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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Mercredi, 02 Octobre 2019 00:00

Pascal Bruckner

Vieillir, c'est renoncer au renoncement

 

 

 

Pascal Bruckner s’interroge dans Une brève éternité sur l’allongement sans précédent de l’espérance de vie dans les pays occidentaux. Le philosophe français plaide pour une approche apaisée, en rien défaitiste, d’une vieillesse qu’il espère heureuse et constructive, à même d’arbitrer entre la fatigue et la ferveur.

 

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Une brève éternité traite de la longévité, de la vieillesse, du jeunisme, des seniors, des craintes, des regrets et des espérances, d’un bon nombre de questions existentielles et, fatalement, de la mort. Comment l’idée de cet ouvrage vous est-elle venue?

Pascal Bruckner: – J’y pensais depuis un certain temps. Quand j’ai eu 60 ans, j’ai été démoralisé. Je pensais ma vie finie. Je percevais le vieillissement comme un naufrage. Un de mes amis m’a lancé: «Imagine-toi dans dix ans!». Aujourd’hui, j’ai 70 ans et je peux affirmer avoir passé une très belle décennie. En fait, rien ou presque n’a changé dans ma vie. J’espère que la décennie qui s’ouvre pour moi, jusqu’à mes 80 ans, sera aussi belle.

Votre titre, Une brève éternité, est un oxymore qui résume votre philosophie de la longévité et de la vieillesse. Vous parlez aussi de «l’été indien de la vie». Pourquoi ne pas avoir choisi cette belle expression?

– J’ai hésité. Ma compagne lui trouvait une couleur trop automnale. Finalement, Une brève éternité a été retenu. Je pars d’un paradoxe: longtemps, les adultes vivaient la vie de leurs ancêtres; désormais, les seniors vivent la vie de leurs descendants.
De nos jours, une grand-mère peut aller à trottinette chercher son petit-fils à la sortie de l’école. Les mères s’habillent comme leurs filles. Les adulescents, les quincados attardés, pullulent. Des septuagénaires reprennent leur sac à dos de routard pour traverser la rue. Le risque du ridicule n’est jamais loin, par exemple un papy qui fréquente une jeunette ou une mamy qui s’éprend d’un jouvenceau. Mais cela se produit et n’a rien d’absurde.
Notre société est devenue celle des générations et des identités liquides, de l’indistinction des limites. On refuse, à juste titre, de se plier au diktat des années qui passent. D’ailleurs, plus personne ne veut faire son âge, ce qui est hélas le signe qu’on est vieux.

Comment ce grand chambardement s’est-il produit?

– Cette évolution a pris un bon siècle. Tout a commencé avec la catastrophe de la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, des millions de jeunes Européens sont morts au front pour quelques mètres gagnés sur l’ennemi sur les ordres de vieux généraux irresponsables. On les a tenus pour comptables de cette hécatombe. Dès lors, la maturité est entrée dans l’ère du soupçon.

On ne soulignera jamais assez combien la Grande Guerre a été une rupture...

– En effet. Puis, avec le dadaïsme et le surréalisme, la jeunesse est de plus en plus valorisée. C’est le refus d’obéir, le primat de la poésie, les mœurs qui commencent à changer durant les années folles. Les notions de plaisir et d’hédonisme acquièrent de l’importance. Le mouvement est relancé après la Seconde Guerre mondiale avec les baby-boomers. Il culmine avec Mai 68 qui est une révolution culturelle de la jeunesse contre un ordre bourgeois honni, accusé de faire vieillir les âmes.

C’est la victoire de Rimbaud sur Le Monde d’hier de Stefan Zweig.

