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La leçon de l’impensable

Il y a quelques semaines, autant dire hier, nous allions de-ci de-là sans imaginer une seconde que nos déplacements pourraient être limités. Nous vaquions à nos occupations... et nous voilà assignés à résidence. Face à un mur, notons-le bien, qui n’a pas été élevé par le Conseil fédéral lorsqu’il est intervenu mi-mars. Car même si les pouvoirs publics n’avaient pris aucune mesure, la pandémie de Covid-19 nous aurait contraints à revoir nos comportements.

Quelle expérience profonde faisons-nous depuis un mois? Nous nous retrouvons face à quelque chose de contraignant qui dispose de nous à sa guise et nous empêche d’agir comme bon nous semble. Nous sommes ainsi pris de court, nous avons l’impression d’être dépassés, nous éprouvons un sentiment d’impuissance.
Nous en sommes donc réduits à tâtonner, à balbutier. Aucune expérience n’est plus troublante pour des esprits modernes. Qu’est-ce qui, en effet, est au cœur de notre credo? Nous sommes certains d’avoir prise sur notre environnement. Nous nous considérons comme des maîtres auxquels rien ne résiste. Nous pensons que rien n’est pour nous hors d’atteinte. Autant dire que, d’une certaine manière, il n’y a rien en dehors de nous – rien ne peut donc nous «arriver».
Si nous ne sommes jamais face à rien d’autre qu’à nous-mêmes, tous nos problèmes résultent de nos erreurs, de notre négligence, de notre manque d’anticipation. Pas étonnant dès lors que nous nous posions avant tout ce type de questions: pourquoi n’avons-nous pas constitué des stocks de masques, de respirateurs? Comment faire en sorte que cela ne se reproduise plus? Car, promis juré, on ne nous y reprendra plus. Sur la lancée, certains se réjouissent déjà: l’informatisation de la vie, des relations, de la société va s’accélérer. Ainsi tout sera comme avant.
Dommage, car nous aurions pu tirer une tout autre leçon de l’événement. Sans nous rendre fatalistes, le choc aurait pu nous apprendre qu’il y a plus fort que nous et que nous sommes vulnérables. La haute idée que nous avons de nous-mêmes en aurait pris un coup. Mais cette remise en cause nous aurait incités à changer de regard.
Plus attentifs à ce qui «vient à nous», nous aurions alors découvert que, quelle que soit la couleur du ciel, nous bénéficions jour après jour d’une multitude de faveurs. Et peut-être nous serions-nous engagés sur un chemin délaissé, celui de l’«ouvert», qui va plus loin que le bord des choses et qu’osent emprunter mystiques et poètes.

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