux, rédacteur en chef de La Liberté de 2004 à 2015. «Après avoir coupé le cordon ombilical avec l’Eglise en 1996, La Liberté a appuyé la solution des délais, mis en doute le célibat des prêtres, mais elle a gardé dans sa charte des valeurs catholiques et chrétiennes de vérité, de justice et de liberté, des valeurs universelles.» D’ailleurs, «les valeurs que défend le pape rejoignent les devoirs et les droits des journalistes», note Marc- Henri Jobin, directeur du Centre de formation au journalisme et aux médias (CFJM), par lequel passent presque tous les journalistes romands. Il juge impossible de catégoriser les journalistes selon qu’ils sont croyants, agnostiques ou athées. «Mais si le fait d’être croyant peut étayer cette conviction qu’il faut être honnête et juste et si, en écoutant le pape, on se dit qu’il faut davantage respecter les règles de déontologie, je m’en félicite !»

ET LES BONNES NOUVELLES?

Le pape, justement, regrettait, dans son message pour la 54e Journée mondiale des communications sociales, que nous consommions «tant de violence et de fausseté» et demandait des récits qui soient beaux, bons et vrais. Faut-il fustiger les médias porteurs de mauvaises nouvelles? «J’ai toujours prétendu que le journal est parsemé de bonnes nouvelles, lance Louis Ruffieux, mais qu’elles ne sont pas forcément lues par ceux qui nous reprochent de n’apporter que des mauvaises nouvelles.» Les récits positifs existent, et on peut le constater en cette période de coronavirus où les médias s’efforcent de mettre en avant des initiatives altruistes ou des «héros du quotidien».

Aux yeux du Saint-Père, de tels portraits sont essentiels pour permettre au public de «retrouver des motivations héroïques pour faire face aux défis de la vie». On peut toutefois s’interroger sur la valeur journalistique de récits purement positifs. L’indépendant Pierre Pistoletti refuse de les regarder avec condescendance ou de les considérer comme du journalisme bisounours: «Ce n’est pas caresser dans le sens du poil, mais dire quelque chose d’authentique. Je me souviens de rencontres touchantes qui ont touché d’autres personnes ensuite. Et on ne fait pas que ça: ces dernières années, il n’y a pas eu de périodes où l’on n’a pas parlé d’abus sexuels». Lauréat d’un Swiss Press Award en 2019 pour ses travaux sur ce sujet, il a inscrit sa démarche dans une idée de réforme possible. Le pape ne souhaite pas autre chose, lui qui écrit que, «même lorsque nous racontons le mal, nous pouvons apprendre à laisser de l’espace à la rédemption, nous pouvons aussi reconnaître, au milieu du mal, le dynamisme du bien et lui faire de la place». Une optique positive parle davantage à Stéphane Benoit-Godet, rédacteur en chef du Temps, selon qui il n’est tout simplement pas humain de dépeindre un monde sans perspectives. «Mais s’il est bien d’être enthousiaste et de croire à la pensée positive, il ne faut pas oublier d’être journaliste.»

POSITIF MAIS HONNÊTE

On parle ici de journalisme «constructif » ou de journalisme de solutions. Le Temps, pour ses 20 ans en 2018, avait décidé de soutenir sept causes, comme l’égalité homme-femme et l’économie inclusive, d’être «engagé, mais pas militant». «On promeut l’écologie, mais ça ne veut pas dire qu’on est pour Extinction Rebellion et la désobéissance civile», illustre Stéphane Benoit-Godet. Car le risque existe, dans un tel élan, de basculer dans le journalisme à thèse. Et sur ce point, le formateur de journalistes Marc-Henri Jobin ne transige pas: «Si vous partez dans une enquête pour prouver quelque chose, si vous courbez la réalité pour la faire entrer dans votre thèse ou votre conviction de départ, ce n’est pas honnête. Il faut confronter sa thèse et la réalité et avoir l’honnêteté de l’amender ou d’y renoncer».

On retrouve là l’essence du récit positif dans la vision chrétienne qu’en propose le jésuite Etienne Perrot, un récit qui ne vise pas à convaincre, mais à «respecter l’autonomie de celui qui va le lire en lui donnant des éléments pour qu’il réfléchisse». Ces récits n’ont pas disparu, pour Louis Ruffieux, selon qui des médias de qualité existent, à savoir ceux qui emploient des journalistes professionnels avec une déontologie. A son avis, le problème se situe plutôt du côté des «millions de personnes qui, sur les réseaux sociaux, érigent leur vérité en vérité absolue sans avoir à la confronter à d’autres idées, les algorithmes de ces réseaux créant des communautés de pensée fermées au mépris du débat démocratique». Et c’est ainsi à tout un chacun que s’adresse le message du pape. Marc-Henri Jobin y voit en fin de compte «un appel à s’exprimer de manière raisonnée en pensant à ce qu’on dit, à la manière dont on utilise les mots, à avoir des doutes. Inviter les gens à se poser ces questions-là, c’est absolument à saluer».

Jérôme Favre

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