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«Impossible de sauver la planète sans sauver son prochain»

François avec la militante écologiste Greta Thunberg en 2019. Son encyclique en faveur de la sauvegarde de la création lui a valu à le surnom de «pape vert». François avec la militante écologiste Greta Thunberg en 2019. Son encyclique en faveur de la sauvegarde de la création lui a valu à le surnom de «pape vert». Keystone

Il y a cinq ans, François secouait la planète avec l’encyclique Laudato si’ sur l’écologie intégrale. Depuis, qu’est-ce qui a changé dans l’économie mondiale et le coeur des hommes, tous deux frappés par le coronavirus? Réponse de l’économiste Paul Dembinski, qui rappelle la dimension «avant tout sociale» de l’encyclique.

C’était le 24 mai 2015. Le pape François signait Laudato si’, entraînant un flot de réactions enthousiastes, parfois critiques contre ce texte engagé en faveur de la «sauvegarde de la maison commune». Manifeste anticapitaliste pour certains, plaidoyer écolo pour d’autres, l’encyclique appelait «les personnes de bonne volonté» à agir pour sauver la planète.

Cinq ans plus tard, alors qu’une pandémie ébranle le monde, l’avenir incertain de la maison commune – et surtout celui de ses locataires – se retrouve au centre des préoccupations. L’occasion pour Paul Dembinski, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, de mettre en exergue quelques enseignements du pape. Et de rappeler que si les humains veulent respecter la nature, ils doivent d’abord apprendre à se respecter eux-mêmes.

 

En figeant l’activité humaine le virus, dont vous évitez de prononcer le nom, a dévasté l’économie. «Voilà ce qui nous attend avec la décroissance! », ont alors lancé les pourfendeurs de Greta Thunberg et des défenseurs du climat. Qu’en dit le professeur d’économie que vous êtes?

Paul Dembinski: – Je ne crois pas que les adeptes de la décroissance prônent un arrêt aussi brutal de l’économie. Cette pandémie affecte tout autant les grandes compagnies aériennes que les petits commerçants. Affirmer que ses effets dévastateurs se reproduiraient si nous décidions de passer de manière articulée à un rythme moins effréné ne me semble pas sérieux.

Voire opportuniste...

– Oui. Cela dit, je préfère ne pas entrer dans le débat «croissance-décroissance ».

Pourquoi?

– Parce que dans un cas comme dans l’autre, on garde les mêmes lunettes pour aborder le problème: celles du PIB (produit intérieur brut). Et c’est justement ces lunettes «productivistes » que le pape François nous enjoint d’abandonner dans son encyclique. La production de richesses n’est qu’un indicateur parmi d’autres. Croire que le niveau de bonheur est pleinement capté par le calcul économique est une erreur dénoncée depuis longtemps, mais qui reste tenace. Cette optique, chevillée au corps de nos sociétés, nous a conduits au bord du désastre social et écologique dénoncé par François.

Sommes-nous malades du PIB?

– Oui! A force de nous focaliser sur cet acronyme, nous nous sommes convaincus que le seul lieu où nous pouvions nous réaliser était le marché du travail, qui reste notre principale source de revenus. Le fait que l’activité au sein du foyer est aussi créatrice de richesses, par exemple, n’entre pas dans ce calcul. Sans elle, nos sociétés n’auraient pourtant pas tenu le coup durant cette période de confinement. C’est à la maison qu’on éduque ses enfants, qu’on construit une famille, qu’on prend soin de ses parents âgés, qu’on lit... Sans parler du ménage et de la cuisine, qui sont aussi des secteurs importants de l’économie domestique. Mais tout cela, le PIB ne le prend pas en compte – alors qu’un repas au restaurant y est enregistré.

Et pour ce qui est de la nature?

– Ces mêmes lunettes nous poussent à considérer la planète comme une réserve de ressources naturelles gratuites et infinies à notre disposition. On exploite, on coupe, on extrait et on pollue sans mesurer les conséquences de nos actes parce que le PIB les passe sous silence. Des paysans et des indigènes sont obligés de migrer vers les mégapoles, des forêts sont rasées... Tout ça pour répondre à la demande et nourrir notre consommation effrénée. Pour qui étend le regard au-delà du cadre comptable, cette «création de richesses» n’en est pas une. Mais un changement de paradigme est possible.