– Oui. Dans ce chef-d’œuvre, Stefan Zweig raconte comment la jeunesse était suspecte à la fin du 19e siècle dans la Vienne de l’Empire austro-hongrois. La nomination de Gustav Mahler à 37 ans à la tête de l’Opéra impérial fut un scandale. Il fallait offrir l’apparence de la gravité.
Aujourd’hui, c’est l’inverse. La jeunesse serait l’âge de l’excellence, du génie, de la beauté, des corps libérés. Le mythe rimbaldien a gagné. «Ne faites jamais confiance à quelqu’un de plus de 30 ans», disait Jerry Rubin dans les années 1960, un agitateur  américain devenu un homme d’affaires prospère passé la quarantaine.
Mais cette mythologie est aussi trompeuse que l’autre. Elle a enfanté un étrange phénomène: le jeunisme, la singerie des adolescents, est le symptôme des sociétés vieillissantes. La génération 68 a réinventé la jeunesse, mais elle se trouve dorénavant dans une situation encore plus inédite: elle entend réinventer la vieillesse.

Réinventer la vieillesse? Vraiment?

2019-40-10A– Avec les progrès de la médecine et l’amélioration des conditions d’existence dans les pays occidentaux, l’espérance de vie a, depuis 1900, augmenté en moyenne de 20 à 30 ans, soit l’équivalent d’une existence au 17e siècle. C’est énorme. Et c’est un vrai défi. Cette évolution pose une question cruciale: comment vivre une vieillesse qui ne soit pas une débâcle?
Avec le passage des ans, le risque de tomber malade et d’être affecté d’un handicap augmente. La maladie est le salaire de la longévité. Cette dernière serait-elle un cadeau ambigu, voire empoisonné? La retraite est aussi devenue une question de société.


La retraite? Pourquoi?

– Il n’y a rien de pire que le «merci» adressé aux personnes qui quittent leur emploi: c’est à la fois leur témoigner de la gratitude pour le travail accompli, mais aussi fermer la porte derrière eux en leur disant «adieu». Le drame des retraités est souvent celui de la solitude, de l’inactivité, du divorce tardif qui laisse encore plus démuni.
Peut-on passer trente ans à ne rien faire alors que les jeunes générations doivent payer pour vous? Avec l’allongement de l’existence, n’est-il pas logique, voire souhaitable, de relever l’âge de la retraite? Ne faut-il pas tout repenser afin d’éviter une guerre des classes d’âge alors que je suis partisan de maintenir un état de conversation entre les générations?
On dit que Bismarck, qui inventa le système à répartition en 1889, aurait demandé à un statisticien: «A quel âge peut-on fixer la retraite de façon que nous n’ayons rien à payer?». «Votre Honneur, à 65 ans», aurait répondu l’expert, car la plupart des employés de l’Etat prussien mouraient à cet âge-là.

Votre philosophie de la longévité n’est pourtant pas défaitiste...

– Vieillir n’est plus synonyme de dépérir. Je ne crois pas aux chimères transhumanistes ou post humanistes qui nous promettent l’immortalité: des millionnaires américains se font cryogéniser en attendant que les progrès de la génétique et des biotechnologies leur permettent de ressusciter. Mais que se passe-t-il si on coupe le courant?
J’estime absurde de convoiter la vie éternelle alors qu’on ne sait même pas quoi faire de nos vingt années de vie supplémentaires. C’est pour cette raison que l’été indien de la vie est un âge éminemment philosophique. Les questions existentielles se font plus pressantes, on ne peut plus s’en détourner. Qu’est-il déraisonnable de désirer, permis d’espérer, précieux de sauvegarder?
La longévité nous pousse à nous interroger. Que faire de notre passé qui est toujours vivant, de cette succession de «moi fantômes» qui nous constituent et dont nous n’avons pas pu réaliser toutes les possibilités? C’est le moment de procéder à un inventaire personnel pour reconsidérer, parmi nos ambitions enfouies, celles que nous pouvons légitimement réanimer dans la mesure de nos moyens.

Vous refusez la résignation.

