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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la Une
Jeudi, 25 Octobre 2012 00:00

 

 

Islamistes

Le putsch larvé des salafistes en Tunisie

Les touristes boudent les hôtels et les plages de Tunisie. Les islamistes inquiètent. Mais les démocrates tunisiens se mobilisent.

2012-43-11AL’immense hall du Sentido

Tabarka Beach Resort est pratiquement vide. Seules quatre femmes voilées papotent sur un divan en buvant leur thé. Ce sont des Algériennes, venues en voisines. La petite station balnéaire huppée de Tabarka, au nord-ouest de la Tunisie, n’est qu’à un coup d’accélérateur de la frontière algérienne. Les touristes européens, eux, ont déserté la région. Plus aucune ligne aérienne régulière ne dessert l’aéroport international de Tabarka. Même Tunisair a cessé ses liaisons avec Tunis, la capitale. Le nombre de passagers a chuté de 63’000 en 2010 à moins de 18’000 en 2011. Les chiffres de cette année s’annoncent plus désastreux encore. Anouar Boukhari, le tout nouveau commissaire régional du tourisme, tente l’impossible: empêcher la fermeture de l’aéroport et le licenciement de ses 118 salariés.
Consciencieux, Anouar Boukhari nous invite à découvrir le magnifique golf de 18 trous qui jouxte le palace 5 étoiles. Un parcours exceptionnel de plus d’une centaine d’hectares allant de la plage aux abords d’une forêt de chênes et de pins. Quarante employés, mais un seul golfeur, un Algérien, lors de notre passage. Aux oreilles des Tunisiens et des Français, Tabarka a joué pendant la révolution une petite musique très particulière. Alors que le peuple tunisien renversait la dictature de Ben Ali, Michèle Alliot-Marie, alors ministre française des Affaires étrangères, se faisait inviter avec ses parents et son compagnon par Aziz Miled, un homme d’affaires lié au régime.

Le tourisme est vital

Depuis, Michèle Alliot-Marie a été contrainte de présenter sa démission. Quant à Aziz Miled, il a déserté Tabarka et vendu son hôtel à des Qataris qui, du même coup, ont raflé le golf et ses 18 trous. Selon le commissariat régional du tourisme, des Saoudiens seraient sur les rangs pour créer dans la région un nouveau village touristique.
Mais pourquoi s’intéresser aux stations balnéaires quand une jeune fille violée par des policiers s’est retrouvée accusée d’attentat à la pudeur par la justice tunisienne? Et quand les manifestants attaquent l’ambassade des Etats-Unis à Tunis, provoquant la mort de cinq personnes? Dans la foule, les salafistes hurlaient: «Obama, nous sommes tous des Oussama!».
«Le tourisme est essentiel pour la Tunisie. Il représente 7% de notre PIB et emploie 400’000 personnes, soit 12% de la population active, répond Anis Rezgui, directeur de l’Office national du tourisme tunisien, en poste à Zurich. Les Suisses doivent savoir qu’aucun vacancier n’a été agressé depuis la révolution. Et que les salafistes, même s’ils font beaucoup parler d’eux, restent très minoritaires dans le pays». En clair, la Tunisie, qui, contrairement à ses voisins algériens et libyens, n’a pas de pétrole, compte sur les nuits d’hôtel pour sortir de la crise
Mais les vacanciers se font prier. Les touristes français étaient 1,3 million avant la révolution. Ils ne devraient pas dépasser 800’000 cette année. Quant aux Suisses, ils étaient 100’000 en 2010. Très frileux en 2011, ils commencent néanmoins à revenir à Djerba, à Hammamet et à Tozeur. Moins de touristes, cela signifie plus de chômeurs (le nombre de sans emploi est officiellement de 27%) et davantage de jeunes attirés par les islamistes, qui leur promettraient 400 dinars par mois (environ 250 francs). Une information que nous n’avons, toutefois, pas pu vérifier.

Contre la vente d’alcool

2012-43-13ARéprimés par l’ancien régime, les salafistes sont des fondamentalistes qui aspirent à revenir à l’islam des premiers siècles. Les plus déterminés sont vêtus du qamis, une tunique qui s’arrête au-dessus de la cheville, comme elle se portait au 7e siècle en Arabie. Ils viennent casser les cafés et les restaurants qui osent encore vendre de l’alcool. Sidi Bouziz, le berceau du «printemps arabe», une bourgade oubliée du centre de la Tunisie, est dorénavant au régime sec. En septembre, une cinquantaine de barbus, armés de bâtons et de sabres, ont détruit l’hôtel Horchani, le dernier à oser proposer du vin à ses clients. Les policiers, présents devant l’établissement tout au long du saccage, n’ont pas bougé le petit doigt. Demain, les salafistes pourraient venir briser les statues du site archéologique d’Utique, première capitale de la province romaine d’Afrique, l’islam interdisant toute représentation humaine.
Quel est le degré de connivence entre Ennahda, le parti islamiste sorti grand vainqueur des premières élections parlementaires démocratiques de Tunisie, le 21 octobre 2011 (en obtenant 42% des sièges), et les salafistes? Fondé et dirigé par Rached Ghannouchi, 71 ans, longtemps exilé en Grande-Bretagne, Ennahda a, curieusement, été qualifié par la presse occidentale de parti islamique «modéré» lors de son arrivée au pouvoir.