Il pourrait s’inspirer de Laudato si’, qui nous dit de prendre soin de ce qui nous est confié...

– Que ce soit dans notre rapport à la nature, au travail ou à la famille, le pape nous dit que nous avons le devoir moral, en toutes circonstances, de prendre soin de ceux qui nous entourent: nos enfants, aînés, conjoints, collaborateurs, malades et, en même temps de la planète. Pour lui ce n’est pas une option, mais une obligation morale. Et un principe directeur d’autant plus parlant en cette période troublée. François n’invente rien, en réalité: il met en musique et rend audible pour l’homme contemporain l’idée du bien commun, un concept au coeur de la pensée sociale chrétienne depuis longtemps.

Impossible donc de prendre soin de notre maison si nous ne prenons pas d’abord soin de ceux qui y habitent?

– C’est ça. On a beaucoup parlé d’écologie depuis la publication de cette encyclique et certains ont même surnommé François le «pape vert». Alors oui, il est question de la maison commune, c’est vrai. Mais on voit bien que l’humain est toujours au centre de la création. La dimension sociale est prépondérante. Comme dit le pape, «tout est lié»: la relation au créateur, la relation à la création et la relation au prochain. Elles forment un tout. Or, une société dans laquelle l’humain est un prédateur pour son prochain ne peut qu’être prédatrice visà- vis de son environnement. Il faut changer les coeurs, changer d’attitude entre nous, pour pouvoir espérer changer notre relation à la nature.

En parlant de société prédatrice: en tant qu’habitant de Genève, que vous inspirent les colonnes de malheureux que l’on voit chaque samedi se former aux Vernets pour obtenir un sac de nourriture?

– C’est choquant. Mais pas étonnant, malheureusement. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 60% de l’activité économique mondiale est informelle. Un travail invisible. En Suisse, la proportion tourne autour de 10%, mais dans des villes comme Genève elle est probablement plus élevée. La crise actuelle nous fait découvrir la précarité de l’existence de personnes que nous ne croisons pas d’habitude – ou, pire, que nous croisons sans que leur condition nous questionne.

Nounous, femmes de ménage, livreurs et ouvriers au noir: nous ne voulons pas les voir dans leur plénitude. Ces ombres qui passent participent pourtant au maintien de notre système économique. La crise sanitaire a montré leur importance et il sera dorénavant difficile de les ignorer. Les grands principes écologiques, vouloir sauver l’Amazonie, c’est bien, mais il ne faut pas oublier ceux qui habitent nos villes et qui ne reçoivent que des miettes. Le déficit de justice sociale est grand et il faut le combler.

Cette crise a le mérite de secouer un peu les consciences!

– Oui. De nombreux concitoyens qui n’avaient encore jamais pensé pouvoir perdre leur travail ont vu ce spectre se rapprocher pour la première fois. Du coup, l’identification avec les laissés-pour-compte et les exclus est devenue plus naturelle, un capital de sympathie se consolide. La perception sociale a évolué et c’est très positif. Les métiers peu valorisés, mais vitaux – infirmiers, caissiers, nettoyeurs, etc. –, sont en train d’acquérir une reconnaissance morale qui, espérons-le, va se transformer en reconnaissance sociale et économique. Quant au confinement, il a mis chacun d’entre nous face aux questions existentielles. Certains se sont demandés pour la première fois: «Mais bon Dieu, qu’est-ce que je fous là? A quoi je sers?».

Et le pape François, rêve-t-il encore de mettre l’économie au service de l’humain?

– Il faut croire. Il a invité en mars 2000 jeunes – dont quelques Romands – de moins de 35 ans, entrepreneurs, militants et intellectuels, à le rejoindre en Italie pour repenser le monde et l’économie. En raison du virus, ce grand rassemblement (ndlr, Paul Dembinski y prendra part en tant qu’expert du groupe «Finances et Humanités») a été repoussé au 24-26 novembre, mais le travail à distance avec les participants a déjà commencé. Nommée Economy of Francesco, la rencontre se tiendra à Assise où saint François, patron du pape, a réinventé le modèle du rapport à la création et à autrui. Tout un symbole!

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