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S’évader de la peste

Durant la Grande Peste du 14e siècle, l’écrivain florentin Boccace écrit cent nouvelles, Le Décaméron, un grand succès à travers les siècles. Premier volet de notre série consacrée aux œuvres d’art dans un état de confinement.

Boccace (1313-1375) est un nom glorieux qui, il faut l’avouer, est plus cité que vraiment lu. Sa grande œuvre, Le Décaméron, est volumineuse, pesant 1000 pages bien tassées. Et puis, la langue toscane du milieu du 14e siècle a un côté ampoulé et des longueurs médiévales, mais pas tant que ça en définitive. De toute manière, cette somme vaut mille fois la peine qu’on s’y plonge.
Primo en raison de son auteur: signataire de nombreux ouvrages, poésies, fables et récits satiriques (Corbaccio), Giovanni Boccaccio est un des pères de la langue italienne aux côtés de Dante et de Pétrarque; son apport à l’Europe de la culture est immense. Deusio parce que Le Décaméron est un des ancêtres vénérables du recueil moderne de nouvelles. Tertio en raison du contexte exceptionnel dans lequel sont racontées les cent histoires le composant: la Grande Peste du 14e siècle.
Boccace assiste aux ravages de la Peste Nera (Peste Noire) à Florence. L’écrivain se doit de réagir – de survivre. Alors il prend la plume. Et compose son recueil monumental entre 1349 et 1353. A peine publié, Le Décaméron rencontre un succès aussi fulgurant que le fut la propagation de la pandémie.

Pouvoir de la littérature

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Son titre en dit long sur son ambition: tiré du grec ancien, il signifie «livre des dix journées». Son intitulé renvoie aussi à l’Exameron de saint Ambroise de Milan, un ouvrage du 4e siècle proposant une suite d’homélies et de commentaires sur la Genèse. Osant se hisser à la hauteur de vue d’un des quatre premiers docteurs de l’Eglise, Boccace crée une analogie entre les deux œuvres, la sienne étant littéraire et non théologique.

Si le saint lombard expliquait la création du monde en se basant sur le récit biblique, l’écrivain toscan raconte une sorte de recréation de l’humanité – du moins sa préservation – à travers dix personnes qui, à l’abri de la pestilence, se racontent des nouvelles. Quoique séculier, amusant et mutin, le verbe de Boccace a valeur civilisatrice. L’auteur affirme le pouvoir de la fiction contre le fléau de la pandémie. Il choisit le divertissement édifiant entre rire, satire et morale avec un langage ordonné par l’urbanité, cette politesse affable et délicate héritée des Romains de l’Antiquité. La littérature, une longue histoire de plaisirs qui s’enfilent tels des perles.

Huis clos à ciel ouvert

Au début du Décaméron, dix jeunes gens de bonne famille – sept femmes et trois hommes – se rencontrent dans l’église Santa Maria Novella, au cœur de Florence. La plus âgée, Pampinée, propose de quitter la cité endeuillée: à la campagne, on peut mieux préserver sa santé, sa vie. L’idée séduit. Accompagnée de ses domestiques, cette petite compagnie gagne un lieu idyllique non loin des murailles de la cité. Un paradis terrestre. Bucolique. Inespéré. Un endroit confiné à ciel ouvert.
Au préalable, Boccace relate «la mortifère pestilence». Sans se prononcer sur son origine, «qu’elle tînt à l’opération des corps supérieurs ou à l’iniquité de nos œuvres, et que Dieu dans son juste courroux l’eût envoyée sur les mortels pour notre correction», il décrit ses terrifiantes manifestations. Des «enflures» de «la grosseur d’une pomme ordinaire», d’autres de la taille d’un œuf «et que le vulgaire appelait des bosses». Et puis ces «taches noires ou livides» sur les bras, les cuisses, le corps... La Mort Noire!
«Elle s’attaquait aux biens portants aussi vite que le feu se met aux choses sèches ou grasses.» Toute chose contaminée, si on la touche, propage le mal. Un jour, confesse l’auteur, il voit deux porcs qui fouissent du groin les hardes d’un défunt pestiféré: «Un instant plus tard, pris du tournis comme s’ils avaient absorbé un poison, tous deux sur ces guenilles traînées pour leur malheur s’écroulèrent raides morts».

Fortunes diverses

L’épouvante est telle que «le frère abandonnait le frère, l’oncle le neveu, la sœur le frère, et bien souvent l’épouse son mari; enfin, chose plus grave et à peine croyable, les pères et les mères répugnaient à rendre visite ou service à leurs propres enfants, comme s’ils n’étaient pas à eux». Peur, misère, cruauté, cupidité... La communauté du Décaméron tranche avec cet enfer sur Terre.
Chaque matin, un roi ou une reine est élu. Le souverain du jour introduit les récits de ses compagnons. L’atmosphère est courtoise, le ton celui des fabliaux médiévaux. Bonne éducation. Ordre, mesure et joie. Plaisirs de la langue, du récit, de l’esprit. On y parle d’aventures et de mésaventures en tous genres alors que la Fortune et la Nature se penchent sur diverses destinées. Il y a de tout.
Un Juif se rend à Rome et malgré l’impéritie du clergé se convertit: les voies du Seigneur sont paradoxales! Aidée d’un moine, une femme ermite apprend à renvoyer le diable en enfer; elle finit quand même mariée. Une belle de Messine pleure son amant tué par ses fdecameron1rères, déterre sa tête et la plante dans un pot de basilic. Un palefrenier partage le lit de l’épouse d’un roi: gare aux tondus! Un faux muet devient jardinier d’un monastère, où les religieuses pensent à autre chose qu’à prier...