2019-40-11A– Elle me fait horreur. Je ne crois pas à cette «sagesse de l’âge» qui consisterait à s’effacer, à tourner en rond avec ses regrets en se répétant que les jeux sont faits. La vieillesse, aujourd’hui, ne se résume plus à s’éteindre, à raser les murs. Les seniors ne veulent plus être des invisibles.
Certes, le champ des possibles se réduit. A mesure que les années passent, chaque jour devient une victoire sur les ténèbres. Mais si tout n’est pas possible, beaucoup de choses restent permises. Jouir de la vie avec passion et lucidité est le devoir de tous. Pour les aînés, c’est le temps de vivre un carpe diem constructif, jour après jour – avec beaucoup de diem –, un projet épicurien et stoïque à la fois.
Chaque moment est unique, chaque moment est un passage. Même un centenaire fait des projets. Le bonheur réside dans la tension entre ces moments de plénitude et la volonté de durer, de s’engager auprès des autres. Cette phase de l’existence peut alors se révéler très belle.

Recueilli par Thibaut Kaeser

Pascal Bruckner, Une brève éternité. Philosophie de la longévité, (Grasset, 320 pages).




Le miracle de l’existence

Pascal Bruckner avoue redécouvrir le patrimoine chrétien depuis quelque temps, un héritage catholique difficile à vivre dans un Hexagone «déchristianisé où on aime bouffer du curé». «La violence de l’islamisme extrémiste, les attentats de Charlie Hebdo, l’assassinat du Père Hamel m’ont interpellé. Je me suis rapproché de l’Œuvre d’Orient dirigée par Mgr Pascal Gollnisch. Le sort des chrétiens dans les pays arabes me préoccupe.» En 2015 et en 2016, le philosophe s’est rendu près de Mossoul tandis que la bataille contre Daech faisait rage. «Dans une église en ruines, j’ai communié. Je ne l’avais pas fait depuis mes 14 ans...»
Si Pascal Bruckner reste agnostique, il convoque un peu de théologie dans Une brève éternité. Philosophie de la longévité. Afin de confondre les esprits séduits par les «prédictions tonitruantes» des prophètes de «la mort de la mort», d’une ère post-biologique transhumaniste, il écrit ceci: «Jésus lui-même, en se faisant homme sur terre, n’a-t-il pas manifesté son amour de l’Incarnation, témoignant de la grandeur de l’éternité dans le temps mais aussi de la valeur du temps pour ceux qui sont incréés?».
Dieu «n’est-il pas tombé amoureux de sa création alors même qu’il incite ses créatures à tout faire pour le rejoindre au Paradis?». Pascal Bruckner précise: «C’est la brièveté de l’existence qui est le vrai miracle», car «les délices de l’Eden sont moins délicieuses que la fugace destinée humaine. S’il y a une éternité, elle est ici et maintenant, où nous vivons».

TK

«La Suisse, pays de mon enfance»

Pascal Bruckner connaît et aime la Suisse. C’est suffisamment rare parmi les intellectuels français pour être relevé. Mais pourquoi cet attrait? «Après la guerre, ma famille habitait à Lyon. Mon père allait à Genève faire des provisions et revenait avec le coffre plein. La Suisse était le pays d’abondance, on y mangeait à sa faim, c’était calme, rassurant. Puis, du fait de la tuberculose, j’ai fait de longs séjours dans un préventorium à Leysin, les Noisetiers; également dans le Vorarlberg, dans la proche Autriche. J’ai gardé un très bon souvenir de mon enfance suisse: mes petits camarades, le dévouement des nurses, la beauté de la nature.»
Et à l’âge adulte? «Je continue à venir chaque année en Suisse, ma seconde patrie. J’adore le ski, les Alpes et surtout les montres, cet art horloger poussé à un haut degré de complexité et de raffinement! J’aime crapahuter sur les sommets avec des amis et un guide. J’adore également la Haute-Savoie, la plus suisse des provinces françaises, selon moi. Enfin je lis avec passion des écrivains comme Ramuz, Dürrenmatt et Max Frisch.»

TK

 

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