La révolution violée

J’ai rencontré, il y a quelques années, le leader d’Ennahda lors du Conseil européen des fatwas, qui se tenait à Istanbul. Un Conseil présidé par Youssef Qaradhawi, prédicateur-vedette d’Al Jazeera, connu pour avoir justifié les attentats suicides commis par les Palestiniens. Rached Ghannouchi n’était pas apparu comme le plus extrémiste. Mais il ne donnait pas non plus l’image d’un fervent démocrate. «Le régime parlementaire ne constitue pas un principe sacré», a d’ailleurs récemment déclaré le dirigeant islamiste.
Deux vidéos, diffusées récemment sur les réseaux sociaux, inquiètent tout particulièrement. «On peut produire et rédiger toutes les lois islamiques que l’on veut si on est assez fort au pouvoir. Mais il faut tout d’abord instaurer une culture islamique dans le peuple», déclare dans l’une des vidéos Rached Ghannouchi à des responsables salafistes. Le chef du parti islamiste insiste sur la nécessité d’extirper les laïcs des places fortes de l’Etat. «C’est vrai que les laïcs ont perdu les élections, mais ils contrôlent les médias, l’économie et, surtout, l’administration tunisienne (…) L’armée n’est pas garantie, la police n’est pas garantie», affirme Rached Ghannouchi.
Ce qui fait dire à Chokri Yaich, député de l’opposition, que l’objectif d’Ennahda est bien de «faire un putsch au goutte-à-goutte». Le Père blanc Raphaël Deillon, fin connaisseur de l’Afrique du Nord, partage ce sentiment: «Les islamistes cherchent à confisquer la révolution. Heureusement, les Tunisiens se rendent bien compte que l’on veut les berner. Ce peuple développe une réflexion politique d’un très bon niveau».
Effectivement, les laïcs ne se laissent pas faire. Ainsi, dans la nuit du 3 au 4 septembre, un couple est surpris dans sa voiture par trois policiers. Tandis que deux d’entre eux violent la jeune femme, le troisième agent rackette son compagnon, l’obligeant à retirer de l’argent dans un distributeur. Le 2 octobre, la jeune femme était convoquée par la justice, non pas pour être écoutée en tant que victime de viol, mais comme coupable… d’attentat à la pudeur. Un délit passible de six mois de prison.
Devant le scandale, les manifestations de soutien se sont multipliées. Le 4 octobre, le président Moncef Marzouki (qui n’est pas islamiste) a rencontré la jeune femme, lui présentant les excuses de l’Etat. «Révolution voilée, volée puis violée», criaient des centaines de femmes devant le tribunal de Tunis. Que donneront les prochaines élections, programmées le 23 juin 2013?

Ian Hamel, de retour de Tunisie

Le rêve d’un âge d’or

André Ferré, Père blanc qui vit en Tunisie, observe avec attention l’évolution du pays depuis la révolution. Il commente ainsi l’impact des salafistes: «Ce phénomène n’est pas facile à saisir. Il ne s’explique pas par une génération spontanée issue de la révolution; il plonge ses racines très loin dans l’histoire du monde musulman, sous la forme d’un âge d’or utopique à retrouver. Jusqu’ici, la présence d’un Etat autoritaire l’empêchait de faire surface. En libérant la parole confisquée par l’ancien régime, en ouvrant la porte aux contestations de toutes sortes, la révolution a permis sa résurgence dans la vie publique. De plus, il faut bien reconnaître qu’il bénéficie d’une certaine impunité, l’attitude des autorités actuelles étant pour le moins ambiguë. Tout cela a contribué à donner au courant salafiste une influence sans rapport avec le nombre de ses militants. Un nombre difficile à évaluer d’ailleurs, car les manifestations qu’il organise donnent l’occasion d’agir à des casseurs ou de simples voyous qui ne sont pas salafistes. Toujours est-il que leur idéologie exerce une certaine influence, ne serait-ce que par la prédication dans les mosquées dont ils ont pris le contrôle.
L’opposition au salafisme prend de l’ampleur dans l’opinion publique, qui réclame une plus grande fermeté pour sanctionner les infractions et les désordres dont il est responsable. Son impunité risque d’ailleurs de l’amener à franchir certaines limites qui seront difficilement tolérées, comme par exemple la destruction de qubba, ces petites coupoles qui marquent l’emplacement du tombeau d’un saint local vénéré par la population».

 

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