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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la Une
Jeudi, 06 Décembre 2012 00:00

 

 

Aude Pidoux aSuisse Romande

Nés évangéliques, ils le restent... souvent

Cet article a valu le

Prix des médias catholiques pour jeunes journalistes 2012

à notre collaboratrice Aude Pidoux

«Je ne vais plus à la messe, ni au culte!» C’est parfois vrai pour les jeunes catholiques et réformés. Moins pour les évangéliques de Suisse. Deux tiers des jeunes restent engagés dans la communauté. Et participent au culte le dimanche.

2012-49-34ACatholiques et réformés ont de quoi être jaloux. Les évangéliques ne représentent que 2% de la population suisse. Mais leurs offices religieux rassemblent chaque dimanche deux fois plus de fidèles que ceux de l’Eglise réformée et presque autant que ceux de l’Eglise catholique, selon une étude réalisée par le sociologue des religions Jörg Stolz et son équipe de chercheurs. Plus fort: les offices évangéliques réuniraient davantage de fidèles que ces Eglises comptent de membres, soit un taux de participation de 111%! Contre un taux de 4% chez les catholiques et de 3% chez les protestants.
Ainsi, pour son culte du dimanche matin, l’Eglise C3 (pour Christian city church) de Lausanne a changé deux fois de salle en cinq ans afin de s’adapter à la forte fréquentation. Actuellement, elle réunit 300 adultes et 70 enfants en moyenne dans une salle du Palais de Beaulieu. «Toutes les Eglises évangéliques ne connaissent pas une telle croissance, tempère Emmanuelle Buchard, doctorante à l’Université de Lausanne et coauteure, avec le professeur Jörg Stolz, d’un livre sur les évangéliques à paraître prochainement. Le phénomène concerne surtout les Eglises évangéliques de type charismatique.»
Et effectivement, 50% des membres des collectivités charismatiques ne sont pas nés dans le milieu, mais se sont convertis à l’âge adulte, indique la chercheuse. «Il s’agit en général de personnes qui ont baigné dans la spiritualité pendant leur enfance, souvent dans le milieu catholique ou réformé, et qui étaient en recherche avant de croiser le chemin d’une Eglise évangélique.» Mais, si ces Eglises excellent à attirer de nouveaux fidèles, leur force réside aussi dans leur capacité à garder leurs jeunes: plus des deux tiers d’entre eux restent engagés dans le milieu.

 

Nombreuses responsabilités

 

«L’éducation a un poids considérable, estime Sarah*, 28 ans, qui a quitté la communauté évangélique vers l’âge de 20 ans. Mais le fonctionnement des Eglises joue aussi un grand rôle: si, comme enfant et adolescent, tu participes au mouvement, rejoins des groupes de jeunes et t’investis dans des activités, on te confie très vite des responsabilités. Tu as alors le sentiment d’appartenir au socle du mouvement, avec la tâche de maintenir les croyances, les valeurs et l’ordre social. Il est alors difficile d’en sortir.»
Un aspect sur lequel s’est penchée Emmanuelle Buchard: «71% des évangéliques assument des responsabilités régulières dans leur Eglise. Ils en retirent de nombreux bénéfices aussi bien au niveau identitaire, parce que ces responsabilités valorisent les personnes, qu’au niveau du réseau amical et du bien-être général». Amitiés, partages, groupes de discussion pour couples, célibataires ou jeunes, groupes de guérison, camps de vacances, activités sportives et culturelles, soutien psychologique: l’offre est diversifiée et concurrence celle de la société. Les Eglises évangéliques répondent à l’interne à de nombreux désirs, aspirations et questionnements.
Habituellement, on n’est pas évangélique que le dimanche. L’idée de choix personnel qui sous-tend la foi évangélique implique l’individu. Il en découle un engagement souvent fort des membres. «Tu ne peux pas faire partie d’une famille si tu viens juste manger», explique Nicola Bigler, engagée avec son mari dans l’Eglise C3.
Pour ses fidèles, une Eglise représente une famille dans laquelle on se sent à la maison. L’accent est mis sur les liens communautaires et la socialisation. Les parents s’investissent dans l’éducation religieuse, transmettent leurs convictions. Les enfants sont rapidement intégrés dans la communauté. Le dimanche, des crèches gardent les tout-petits pendant que les parents participent au culte. Dès qu’ils sont un peu plus grands, les enfants bénéficient de cultes, d’activités et d’enseignements adaptés à leur âge, ce qui favorise les liens d’amitié, cultivés par la suite dans les groupes de jeunes. Et ça marche: 93% des évangéliques ont un conjoint évangélique; un exploit si l’on considère la taille réduite de la communauté.
Si les jeunes restent, c’est aussi parce que ces Eglises savent leur parler. Leur message est concret, orienté vers le quotidien. Née en Angleterre, Nicola Bigler a bourlingué dans différents pays et différentes Eglises: méthodiste, anglicane traditionnelle, anglicane évangélique, charismatique.

