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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Mercredi, 18 Décembre 2019 00:00

Cuba

"La révolution ne fut pas qu'une histoire de barbus"

 

 

Il y a 60 ans, Che Guevara et Fidel Castro renversaient le dictateur cubain Fulgencio Batista. Mais sans les femmes, qui ont préparé le terrain, la révolution n’aurait peut-être pas eu lieu, rappelle l’historienne genevoise Aline Helg.

 

2019-51-22A«La Constitution cubaine de 1940 protégeait les travailleuses, y compris les employées domestiques. Elle interdisait les licenciements dus à la maternité et imposait six semaines de congés payés avant l’accouchement et autant après. Sans oublier les temps de pause payés pour les mères qui allaitaient. Des avancées sociales considérables… surtout si on les compare à la situation des Suissesses à la même époque.»
A en croire la chercheuse Aline Helg, qui s’exprimait il y a peu dans le ca­dre d’un cycle de conférences dédiées au «Genre en Révolution» à l’Université de Genève, la condition légale des femmes était, au début des années 1940, bien meilleure à Cuba qu’aux Etats-Unis ou en Europe. Interdiction de discriminer en raison du «sexe, de la race, de la classe, des opinions politiques ou des croyances religieuses», salaire minimum, retraite, droit de grève et protection en cas de maladie garantis en ville et à la campagne: l’ensemble des mesures prévues par le texte avait de quoi faire rêver n’importe quel travailleur de l’époque.

1959-2019

«Oui mais ça, c’était sur le papier, précise d’emblée la spécialiste de l’Amérique latine. En réalité, les Cubains n’ont jamais pu appliquer ce texte, car deux décennies d’instabilité et de violence politique ont suivi, de la dictature à la montée de divers mouvements qui ont fini par renverser le régime en décembre 1958.»
C’est la fameuse révolution de Fidel Castro et du Che Guevara contre le dictateur Batista. Pour rappel, Fulgencio Batista, élu en 1940, a gouver­né Cuba durant quatre ans avant de perdre les élections suivantes et de s’exiler en Floride. Revenu à Cuba, «l’homme du peuple», soutenu par la CIA, est parvenu à reprendre le pouvoir en 1952 grâce à coup d’Etat militaire. Il a été renversé par la révolution cubaine qui a mis en place un nouveau régime en 1959.
Ce renversement, prévient Aline Helg, n’aurait pas pu s’opérer sans les femmes. Dès les années 1920, les Cubaines se sont en effet engagées dans les luttes ouvrières à travers les mouvements syndicaux, anarchistes et communistes. «Celles de la bourgeoisie et de la haute société, en majorité blanches, se sont aussi mobilisées pour que le suffrage universel, accordé aux hommes en 1901, le soit aux femmes», ce qui a fini par arriver en 1934. «Les Suissesses, glisse l’historienne genevoise, ont attendu jus­qu’en 1971.»

Vaste réseau clandestin

C’est aussi grâce à la pression de ces militantes que la Constitution de 1940 a été acceptée. «La Fédération démocratique des femmes cubaines, affiliée à la Fédération démocratique internationale des femmes, elle-mê­me proche des communistes, s’est aussi mobilisée pour exiger l’application du texte. Un magazine, Fem­mes cubaines, a été publié pour diffuser leurs idées et des comités sont apparus sur toute l’île.»
Occupée à glorifier les jeunes guérilleros de la Sierra Maestra, l’histoire officielle cubaine oublie souvent que les femmes ont aussi œuvré à la chute du dictateur. «Le mouvement du 26 juillet – créé en 1955 par Fidel Castro pour renverser le régime – était alimenté par un vaste réseau clandestin urbain composé de nombreuses fem­mes. Sans elles, Che Guevara, les frères Castro et les autres rebelles auraient vite manqué d’armes, de nourriture et de recrues.» De plus, pointe la chercheuse, avec ses journaux et sa station de radio clandestine, l’organisation secrète a grandement contribué au soulèvement de la population contre Batista. A partir de l’été 1957, plusieurs agentes du réseau, trop exposées, ont été forcées de rejoindre le maquis. Et de se battre parfois arme au poing aux côtés des guérilleros jusqu’à la victoire.

Ménage, enfants et révolution

Les premières années d’euphorie révolutionnaire passées, les pénuries causées par l’embargo américain ont commencé à mettre en évidence les limites du projet socialiste censé forger «l’homme nouveau» libéré des carcans de sexe, de classe et de race. «La ‘femme nouvelle’, constate la conférencière, s’est retrouvée coincée entre son statut de mère ou grand-mère, de conjointe, de travailleuse et de militante. Malgré les discours de Fidel Castro sur l’égalité des sexes, un nouveau Code de la famille et une nouvelle Constitution (1976), les fem­mes ont continué à s’occuper seules des tâches ménagères.»
En plus du travail à l’usine et des tâches domestiques (la doble jornada, la double journée de travail), les femmes ont dû en plus, dès les années 1960, assumer des tâches «volontaires» pour la révolution. «Elles sont passées d’une doble à une triple jornada, résume l’historienne. Ni le sexisme ni le racisme n’ont été combattus sérieusement à Cuba.»
Côté politique, malgré les sacrifices endurés par les femmes, une seule a fini par accéder, en 1986, aux plus hautes sphères du pouvoir: Vilma Espin, épouse de Raúl Castro (qui succéda à son frère Fidel à la tête de Cuba de 2008 à 2018), est devenue cette année-là la première femme membre du Politburo du Parti communiste. Presque trente ans après le triomphe de la révolution.


Cédric Reichenbach


Une des réussites

Le discours officiel du régime cubain a longtemps présenté les femmes comme des êtres passifs vivant dans un pays sous-développé jusqu’à ce que la révolution vienne les délivrer de leur condition. Rien de plus faux, prévient Aline Helg. Dans les années 1950, Cuba présentait l’un des niveaux de vie moyen les plus élevés d’Amérique latine. Et si les inégalités étaient très fortes entre ville et campagne, hommes et femmes, Blancs et Noirs, l’île comptait par exemple plus de filles que de garçons sur les bancs d’universités.
«Cela dit, la vie des femmes dans les villages était très précaire, nuance l’historienne. Il est clair que la célèbre campagne d’alphabétisation lancée par Fidel Castro en 1960 – qui fit de Cuba la première nation latino-américaine libérée de l’analphabétisme – contribua nettement à améliorer la situation.» Là encore, loin d’être spectatrices, les Cubaines ont participé massivement au programme social le plus spectaculaire de la révolution: «La Fédération des femmes cubaines a envoyé des dizaines de milliers de ses membres dans les villages où elles ont mené en plus une campagne de vaccination».

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