Amours et gaudrioles

On l’aura compris. Le Décaméron traite beaucoup de l’amour. Avec son lot de polissonneries et de dupés. Le comique y voisine avec d’autres tonalités. Le tragique. Le picaresque. Le grotesque. Quant au ridicule, il n’épargne personne. En effet, chaque histoire contée par Emilie, Flammène, Philomène, Pamphile ou Dionée met en scène des personnages représentatifs de la réalité d’avant la peste. Chacun y a sa place. Les rois. Les puissants. Les gueux. Les miséreux. Les hommes d’argent ou les dames de foi. Les femmes dont Boccace prend la défense.
Mais, à vrai dire, aucun personnage ne sort grandi du Décaméron. Ce qui importe, dans le cadre de ce confinement, c’est que les dix personnages ne s’empêchent pas, surtout, d’être critiques à l’égard du monde qu’ils ont vu s’effondrer. Bien au contraire. De leur huis clos, rien ne leur échappe. Tout acquiert une dimension satirique. Les bourgeois et les marchands en prennent pour leur grade. De même que le clergé, dont les vertus supposées cachent plus d’un vice. Les plaisirs de la chair sont en effet un des fils du Décaméron. Des plaisirs contrariés, luxurieux. Que d’avares, d’orgueilleux, de gredins...
Mais, grâce à Boccace, on sourit, on pouffe, on rit. Et on survit à la Grande Peste, ragaillardi par ses cent nouvelles.

Boccace, Le Décaméron (Folio classique/Gallimard, traduction et postface de Giovanni Clerico, préface de Pierre Laurens, 1056 pages).

Huis clos dans les arts

Vu la pandémie de coronavirus, l’Echo Magazine doit se réorganiser pour le temps que durera le confinement. Etant donné les circonstances, la piste du huis clos s’est dessinée. En littérature, au cinéma, en série télévisée et sous d’autres formes d’expressions artistiques, le thème du cantonnement a inspiré les créateurs. C’est donc l’occasion d’explorer ce thème de diverses manières. Et d’aborder cette semaine, avec Le Décaméron de Boccace, l’incontournable du genre.

 

 Adaptations à bien des sauces

Si Le Décaméron a inspiré les conteurs médiévaux, notamment Marguerite de Navarre (L’Heptaméron), Christine de Pisan (La Cité des dames) et Geoffrey Chaucer (Les Contes de Canterbury), et si Botticelli l’a illustré par quatre tableaux, sa postérité se mesure aussi sur grand écran. Surtout dans le cinéma italien.
Une première adaptation, en muet, date de 1912. Les festivités démarrent en 1971. En dix histoires, Pasolini revisite Le Décaméron, premier volet de
sa «Trilogie de la vie». Un film sulfureux, car il aborde des thèmes délivrés du carcan moral. Avec ses sketchs amusants et licencieux, il va faire école. Mais pas à la manière de Pasolini, auteur atypique et intellectuel insoumis.
Place à un comique bien plus léger de la cuisse. Un sous-genre éclot: le decamerotico ou la commedia boccaccesca, «la comédie boccacienne». Une parodie olé olé. Peuplée de cocus, de donzelles peu farouches et de prêtres libidineux. On est dans la série B drôlette, bêta, d’une candeur italienne très années 1970.
Ce filon rencontre son public, qui fréquente alors beaucoup les salles obscures, en s’acoquinant avec l’industrie cinématographique de l’érotisme soft (il ne s’agit pas de pornographie, nuance vaut différence). Les sonnets luxurieux de l’Arétin, fameux poète toscan de la Renaissance, sont aussi de la partie. Bien évidemment détournés.
Comme Chaucer. L’idée du huis clos entre une poignée de femmes et d’hommes enflamme les imaginations. On vit l’après-68, les années Emmanuelle, la libération des mœurs sur grand écran.
Le film de Pasolini là-dedans? Un déclencheur contre son gré. Rien qu’en 1972, un an après la sortie de ce long-métrage, trente égrillardises de la veine du decamerotico sortent. Durant la décade, on en compte au moins cinquante. Les titres sont suggestifs au possible: Le Décaméron interdit, Les chaudes nuits du Décaméron et autres joyeusetés finalement assez sages.

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Respirer le monde

«Quand je me réveille avec la pluie d’automne qui frappe à la fenêtre, portant la fureur des vents du Nord, je commence la journée sur les rives du Danube, dans un hôtel avec des torches enflammées qu’on allume tous les soirs. Quand je me réveille avec le murmure de la neige s’empilant de l’autre côté de la fenêtre, en hiver, je commence la journée dans cette datcha aux énormes vitres où le docteur Jivago avait trouvé refuge. Jusqu’à présent, je ne me suis jamais réveillé en prison – pas une seule fois.


Mots semences

De la poésie contre le coronavirus? En cette période de confinement, certains auront peut-être décidé de lire toute La Comédie humaine de Balzac ou de terminer La Légende des siècles de Victor Hugo histoire de secouer la poussière de leur bibliothèque. Et si quelques poèmes suffisaient pour faire front aux nouvelles que nous servent les médias à longueur de bulletins? Quelques mots comme un rempart contre l’angoisse, comme un espace de printemps au cœur d’une actualité rude et incertaine.

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