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La modernité est traversée par l'Apocalypse

Affiche du film «I cavalieri dell’apocalisse» (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse) de Rex Ingram, 1922. Affiche du film «I cavalieri dell’apocalisse» (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse) de Rex Ingram, 1922. Collection privée ©Electa/Leemage

La crainte de la fin du monde ne date pas du dernier virus, dit l’historien Jean-Blaise Fellay. De la préhistoire au transhumanisme, les humains sont hantés par l’idée de leur finitude collective.

En 2008, la voyante américaine Sylvia Browne écrivait dans un livre-prophétie qu’un virus pulmonaire déferlerait sur le monde aux alentours de 2020 sans qu’on puisse l’arrêter par un traitement adéquat. Passé inaperçu à sa sortie, son livre, End of Days (La fin des temps), s’arrache aujourd’hui sur Amazon.

Le Covid-19 donne aussi l’occasion aux Témoins de Jéhovah d’annoncer une fois de plus la fin du monde. Pour Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève, les nouvelles épidémies apparaissent à cause des hommes fornicateurs et adultères; un prédicateur iranien estime que Dieu punit les Chinois et une ministre du Zimbabwe voit dans le coronavirus un châtiment divin contre l’Occident.

Bref, les temps sont propices aux prophètes de malheur. Ce n’est pas la première fois: tour d’horizon des fins du monde avec le jésuite et historien valaisan Jean-Blaise Fellay.

La fin du monde est-elle une spécialité judéo-chrétienne?

Jean-Blaise Fellay: – Certainement pas. On en parlait déjà dans l’Antiquité païenne. L’exemple le plus fameux est le récit du déluge et de l’arche de Noé. On trouve déjà cette histoire dans L’Epopée de Gilgamesh, le grand mythe babylonien. Certains éléments remontent même à des textes sumériens du 19e siècle avant Jésus-Christ! Et Platon reprend cette idée dans l’Atlantide.

La fin du monde n’est donc pas liée à une vision linéaire du temps, comme chez les juifs, par opposition à la vision cyclique des Grecs?

– La crainte d’un évènement brutal qui menacerait l’existence humaine se retrouve partout. Ne serait-ce que parce que les civilisations ont conscience qu’elles sont mortelles. Pour Carl Gustav Jung, ça fait partie des éléments récurrents du psychisme humain.

Nous serions habités par une peur qui se réveille à chaque évènement tragique?

– Oui, car nous sommes façonnés par notre histoire. La Terre a déjà connu deux ou trois destructions quasi totales de la vie, la dernière étant l’extinction des dinosaures. Et les premiers millions d’années de notre existence d’hominidés ont été extrêmement périlleuses. L’homme a dû s’aventurer hors de la forêt protectrice, dans la savane, nu, sans crocs ni griffes, à la merci des prédateurs. La nature était une gigantesque menace jusqu’aux tout derniers siècles! Nous avons connu les inondations, les grands incendies, les famines, les guerres, les épidémies,... Nous aurions pu disparaître bien des fois en tant qu’espèce.

La Bible aussi a façonné l’imaginaire occidental...

– La littérature biblique est traversée par le spectre de l’anéantissement. Le peuple hébreu naît en esclavage en Egypte, risque de mourir dans le désert du Sinaï et doit se battre contre des adversaires plus forts que lui en entrant dans la Terre promise. D’où le grand thème, également, de l’espoir du salut! A l’époque de Jésus, la situation politique est proprement apocalyptique: tout le monde sent arriver cette Guerre des Juifs qui sera terrible et qui chassera le peuple d’Israël. Les disciples s’attendent à la fin du monde.

Et le Moyen Âge? Craignait-il particulièrement l’Apocalypse, comme on l’imagine avec l’an mille?

– L’an mille est un mythe. D’abord parce qu’à cette époque, on ne savait pas que c’était l’an mille! On calculait les années d’après le règne du roi Untel. C’est plus tard que l’Europe s’est dotée d’une chronologie harmonisée. Par contre, la chrétienté a été profondément ébranlée par les grandes invasions, Attila, les Huns, la chute de Rome,...

Plus tard, le Moyen Âge connaîtra des réformateurs religieux au discours eschatologique, comme Joachim de Flore au 12e siècle. Ce moine cistercien jugeait son époque pervertie. Selon lui, après l’âge du Père et l’âge du Fils, symbolisés par l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, un nouvel âge allait s’ouvrir, celui de l’Esprit, avant la fin du monde. Ce refus de la chair fait écho à la doctrine des cathares, ces «purs» de la même époque.

C’est un peu ce qu’on nous demande de faire en ce moment: ne pas être en contact avec les autres, qui sont impurs, garder la distance sociale, ne pas manger de viande, ne pas avoir de relations sexuelles... Ça va être le temps du pur esprit (rires)!

La fin du Moyen Âge a été ravagée par les épidémies...

