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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Jeudi, 05 Décembre 2019 00:00

Intelligence artificielle

«Des machines qui ont conscience d’elles-mêmes, je n’y crois pas»

 

 

Supprimer la mort, se reproduire sans sexualité, créer des robots plus intelligents que nous,... Pour Gérard Haddad, le transhumanisme est un client parfait pour la psychanalyse.

 

2019-49-14APsychanalyste français et homme de foi, auteur d’une quinzaine d’essais, Gérard Haddad était la «voix juive» du sommet sur l’intelligence artificielle Du corps et de l’âme: médecine et religion à l’aune de l’intelligence artificielle organisé le 6 novembre à Genève. Un à un, il dissèque nos fantasmes transhumanistes.

Comme psychanalyste, comment comprenez-vous la fascination qu’inspire à nos contemporains l’intelligence artificielle (IA)?

Gérard Haddad: – Comment ne pas apprécier certaines avancées médicales comme celle présentée par le professeur de l’EPFL Grégoire Courtine, dont l’équipe parvient à faire remarcher un paralytique à l’aide de stimulations électriques «intelligentes»? Mais derrière l’intelligence artificielle, il y a une idéologie, un fantasme de suppression de la mort. Cela ne m’étonne pas que ce fantasme émerge en même temps que l’engouement pour la procréation médicalement assistée chez les femmes seules, comme on vient de le voir en France, qui est une procréation sans sexualité: car mort et sexualité vont de pair.

Expliquez-nous...

– C’est parce que nous sommes mortels que nous sommes sexués. Prenez une paramécie: dans un milieu favorable, cet organisme unicellulaire peut vivre éternellement. Et il ne se reproduit pas! Si, pour une raison quelconque, sa vie est menacée, alors il devient sexué et se reproduit. Certains êtres humains veulent se débarrasser de la mort comme de la sexuation. L’homme a du mal à accepter ses limites.

Des ingénieurs prédisent que l’homme actuel sera bientôt obsolète, dépassé par un homme augmenté par la machine. Cette angoisse pointe-t-elle chez vos patients?

– Pas pour l’instant, car tout le monde n’est pas au fait des projets de l’IA. Ce que je vois beaucoup, par contre, c’est la panne du désir chez les jeunes. Ils ne savent plus qui ils sont ni où ils vont, et ça se traduit par une dépression. Souvent, la guérison passe par un retour sur son passé, son histoire, sa culture.
Or l’idéologie dont vous parlez vise à recréer un homme qui viendrait de nulle part, qui s’est fait lui-même, qui n’a pas de père et ne dépend d’aucune transcendance. Si cela arrive, ça n’arrangera pas les choses pour mes patients...

Ray Kurzweil, conseiller de Google et «pape» du transhumanisme, prévoit que des ordinateurs capables d’apprendre seuls auront acquis en 2045 une intelligence plus puissante que tous les cerveaux humains réunis. Ça vous fait peur?

– Les machines qui ont conscience d’elles-mêmes – l’IA «forte» –, je n’y crois pas. Le jour où un robot aura un complexe d’Œdipe, on aura créé un nouvel homme. Comparons cela à ce qui se passe en biologie. Malgré toutes nos connaissances, à ce jour nous ne sommes pas capables, à partir de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote, de créer une seule cellule, une seule bactérie, des êtres pourtant simples! Il y a là comme une barrière. Je pense qu’il existe aussi une barrière au niveau de l’intelligence. C’est encore le vieux fantasme idolâtre: on voudrait créer une divinité qui nous dépasse, mais qui soit produite par nous.

Pour le croyant que vous êtes, l’IA peut-elle nous rapprocher de la vérité avec un grand V?

– Ce n’est pas une affaire de Vérité, mais de pouvoir! On le voit dans son usage en Chine: l’IA sert à augmenter le pouvoir de certains hommes sur leurs semblables. Elle ne produit pas des sages, mais des tyrans. L’intelligence, la vraie, ça se cultive en fréquentant d’autres intelligences, qui existent ou ont existé, c’est-à-dire par l’étude.

Le judaïsme a-t-il une réflexion sur ces questions?

– Parmi les juifs, vous avez autant d’avis que de personnes! Asimov, l’auteur de science-fiction qui a énoncé les trois lois éthiques pour empêcher les robots de faire du mal aux humains, était juif (ndlr: Ray Kurzweil aussi). Le dernier numéro de L’Eclaireur, une revue française juive, est consacré à l’intelligence artificielle. Il s’interroge sur «le retour du golem»: depuis l’époque talmudique, un mythe veut que certains sages soient capables de fabriquer un humanoïde avec de l’argile. Ils placent une formule kabbalistique sur son front pour lui donner vie – comme un algorithme dans un robot!
Mais ce golem est un esclave: on lui dit de balayer, il le fait. Il ne prend jamais le pas sur son maître. Sur son front est écrit Emet, vérité. Si son comportement n’est plus satisfaisant, le rabbin efface la première lettre. Met signifie mort, ce qui détruit la créature. Le golem le plus célèbre est celui d’un rabbin tchèque médiéval, le Maharal.

Les fantasmes du transhumanisme peuvent-ils nous aider à nous poser des questions existentielles?

2019-49-15b– Sans doute. Prenons les merveilleuses neurosciences: elles aussi ont suscité une idéologie prétendant qu’on pourrait dévoiler tous les mystères de l’esprit humain. C’est évidemment faux. Quand vous êtes amoureux, on peut vous mettre un casque sur la tête et voir certaines zones de votre cerveau s’allumer. Mais les neurosciences ne pourront jamais rien nous dire de sérieux sur l’amour.
L’IA non plus ne répond pas à tout. Mais elle renforce des questions que l’homme se pose avec inquiétude depuis quelques décennies: que fiche-t-il sur Terre? N’est-il pas de trop? Que veut-il faire de son destin?

Recueilli par Christine Mo Costabella

 

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