Un canapé Ikea2012-49-32A

«J’adore les traditions de l’Eglise. J’y trouve une profondeur extraordinaire. Mais je peux aussi trouver de la profondeur dans une chanson moderne inspirée par le souffle de Dieu. C’est comme un canapé: peu de jeunes achètent un canapé Louis XIV pour leur appartement. Ils préfèrent un canapé Ikea. Pourtant, au final, le but est le même. Dieu ne change pas, ses valeurs non plus, mais on peut les présenter de façon pertinente par rapport à la vie actuelle. C’est ce que font beaucoup d’Eglises évangéliques.» Elles sont effectivement parvenues à se débarrasser de l’image d’un culte vieillot et à attirer les trentenaires et les familles par une offre plus flexible.
Autre argument des Eglises évangéliques, la forme de liberté qu’elles prônent. «Je suis contre la religion et le légalisme, relève Nicola Bigler. Je suis pour une relation personnelle avec Dieu. On a tous été créés comme des individus, notre relation à Dieu doit donc être individuelle. Il nous a donné des lignes de conduite dans la Bible. Il faut en dégager les principes. J’accorde une grande importance à l’Esprit de Dieu. Je ne le trouve pas dans toutes les Eglises; certaines ne font qu’enseigner des règles.»
Aussi, au moment de choisir une Eglise en Suisse, le couple a-t-il fait son «shopping», selon ses termes, pour trouver celle qui lui convenait le mieux tant du point de vue de l’esprit que de critères plus prosaïques: la langue – bilingue français anglais afin que chacun puisse louer Dieu dans sa langue maternelle – et la proximité de leur domicile, condition d’un engagement sérieux.
Changer d’Eglise est parfois nécessaire, pour cause de déménagement, de mariage ou de sensibilité. Le passage d’une Eglise à l’autre est aisé. «Quelle que soit la tradition, le but est le même. Chacun a une manière différente de vivre sa vie, cela se répercute dans son choix d’Eglise. Il faut le respecter, nous faisons tous partie d’une grande famille», remarque Nicola Bigler.

Du calme pour finir

Les jeunes, par exemple, éprouvent parfois le besoin de se démarquer de leurs parents en intégrant une nouvelle Eglise. Certaines personnes plus âgées reviennent à une communauté plus calme. «Les Eglises charismatiques sont souvent plus jeunes, remarque Emmanuelle Buchard. Elles correspondent peut-être à une étape de l’existence.» Un nombre important d’évangéliques change d’Eglise une à deux fois au cours de leur vie, a-t-elle observé lors de ses recherches.
En revanche, quitter le milieu n’a rien de facile. «J’ai dû recomposer un milieu social complètement neuf, raconte Sarah. J’étais la première à savoir ce qu’on pensait des non-chrétiens et des non radicaux au niveau de la foi. Je savais exactement comment j’étais perçue. Ce fut le plus difficile: accepter d’être vue comme quelqu’un en perte, en quête; avoir le sentiment d’être un vilain canard.» Quitter une Eglise évangélique s’apparente à quitter une famille sécurisante, ses amis, ses activités. Selon Emmanuelle Buchard, c’est ce qui explique la résistance de ce milieu: une offre religieuse moderne et diversifiée qui diffuse un message conservateur et construit une frontière avec le reste de la société. «Je ne peux pas vivre ma vie sans Jésus», conclut Nicola Bigler avec un grand sourire. 

    Aude Pidoux

*Nom connu de la rédaction.
Jörg Stolz, Olivier Favre, Caroline Gachet.
Le phénomène évangélique. Analyses d’un milieu compétitif. Editions Labor et Fides. A paraître début 2013.

Trois tendances

Selon les spécialistes, plusieurs éléments caractérisent le mouvement évangélique dans son ensemble: la croyance en une inspiration divine des Ecritures, le développement d’une foi personnelle découlant d’une conversion individuelle, la centralité de Jésus Christ dans la vie du croyant, l’importance de l’évangélisation.
Sur ces bases se sont construites une multitude d’Eglises parfois très différentes, habituellement regroupées en trois catégories. Les conservateurs, dont fait partie l’Eglise pour Christ, défendent une lecture littérale de la Bible et développent une vision apocalyptique du monde. Ils ont tendance à se séparer de la société. Les charismatiques, membres par exemple de la Mission pentecôtiste, de l’Eglise C3 ou d’ICF, ont une approche plus émotionnelle de l’expérience du SaintEsprit. Quant aux classiques, représentés entre autres par les méthodistes et les mennonites, ils ont une lecture moins littérale de la Bible et font preuve d’une plus grande ouverture au monde. 

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