– La Grande peste a été un évènement déterminant. Toutes sortes de mouvements en sont sortis, à commencer par le protestantisme, à mon avis. La mort frappant de toutes parts, la religion s’est imprégnée de la peur du Jugement dernier, de l’enfer et du purgatoire, d’où le commerce des indulgences. Et le culte des morts est devenu très important. Des familles entières ayant été éradiquées, les survivants devenaient des héritiers. Se sentant redevables envers leurs défunts, ils faisaient célébrer des messes pour eux.

Cela a donné lieu à une inflation du clergé: à Genève, au début du 16e siècle, on comptait 200 prêtres pour une population de 12’000 habitants, sans compter les ordres religieux! Ils n’avaient généralement pas d’autre charge pastorale que de dire des messes pour les morts.

Qu’en est-il de la Renaissance?

– La société occidentale est à nouveau secouée vers la fin du 15e siècle. D’abord avec la découverte de l’Amérique: la Bible n’en parle pas. Les textes sacrés ne savent donc pas tout!

A cela s’ajoute la chute de Constantinople devant l’islam. Et c’est l’époque où Copernic rencontre en Italie ces nouveaux astronomes qui pensent que la Terre tourne autour du Soleil... Tous ces ébranlements donnent naissance à de nouveaux fondamentalismes religieux.

L’Europe devient-elle moins apocalyptique en devenant moins religieuse?

– Pas du tout! Même la révolution industrielle est traversée de prédictions apocalyptiques: le communisme, ce n’est rien d’autre. Il faut éradiquer la vieille société capitaliste pour que naisse un monde nouveau. Dans les années 1970, les cadres des Khmers rouges, formés à Paris, veulent éliminer tous ceux qui portent des lunettes, savent taper à la machine ou parlent anglais, parce que ces gens-là appartiennent à une société occidentale corrompue et qu’il faut revenir au bon sauvage.

Le nazisme aussi est apocalyptique. Il veut retrouver la pureté de la vieille race germanique en liquidant le sang impur et donner naissance à une humanité de beaux garçons et de filles en tresses blondes, tous honnêtes et travailleurs!

Et aujourd’hui?

– L’écologie fondamentaliste est typiquement apocalyptique. On annonce l’effondrement, on souhaite la destruction de ce monde perverti et le retour des phoques sur les plages.

Remarquez, ce rejet de la société industrielle n’est pas nouveau: Jean le Baptiste se nourrit de sauterelles et de miel. C’est un retour au néolithique! Au temps d’avant l’agriculture! Et il ne s’habille pas de tissu, mais de peaux de bêtes.

Aujourd’hui on répète que «l’après sera différent», on espère que la crise fera émerger un monde meilleur...

– C’est classique. Nous tombons volontiers dans le mythe, voyant le mal absolu ou le paradis sur Terre là où le réel est forcément nuancé.

Et vous, que pensez-vous de l’après?

– Je pense surtout que les inégalités sociales vont exploser. Combien de petits commerçants vont-ils faire faillite? Les gros, ceux qui ont les reins solides, pourront tout racheter à bas prix. Les partis de gauche s’adressant désormais aux bobos, c’est l’extrême droite qui va prendre les rênes de ce nouveau prolétariat. Et que vont devenir le Venezuela, l’Algérie, l’Egypte, avec le pétrole à zéro franc? On risque d’assister à des choses assez graves.

Quel regard le prêtre que vous êtes porte-t-il sur la situation?

– Alors que les églises se vident, des gens que j’ai mariés il y a quarante ans et dont j’étais sans nouvelles m’écrivent. Je n’ai jamais lu autant d’articles dans les médias sur la mort, la foi, la religion. Alors qu’il y a peu, on ne parlait que de transhumanisme et du fait que nous vivrions bientôt mille ans! Nous tombons sur le derrière et redécouvrons les choses simples: l’entraide entre voisins, la famille, les amis.

Cela dit, je rappelle que l’Apocalypse chrétienne, c’est une bonne nouvelle! Nous n’osons plus parler des fins dernières, du ciel, mais c’est quand même ce en quoi je crois! Je crois à la vie éternelle, au bonheur, au paradis; et à la limite, je me moque du coronavirus – mais évidemment pas des souffrances qu’il a fait naître. Bien sûr, c’est plus facile quand on a comme moi toute une vie derrière soi. Mais des catastrophes, on en aura toujours; seulement, après les avalanches de printemps, on voit toujours repousser les jonquilles.

Recueilli par Christine Mo Costabella

Fin du monde

Les guerres mondiales ont-elles fait craindre la fin du monde?

– Les Témoins de Jéhovah, qui avaient déjà annoncé la fin du monde dans les années 1870, ont récidivé avec la guerre de 1914. Ils ont vendu tous leurs biens et se sont retirés sur une colline. Comme le monde a continué, ils ont pensé que Dieu nous accordait un répit. Ils ont fait des centaines de milliers de convertis avec les conséquences sectaires que l’on sait: mise à l’écart de cette société «malsaine», interdiction de la vaccination et de la transfusion sanguine...

Rec. par CMC

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